Thëophylacte, liv. VIII
Grégoire ne tarda point à imiter cette honteuse conduite. Il sentit que la plus lt*gère opposition, que le silence même eût assuré le triomphe de Cyriaque, et Tintérêt de son siège ou de son ambition l'emporta sur son honneur.
I Les hommes d'État sont quelquefois bien tristes à ob-
server. Grégoire, à qui je ne puis donner le nom de saint dans ce fatal incident de sa vie, écrivit des lettres
[ de félicitations au bourreau d'un empereur qui l'avait
comblé de ses déférences. Il ne rougit pas même d'insulter à la mémoire de ce malheureux prince en énumérant tous les vices de*son gouvernement, en louant la miséricorde et la piété de l'assassin *. Cette humilité ne suffit point au brutal orgueil de Phocas. Il s'étonna de n'avoir pas trouvé de nonce romain dans la foule de ses courtisans; et Grégoire s'en excusa, comme il l'avait déjà fait, sur les brigandages et les cruautés des Lombards. Le diacre Boniface partit sur-le-champ pour porter cette excuse aux pieds de l'usurpateur, et pour engager en même temps le patriarche Cyriaque à renoncer à ce titre d'universel qu'il était plus que jamais éloigné d'abandonner. Le portrait de l'ignoble Phocas et celui de l'impératrice Léontia furent en même temps promenés dans Rome^ suivant l'usage, avec des honneurs indécents et reçurent dans Saint- Jean-de-Latran les hommages du clergé, du sénat et du peuple. On peut se demander après cela si ce n'étaient point des actes de soumission envers un souverain légitime, si le pape était alors le maître de Rome, et s'il y avait la moindre
i. Grrg.. lib. \l,EpisL XXXVIII.
apparence de réalité dans la prétendue donation de Constantin.
La situation de Rome et de son évéque, quelque dangereuse qu'elle pût être, n'était pas au reste une excuse suffisante de cette conduite; mais il faut la définir pour atténuer s'il est possible cette faiblesse de Grégoire, et je ne puis faire mieux que de copier le tableau qu'il en fait lui*même dans une de ses homélies, f Cette Rome, dit-il, autrefois maîtresse du monde, nous » voyons où elle est réduite , accablée de douleurs, » abandonnée par ses citoyens, insultée par ses ennemis, » pleine de ruines. Ses édifices mêmes se détruisent, ses » murailles tombent. > Les Lombards hurlaient sans cesse autour de la ville ; les lamentations des peuples d'Italie venaient chaque jour donner au pape la triste preuve de son impuissance. Ses foudres n'avaient point encore la force que devaient lui imprimer plus tard les superstitions du moyen âge : les exarques de Ravenne ne lui montraient pas toujours la bienveillance que lui témoignait le souverain dont ils étaient les délégués. Le patrice Romain avait soutenu contre lui la rébellion des évéques de Dalmatie, appuyé de ses armes la consécration de Maxime de Salone. Grégoire l'accusait même de traverser ses négociations avec le roi des Lombards; et ce n'était point une calomnie, puisque, à la mort de Romain, son successeur Callinique lui procura cette paix dont il avait si grand besoin. Grégoire avait eu même à réprimer l'ambition de l'évéque Jean de Ravenne, qui, se targuant de la protection de Texarque et de l'importance politique de sa résidence, afi'ectait des airs de su-
périorité à l*égard des évêques de la province romaine. Tous ces périls avaient droit de l'alarmer ; et c'est pour les conjurer qu'il se tournait en même temps vers les rois d'Occident qui se distinguaient par leurs libéralités envers TËglise et qui lui témoignaient à lui-même des hommages de véritables chrétiens. De là ses lettres au roi de Bourgogne Thierry, à Théodebert, roi d'Austrasie, à Clotaire de Neustrie, et malheureusement h la reine Brunebaut. 11 est fâcheux de lire dans celles-ci que « la » nation française était heureuse de vivre sous une sem- 1 blable reine, sous une princesse douée de tant de v&C" i tus<. > Mais, comme dit le jésuite Maimbouçg, t cette > méchante femme était en môme temps la plus adroite I à s'acquérir le clergé, parce qu'au milieu de ses crimes » les plus fitroces, elle conservait un esprit de magnifi- 1 cence extraordinaire envers les gens d'Église, et en fon- » dations de couvents et de temples'. > D'autres motifs excusaient les flatteries intéressées de Grégoire.Il lui était difficile de veiller sur les Églises de la Gaule et de l'Espagne, où chaque jours'introduisaient de nouveaux abus. Les vicaires qu'il avait établis dans la ville d'Arles et dans d'autres métropoles, ne suffisaient pas à réprimer les désordres qui souillaient ces Églises ainsi que les monastères. Il trouvait une surveillance active dans les puissances catholiques et il les encourageait par ses éloges. Une de ses lettres à Brunebaut parle d'ordinations simoniaques^ de l'ignorance des clercs, de la tendance tle certains évêques à s'affranchir des règles de la discipline.
i. Grég., liy. II, Epist. VIII.