‹ Histoire de la puissance pontificaleChapitre 142 sur 150 · Maimbo P* 2^ et sttiv · texte numérisé non relu

Maimbo P* 2^ et sttiv

détachement des biens de ce monde, par sa charité inépuisable, par son excessive piété, par son zèle apostolique, par ses efforts constants pour le rétablissement des mœurs du clergé. Il fut grand parce qu'il ne cessa jamais de pratiquer les vertus qu'il imposait aux autres, parce qu*il sut se défendre de lorgueil qui avait enivré la plupart de ses prédécesseurs, parce qu'en rappelant à ses subordonnés leurs obligations envers le saint-siége, il avait la sagesse de maintenir et de protéger leurs privilèges. Il a laissé un grand témoignage de modestie dans sa lettre à Ëuloge, patriarche d'Alexandrie, qui lui avait annoncé l'exécution d'un de ses commandements. « Retranchez c^ mot, lui dit-il ; je sais qui vous êtes et » qui je suis. Vous êtes tous mes frères en dignité et mes i pères en mérite. Je ne vous ai donc rien commandé, je » vous ai fait seulement connaître ce qui me paraissait i utile. Je ne tiens point à honneurce qui porterait atteinte » à rhonneur de mes frères. Ma gloireest celle de l'Église, » ma gloire est de respecter l'autorité inébranlable de » mes frères *. • Le démon de l'orgueil ne le saisit qu'une fois, dans sa querelle avec les patriarches Jean Le Jeûneur et Cyriaque; et ce mouvement de vanité fut d'autant plus funeste qu'il l'emporta jusqu'à flatter l'indigne Phocas. Mais il s'agissait de la plus importante préoccupation de son siège, d'arriver à tout prix à la prééminence que les évêques de Rome poursuivaient depuis Constantin. L'instinct de la papauté l'avait dominé. Mais partout ailleurs il a négligé d'en réveiller les

i. Grêg., liv. VIII, Episl. XXX.

prétentions. Aucun pontife ne fut surtout plus pénétré du célèbre commandement que Jésus-Christ fit à ses apôtres de rendre à Dieu ce qui était à Dieu, et à César ce qui était à César. C'est pour cela que la papauté ne lui dut aucune conquête, aucun accroissement d'autorité. Il oublia les traditions des Jules, des Damase, des Gelase. Il ne fit que rétablir le saint-sîége dans la dignité qu'il avait perdue sous les successeurs d'Agapet et dans la vénération des peuples que ces Papes avaient fort affaiblie. Si les Papes enfin avaient suivi son exemple, ils y auraient plus gagné qu'en bouleversant la chrétienté par les témérités de leur ambition.

Le diacre Sabinien lui succéda le 1" septembre 604, après une vacance de cinq à six mois; et Ton ne conçoit pas qu'après une aussi longue réflexion, un clergé et un peuple si pleins d'admiration pour ce grand pontife, lui aient donné pour successeur un de ses plus violents ennemis. Ils en furent fort mal récompensés pendant la famine qui désola la ville de Rome. Son avarice leur fit payer le pain que Grégoire leur donnait. Elle alla même jusqu'à la cruauté envers les pauvres qui ne pouvaient acheter leur subsistance; et pendant tout son pontificat, qui fut heureusement fort court, il trouva plus facile de calomnier la mémoire de son prédécesseur que d'imiter sa charité. Quoi qu'en dise Baronius ^ Sabinien excita, quelques énergumènes à demander que les écrits de saint Grégoire fussent brûlés comme hérétiques, et ce crime eût été consommé si la superstition n'eût triomphé

i. Ann. EccL, an. 604.

x\c sa liainc. Mais il s'arrêta à la voix d'un diacre nommé Pierre qui lui attesta par serment qu'il avait vu souvent une colombe s'arrêter sur la tête de Grégoire, et que cette colombe ne pouvait être que le Saint-Esprit. L'inventeur de ce conte était moins stupidc que le moine Sigebert, qui fait mourir Sabinien d'une blessure que saint Grégoire était venu lui faire pendant son sommeil pour le punir de ses calomnies. Voilà à quels historiens va désormais être confié le soin de recueillir les actions des hommes !

Une nouvelle vacance d*une année entière sépara le pontificat de Sabinien de celui de Boniface III, qui fut intronisé le 16 février 606. C'était encore un nonce de Rome à la cour impériale; et tout porte à croire que, pendant son séjour à Constantinople, il n'avait pas craint de mériter l'amitié de Phocas. C'est ce pape qui eut en effet le bonheur de ruiner les espérances du patriarche Cyriaque, et d'obtenir par un édit pour luimême le titre d'évêque universel que voulaient lui enlever les évêques de la capitale de l'empire. Les criminelles passions de Phocas y eurent plus de part que les sollicitations, et c'est en punition de l'humanité de Cyriaque, que le tyran satisfit cette ambition de l'évêque de Rome. Le patriarche avait refusé de livrer à l'empereur la veuve et les trois filles de Maurice, qui s'étaient enfuies de Chalcédoine pour se réfugier dans la basilique de Sakite- Sophic. Le monstre n'en saisit pas moins sa proie, et se vengea du noble courage que lui avait opposé son évêque en lui retirant le titre qu'il s'était arrogé, pour le rendre à l'héritier de la chaire de saint Pierre. Est-ce par

pudeur ou par orgueil que Boniface III voulut faire confirmer redit impérial par un concile romain? L'histoire ne Ta pas dit; mais le pape se para encore une fois de ce litre superbe, que saint Grégoire avait qualifié d'odieux, d'inspiration de l'Antéchrist, qu'il avait présenté à tous les évéques du monde comme l'anéantissement de leur puissance évangélique, en les engageant à le repousser de toutes leurs forces, qu'il avait enfin signalé à Anastase d'Antioche comme contraire à l'Évangile et aux lois de l'Église. Boniface III n'affecta point ces scrupules; mais la ratification de son concile ne peut laver sa mémoire de la honte d'avoir sollicité et obtenu cette magnifique appellation d'un des hommes les plus infâmes qui aient jamais souillé la couronne; et il est probable que Grégoire l'aurait lui-môme acceptée de cette main qu'avait rougie le sang de la famille impériale.

Ce fut encore après une vacance de dix mois que Boniface lY prit le gouvernement de l'Église, le 18 septembre 607 ; et les sept ans de son pontificat n'apportèrent au siège de Rome ni grandeur ni préjudice. C'est lui qui transforma le Panthéon du paganisme en église de Sainte- Marie-Majeure; et c'est de son temps que, le 5 octobre 610, l'ignoble Phocas reçut le châtiment de ses meurtres et de ses adultères, et qu'une révolte, suscitée par un certain Photius dont il avait violé la femme, transmit le diadème au jeune Héraclius, fils d'un exarque d'Afrique. Diodat ou Deus-Dedit ne rendit pas son pontificat plus célèbre. Il commença le 13 novembre 614, suivant Baronius, ou le 20 mai 613, suivant d'autres. La chronologie se ressent déjà de la disette ou de l'ignorance des bis-*

toricns; et le seul acte qu'ils attribuent ù Déodat, c'est d'avoir guéri un lépreux en le baisant sur la bouche. Boniface V, qui lui succéda en novembre 617, ne laissa pas même un miracle pour trace de son passage sur le saint-siége. Le silence le plus absolu couvre ce qui pouvait se passer en Italie. Il reste encore un historien, mais c'est dans l'Orient; et Théophylacte Simocatta se bornait à écrire la vie et le règne de Maurice. Les chroniqueurs obscurs qui préparaient sans le savoir des matériaux pour l'histoire byzantine, étaient absorbés par les victoires d'iïéraclius qui venait de reconquérir la croix de Jésus-Christ sur les Perses et de la reporter à Jérusalem Personne ne songeait aux évêques de Rome. Frédégaire, le seul chroniqueur de l'Occident, parle des évêques de la Gaule, de ceux même de Jérusalem, d'Antioche et de Gonstanlinoplc, et ne fait mention d'aucun pape. Ils jouissaient en paix du litre superbe qu'ils venaient d'acquérir sans songer à en exercer les prérogatives. Personne ne les y provoquait. Les longues et nombreuses vacances du saint-siége font supposer que l'ambition même sommeillait autour de lui. Point de rivalités, point de concurrences, ni de schismes.

Une révolution lombarde réveilla un moment les possesseurs du saint-siége. Honorius venait d'y monter en décembre 625, quand une révolte de la noblesse chassa le jeune Adaloald de son trône pour y placer Ariovald, duc de Turin. Ce titre, qui parait ici pour la première fois et que nous aurons souvent l'occasion de reproduire, avait été pris par un grand nombre de seigneurs ou généraux lombards dans les neuf ans d'interrègne qui sui-

virent la mort de Clef ou Glélfon, leur roi, en 575. Ils s'étaient fait des duchés de leurs cantonnements, à Turin, à Bénévent, au Frioul, à Spolette, à Brescia et dans d'autres grandes villes de la haute Italie. Cet interrègne, connu sous le nom d'aristocratie lombarde^ dura jusqu'au jour où les armements du roi d'Austrasie Ghildebert leur firent sentir la nécessité de donner une direction unique à leur défense par l'élection d'un roi ; et c'est Autharic, fils.de Gléfon, qu'ils remirent sur le trône. A la mort de cet Autharic, que saint Grégoire appelait un homme exécrable, parce qu'il avait fait triompher l'arianisme, un premier duc de Turin s'était emparé du trône et de la princesse Théodelinde; Adaloald, son fils, lui avait succédé en 615, et c'est lui que les Lombards venaient de remplacer par Ariovald. Ge nouveau roi étant Arien, Honorius prit la défense du roi détrôné, que sa mère Théodelinde avait maintenu dans la foi catholique. Il enleva facilement à l'usurpateur la protection des évoques; mais l'exarque Isacius ne lui prêta qu'un secours assez équivoque; et l'arianisme rentra sur le trône des Lombards avec Ariovald, vingt-quatre ans après que le roi Agilulf et le pape Grégoire en avaient triomphé. Une nouvelle hérésie s'éleva en même temps dans les provinces orientales. G'est en Arabie qu'elle avait pris naissance; et c'était encore sur l'union des deux natures de Jésus- Ghrist que les évêques, les empereurs et les Papes allaient disputer. Théodore, évêque de Pharan et promoteur de cette nouvelle querelle, reconnaissait les deux natures, mais il n'admettait qu'une opération ou qu'une volonté après l'union, Lo patriarche Sergius de Constantinople

soutenait celte nouvelle doctrine, ainsi que Cyrus d'Alexandrie. Ces deux prélats avaient entraîné lempereur Héraclius qui d'abord n'y avait rien compris, et un concile alexandrin l'avait autorisée par le septième de ses canons. Des mots nouveaux furent créés pour la mieux caractériser ou la mieux obscurcir. On donna le nom de théandriqxie à cette unique opération, celui de déivirile à l'union des deux natures, et celui de monothélites à la secte nouvelle. Un moine en jeta les hauts cris. Il se nommait Sophrone, et il était fort zélé catholique. Mais il ne put convaincre ni Cyrus, ni Sergius du danger qu'il entrevoyait dans cette hérésie, et les accusa de renouveler les erreurs d'Apollinaire qui n'avait admis qu'une seule nature. L'élévation de Sophrone au patriarchat de Jérusalem lui donna bientôt une autorité qui alarma ses antagonistes ; et c'est alors que le patriarche de Constantinople crut devoir consulter l'évêque de Rome. Il lui raconta dans une longue lettre l'histoire de cette doctrine, et les motifs qui l'avaient engagé à Tadmettre. L'indolent Honorius n'y voit qu'une dispute de mots, une question à laisser décider par les grammairiens. Il ne trouve rien ni dans l'Écriture ni dans les conciles, qui l'autorise à croire deux opérations ou une seule. Il croit cependant à une volonté unique, mais il ne voit pas la nécessité de l'ériger en dogme. Il engage enfin les deux patriarches à rejeter ces mots nouveaux qui scandalisent les Églises 1 ; et quand Sophrone lui écrit à son tour, il lui répète qu'il ne faut pas les troubler pour si peu de chose,

i. Recueil des Conciles, t. VI, p. 926.

ajoutant que, si Ton veut absolument une formule canonique, on peut dire que les deux natures unies en Jésus- Christ opèrent en lui par une opération qui leur est commune *.

Qu'en arrive-t-il? Les Monothélites se croient autorisés par cette insinuation d'Honorius, c'est ainsi qu'il appelle sa décision ; les adhérents de Sophrone traitent ce pape d'hérétique; et jusqu'au milieu du dix-huitième siècle on a disputé sur la justice ou l'injustice de cette accusation. Honorius mourut en 638 sans se douter qu'il eût péché. Mais pendant une longue vacance du siège de Rome, survint le fameux édit nommé VEcihèse^ et dans lequel furent reproduits par Héraclius presque mot à mot les termes dont le pape s'était servi, savoir : « Que » c'était un même Jésus- Christ qui avait opéré les choses » divines et humaines et que les unes et les autres pro- * cédaient du même verbe incarné sans division, ni » confusion, d'où résultait une même volonté. » Le patriarche Sergius, à qui fut attribué cet édit impérial, se hâta de le faire approuver par un concile et de l'envoyer à tous les évêques comme un article de foi. On doute que le pape Severin, successeur d'Honorius, l'ait reçu et qu'il ait eu le temps d'y répondre. On varie même sur la date de son ordination. Le Père Petau la fixe à la fin de 633, Anastase le Bibliothécaire au 9 mai 640. Les uns disent que pour le forcer à souscrire VEctkèse de son maître, l'exarque Isacius fit quelque difficulté d'approuver son élection. D'autres affirment

i. Ibid,, p. 96S et suiv.

que Severin mourut sans avoir fait connaître sa pensée. Je me borne à remarquer que c*est la première fois qu on parle d'une élection de pape soumise à l'approbation d'un exarque, d'un simple officier de l'empire, que saint Grégoire avait considéré comme lui é.tant inférieur en dignité. Mais l'historien Platine a reconnu que ce privilège appartenait aux délégués de la puissance impériale; et il est probable que l'exarque Isaciusen fit usage. On dit même qu'il profita de la vacance du saintsiège ou des hésitations de Severin pour piller le trésor du pape; et s'il est vrai qu'il ait assisté à cette spoliation de son palais de Latran, l'histoire ecclésiastique a raison d'en remarquer la douceur extrême. Mais les actions qu'on lui prête sont aussi incertaines que la durée de son pontificat. On sait seulement qu'il fut enterré dans l'église de Saint-Pierre le 2 août 640, et que, peu de jours après, Jean IV lui fut donné pour successeur. Ce prêtre dalmate ouvrit sur-le-champ la nouvelle guerre des évêques de Rome contre les patriarches et l'empereur d'Orient. Il fit condamner par un concile VEcthèse et les Monothélites, et signifia cette sentence à l'évêque Pyrrhus, nouveau patriarche de Constantinople. On veut qu'à la lecture de cette lettre Héraclius ait renié son Ecthèse, en déclarant qu'elle était l'œuvre de Sergius et qu'il l'avait signée par complaisance * : ce serait un grand honneur pour le siège de Rome et un puissant encouragement pour ses pontifes que cet abaissement de la puissance impériale. Mais cela n'est pas soutenable.

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