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CHAPITRE IV SAINT ATHANASE

L épisode le plus dramatique de l'histoire de l*arianisme va donner à l'évêque de Rome une nouvelle occasion d'attenter à Tindépendance des Orientaux et de se poser en arbitre suprême de la chrétienté. La prétention ne sera pas érigée en droit, la protestation sera violente et se prolongera en longues alternatives de succès et de revers. Mais plus tard les avocats du saint-siége chercheront dans cette partie de son histoire des témoignages de suprématie, qui, après l'invasion de l'islamisme, ne trouvant plus de contradicteurs dans les patriarcats de l'Orient, seront donnés pour articles de foi par les historiens du moyen âge et de la Renaissance. Établissons les faits qui constituent cet épisode, et nous en déduirons les conséquences avec l'impartialité que nous apportons dans un travail où ne peut entrer aujourd'hui d^autre passion que celle de la vérité \

Un jeune diacre d'Alexandrie, amené au concile de Nicée par son évêque Alexandre, s'était fait remarquer par la vigueur de ses attaques contre Arius et sa doctrine. Son savoir et son éloquence avaient étonné les plus illustres de ses auditeurs, et les vieillards avaient écouté

i. Écrit en 1826.

avec des marques de respect ce docteur de vingt-neuf ans prédestiné à une grande et belle renommée. Il se nommait Athanase et la ville d* Alexandrie lui avait donné naissance, vers l'an 296. Son éducation chrétienne, son intelligence précoce Rivaient altirij l'fittention de l'évéque Alexandre qui s'était plu à diriger se^ études et l'avait bientôt choisi pour secrétaire. Mais, soit inclination pour la vie ascétique des disciples de saint Antoine, soit qu'il eût cherché la solitude pour méditer en paix sur les vérités du christianisme, il s'était réfugié dans les déserts de la Thébaïde, et fortifié contre le monde dans les entretiens du célèbre anachorète. Son évéque lui fit comprendre sans doute que la religion attendait de lui des services plus éminents que des macérations et des prières. Il le rappela dans sa ville natale, lui conféra le diaconat; et peu de temps après le concile de Nicée, où le jeune diacre avait jeté les fondements de sa gloire, l'évéque mourant l'ayant désigné pour son héritier apostolique, le choix du saint prélat avait été ratifié par l'enthousiasme du peuple et les acclamations de tous les évêques de la province.

L'exaltation du plus vigoureux adversaire de l'arianisme avait vivement contrarié les Ariens, qui, encouragés par l'indulgence de Constantin, se réveillaient dans toutes les contrées de l'Orient. Elle avait effrayé surtout le courtisan mitre qui s'était emparé de la doctrine et de la secte d'Arius pour en faire les instruments d'une ambition désordonnée. Eusèbe de Nicomédie, par sa double position d'évêque et de favori de l'empereur, avait effacé l'hérésiarque, et s'était fait le chef de cette foule

d'évêques et de prêtres qui se révoltaient contre les anathèmes du concile de Nicée. Le nom même des Ariens avait fait place à celui d'Eusébiens, que ces hérétiques avaient pris du plus audacieux intrigant, du plus opiniâtre chef de cabale dont l'histoire ait raconté les violences. Exilé d'abord comme tous les fauteurs de l'arianisme, cet Eusèbe avait obtenu sa grâce par une fausse adhésion aux décrets et à la profession de foi du concile; et, recommandé aussi par la voix mourante de l'impératrice Gonstantia, il avait repris sur l'esprit de Constantin tout le crédit que ce concile lui avait fait perdre. L'affront qu'il avait reçu en voyant livrer aux flam* mes les témoignages écrits de son hérésie, nourrissait en lui des pen^s de vengeance. Sa haine se rappelait surtout le jeune docteur dont l'éloquence avait dominé l'assemblée, et dicté pour ainsi dire la condamnation d'Arius; et l'élévation de ce docteur au siège métropolitain d'Alexandrie avait donné une énergie nouvelle à ses implacables ressentiments. Le renversement, la mort même d'Athanase étaient devenus le but de ses intrigues. Il avait facilement reconnu que le défenseur couronné du symbole de Nicée n'était point assez éclairé pour en apprécier les termes. Il avait trompé le crédule Constantin par sa mensongère rétractation ; et protégés dès lors par un empereur qui se payait de mots sans aller au fond des choses, les sectateurs d'Arius propageaient sa doctrine, sans que le maître du monde se doutât de la moindre contradiction entre leurs actes et leurs paroles.

Avant d'attaquer saint Athanase, ils essayèrent leur puissance contre de moins illustres adversaires. Ëustache

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d'Antioche, Asclépas de Gaza, Eutrope d'Andrinople, Marcel d*Ancyre et quelques autres furent déposés dans un concile d'Eusébiens, tenu dans la première de ces villes; et Constantin se fit l'exécuteur de leurs décrets avec le même zèle qu'il avait déployé dans l'exéculion des décrets de Nicée. Le tour d'Athanasc vint enfin. Mais ils n'osèrent point risquer une déposition que le maître n'eût point ratifiée. Ce nom, qui avait si bien grandi sous ses yeux, était encore tout-puissant sur son esprit. Athanase était pour lui la représentation vivante du dogme qu'il avait adopté. On avait pu le tromper sur des mots, lui présenter même comme des défenseurs de ce dogue ceux qui en persécutaient les véritables adhérents. Mais il était difficile de faire croire à l'abjuration de celui-là même qui l'avait établi. On s'exposait à dessiller les yeux d'un empereur dont l'estime ne pouvait balancer entre Ariu>et Athanase, quoiqu'il eût imprudemment permis à l'hérésiarque de rentrer dans Alexandrie. Cet acte de tolérance, provoqué par les Eusébiens, cet essai de leur crédit n'avait tourné qu'à leur confusion. Le saint évêque ne s'était pas laissé prendre aux apparences. Il avait repoussé le faux converti de son Église; et le favori qui avait compté sur celte désobéissance du saint évêque, espérait bien en obtenir le châtiment. Mais tel était le respect de Constantin pour Athanase, qu'il n'osa blâmer l'ardeur de son zèle pour la pureté de l'Église et défendre contre ses anathèmes celui qu'il avait rappelé de l'exil.

L'adroit Eusèbe sentit qu'en se tenant dans les questions canoniques, il Deviendrait jamais à bout de per-

drc le prélat qui les avait si admirablement débattues. Mais la baine est ingénieuse; et celle d'Ëusèbe était fertile en ressources. La calomnie vint d'abord au secours de son impuissance. Les accusations les plus odieuses furent portées contre un évêque dont les mœurs étaient aussi pures que la croyance, et dont Grégoire de Nazianzc devait dire plus tard : qu'en le louant on louait la vertu même. Il eut à défendre sa vie et son caractère contre des allégations de viol, de concussion, de trahison et d'assassinat : et il s'en justifia vainement devant le prince Dalmace, neveu et délégué de Constantin. Eusèbe osa persister dans ces accusations infâmes. Il avait mesuré la patience du souverain qu'il dirigeait. Il réclama, il obtint la convocation d'un concile pour en connaître, et fit désigner la ville de Gésarée parce qu'il savait qu'Athanase refuserait de paraître dans une ville dont le siège épiscopal était occupé par un de ses ennemis. Âthanase refuse en efiet, et la bienveillance de Gonstanlin en est ébranlée. L'empereur consent toutefois à changer le lieu de l'assemblée; et c'est dans la ville de Tyr qu'il la transfère. Mais Eusèbe en fait décerner la présidence à l'évêque Flaccile d'Antioche, autre ennemi d'Athanase. C'était provoquer un second refus : et les prévisions de sa haine ne furent point trompées. Constantin s'irrita cette fois d'une désobéissance dont il ne pénétrait point les motifs. Ses menaces contre le rebelle portèrent au cœur d'Eusèbe les premières joies d'un triomphe dont il ne désespérait plus; et cette joie fut comblée, quand son ennemi, cédant à la colère impériale^ vint se jeter dans le piège que lui avait tendu sa vengeance. Athanase parut

en vain dans Typ avec une escorte de quarante-sept prélats orthodoxes, qui montraient pour la plupart les stygmates de la persécution. Ëusèbe ne fut point effrayé de cet imposant cortège. Ses partisans, ses complices étaient en force; et la haine, comme l'esprit de secte, étouffait en eux tout sentiment de justice. Aux absurdes accusations qu*Âthanase avait déjà refutées et que les Eusébiens osaient toujours reproduire, ils joignirent celles de magie et de violence envers un prêtre. On suborna des témoins qui eurent Taudace de l'attester ; on fît insulter par la populace et par la solda* tesque les prélats qui osaient défendre l'innocent.

Athanase reconnaît que sa défense est inutile, que sa condamnation est prononcée d'avancé ; il se dérobe pendant la nuit, se sauve dans un esquif, et vole à Gonstantînople pour en appeler à l'empereur lui-même. Mais la sentence du concile l'y a devanc'^ Dès que sa fuite a été connue, on s'est hâté de le déclarer rebelle, sacrilège, homicide et magicien ; tous les griefs inventés par l'indigne évêque de Nicomédie, ont été admis par ses complices; et Constantin, qu'une double désobéissance a rempli de préventions funestes, a vu dans la fuite d' Athanase une nouvelle preuve des crimes qu'on lui impute. Mais le saint prélat ne se laissera point convaincre par sa propre faiblesse. Repoussé par le juge dont il venait invoquer la justice suprême, il se pose en face de ce maître du monde, s'enveloppe de son innocence^ et lui dit fièrement qu'un prince chrétien ne peut refuser à personne la justice et le droit de se défendre. Constantin s'arrête; cette voix, cette attitude lui imposent* Il or-

donne aux juges de Tyi* de se rendre à Gonstatitinople pour soutenir leur accusaliort devant soft tribunal.

Eusèbe avait prévu cette hésitation d'un César dont il connaissait les faiblesses. Il a. séduit^ effrayé ou corrompu cinq des évêques qui avaient défendu Athanase dans le concile de Tyr» Il les amène devant Tempereur ; et comme ce juge suprême hésite encore , cet esprit

fécond en calomnies, se rappelant une famine qui a failli

rainer la nouvelle capitale de l'Empire, accuse enfin Athanase d'avoir retenu à dessein dans le port d'Alelcandrie une flotte chargée des moissons de l'Egypte. Le saint évêque veut s'en justifier, les Eusébiens étouffent sa voix; les cinq témoins subornés par leur chef soutiennent cette calomnie nouvelle, et Constantin n'écoute plus l'innocent qu'ils accusent. L'infâme Eusèbe connaissait toute la portée d'un pareil grief devant un empereur qui tenait à faire régner l'abondance dans sa nouvelle capitale. Ce César, qu'une postérité tnal éclairée a décoré du titre de Grand, avait, quelques jours auparavant, fait trancher la tête au philosophe Sopater, qu'une sotte populace avait accusé d'avoir arrêté par des sortilèges les vents qui devaient conduire à Gonstantinople une flotte chargée de blé *» Il n'ordonna point le supplice d'Athanase comme l'espéraient ses calomniateurs ; mais, aussi stupide que son peuple^ il oublia qu'il avait un gouverneur militaire à Alexandrie, et qu'en présence de ce délégué de la puissance impériale un simple évêque n'avait pu avoir d'action sur la flotte : il apostro-

i. Maimb., Ut. II, p. 33t$.

pha grossièrement des noms de brouillon, d'esprit arrogant, factieux et vindicatif, la noble victime d'une faction impudente et d'une vengeance sacrilège. Il l'exila enfin dans 1a ville de Trêves, aux extrémités de l'empire d'Occident. Telle est cependant son estime pour le saint docteur que frappe sa colère, qu'il n'ose en même temps prononcer sa déposition; et s'il faut en croire Théodoret * et Sozomène ^ Constantin ne mourut point sans avoir ordonné qu'il fût rendu aux larmes du peuple d'Alexandrie. Nous le voyons en effet, peu de temps après la mort de l'empereur, renvoyé en Egypte par Constantin le Jeune à qui vient d' échoir l'empire d'Occident. Une lettre du nouveau César l'accompagne même dans sa métropole, où Taccueillent les joyeuses acclamations du peuple et du clergé. Deux ans d'absence n'ont pas plus affaibli leur respect, que ne l'avaient fait les calomnies d'Eusèbe.

Mais en changeant de maître, cet indigne favori n'a changé ni de position ni de sentiment. Les transports des Alexandrins le font pâlir. Sa fureur se ranime au bruit de leur enthousiasme. 11 ose soutenir qu'un évêque déposé par un concile ne peut être rétabli que par un autre. C'était la doctrine de l'Église primitive. Mais le concile de Tyr n'avait point déposé Athanase, il s'était borné à le condamner; et quand même il en eût prononcé la déposition, l'empereur n'avait point ratifié la sentence; et l'Église chrétienne, devenue religion de

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