Tillemont, t. VI, p
2. Socrate, liv. II, cli. viii ; Sozomène, liv. III, cliap. v.
faveur d'Atbanase, ne présentait paft à ses adversaires les mêmes motifs d'exclusion. Mais si ce Grégoire s'était montré digne de l'épiscopat, il ne tarda point aie souiller par les plus atroces sacrilèges. Le préfet d'Egypte Philagre, son compatriote et son ami, reçut de l'empereur l'ordre de l'installer de force dans la chaire que les Eusébiens lui avaient donnée. Ce Philagre entra dans Alexandrie à la tête d'un ramas de bandits que soutenaient les soldats de l'eunuque Arsace. Le peuple ayant refusé de reconnaître le nouvel élu des Ariens, cette tourbe armée se rua sur les églises, où le peuple priait pour son véritable pasteur. Elle renversa les autels et les baptistères, brûla les livres sacrés, massacra les fidèles, foula aux pieds les prêtres et les moines, fit violence aux femmes et aux vierges ; et ce fut au milieu de ces saturnalôs que Grégoire prit possession de son siège. Les évêques de la province protestèrent vainement contre ces infamies. Grégoire et Philagre la parcoururent en triomphateurs, fouettèrent et bannirent de leurs sièges les prélats opposants, firent même périr une tante d'Athanase, interdirent la sépulture à ses membres mutilés, et le chassèrent lui-même de retraite en retraite.
C'est dans cette situation déplorable que vint le chercher la lettre de Jules, et nous nous demanderons d'abord ce que signifiaient les deux députations envoyées àRome par Eusèbe et par Athanase en présence de ces conciles orientaux, de ces décisions canoniques, de ces élections, de ces violences, de tout ce que nous venons de raconter. Ce n'est certes pas une décision souveraine qu'on allait y chercher, puisque les deux parties en prenaient une
dans l'Église d'Orient. C'était uniquement la communication d'une déposition et d'une élection épiscopale, qui n'admettait ni approbation ni rejet dans l'esprit des évêques qui l'avaient faite. Mais la gravité des événements, l'impuissance des victimes illustres que faisait la violence des Eusébiens, allaient donner une autre importance au siège dont les vaincus venaient solliciter l'appui. L'évêque Lucien d'Andrinople les avait tous devancés en Italie. Athanase banni de son siège et de sa province, n'ayant plus d'asile en Orient, accepta làsile et le recours qui lui étaient offerts contre les calomnies dont il était abreuvé. Cette acceptation était forcée, commandée par ses périls, par le soin même de sa réputation, car Rome et l'Occident pouvaient voir dans son silence un aveu de ses prétendus crimes. Il arriva donc à Rome; et à son exemple s'y rendirent Paul de Constantinople, Marcel d'Ancyre, Asclépas de Gaza, Hellénique de Tripoli, presque tous ceux qu'avaient déposés les Eusébiens. On a fait grand bruit de ce concours. Le siège de Rome a tiré grand avantage de ces acceptations d'arbitrage que ses avocats ont traduites plus tard en actes de soumission et d'obéissance. Il n'y avait rien là que n'eussent déjà fait les évêques espagnols à l'égard de celui de Carthage, rien que n'eût fait le pape Corneille lui-même, rien que ne firent plus tard Amphiloque d'Icône et d'autres évêques d'Orient à l'égard de saint Basile Le nombre des plaignants était plus considérable; la querelle avait pris des proportions énormes. Mais le principe restait le même, et il n'y avait point de motif particulier pour établir l'autorité d'un siège sur tous les autres. Jules
se rarropfc cependant on invitant au concile qu'on lui a demandé, les prélats orientaux qui ont assisté à celui d'Antioche. Il leur écrit d'abord qu'ils auraient dû faire part à tous les évêques des accusations portées contre Athanase et ses amis pour qu'on eût décidé en commun ce qu'il était juste de faire. Mais après ce début qui renfermait le principe d'une égalité parfaite, il en vient aux prétendus privilèges de son siège et soutient que les causes majeures devaient y être apportées. C'est à lui qu'il eût fallu soumettre toute l'affaire d'Alexandrie. Il s'étonne même qu'on ait assemblé un seul concile sans avoir pris l'avis du pontife de Rome, inconsulto romano. C'est lui seul, disait-il, qui avait cette prérogative, comme étant assis sur le premier siège de l'Église. Il s'étaye des paroles de l'Évangile, de la puissance des apôtres, de l'autorité des canons, oubliant que cinquante des conciles antérieurs avaient eu lieu sans qu'on eût songé à consulter l'évêqre de Rome. 11 considère comme établi tout ce qu'ont prétendu ses prédécesseurs, comme feront ses héritiers à l'égard de ce qu'il prétend luimême ; et c'est sous le règne de Constance, après que Constantin a exercé sans opposition ce droit de convoquer les conciles, que le pape Jules s'attribue un pareil privilège exclusivement à tout autre I
Les Orientaux se révoltèrent contre de telles prétentions. Les deux légats de Rome, Elpidius et Philoxène les trouvèrent encore dans Anlioche. Mais le farouche, l'implacable Eusèbe n'y était plus, et ces légats n'arrivèrent que pour assister à ses funérailles. Cet intrigant célèbre avait cessé de vivre et de cahaler vers la fin de
341, mais son esprit vivait encore dans les prélats qui avaient servi son ambition et sa haine ; et les témérités de Tévêque de Rome rencontrèrent dans Antioche une opposition plus conforme aux usages de FÉglîse primitive. Les Pères de ce concile soutinrent Tégalité de tous les sièges. Ils rappelèrent le schisme de Novatien et le jugement qu'ils avaient rendu en faveur de Corneille sur rappel même de ce pontife. Ils engagèrent le superbe Jules à leur écrire avec moins de hauteur. « Pour être évêque d'une plus grande ville, il n*est pas plus grand qu'eux en dignité K II ne devait pas se permettre de relever ceux qu'avaient abattus leurs sentences, parce qu'elles n'avaient porté aucune atteinte aux canons de l'Église. Ils s'étonnent qu'un évêque étranger veuille s'immiscer dans leurs débats*, et déclinent d'avance la réhabilitation de ceux qu'ils ont, condamnés. Ils posent en principe qu'un évêque, déposé par les prélats de sa province, ne peut être rétabli par d'autres. » Telle est la réponse de Théognis de Nicée, de Maris de Chalcédoine, de Danès, de Flaccile, de tous les héritiers des principes d'Eusèbe ; et l'autorité n'en peut être infirmée par le fait de leur hérésie, car dans toute cette correspondance il n'est nullement question de leur dissidence sur le Symbole de Nîcée. C'est à des évêques, quels qu'ils soient, que Jules s'est adressé, et c'est en évêques qu'ils répondent à leur frère de Rome pour lui rappeler les règles constantes de l'Église.
Le fier Jules n'en conviendra point. Au retour de ses
i. Maimb., HUL deVArianUme, t. I, p. 322,
légats, à la lecture de la lettre qu'ils lui apportent, et où déborde le fiel de la raillerie la plus acerbe, il a peiae à contenir sa colère. Il cesse d'attendre ceux qui lui tiennent un pareil langage. Il ouvre le concile de Rome, où assistent seulement cinquante évéques d'Occident, sur deux cent cinquante que nous y avons déjà comptés. Il leur communique la réponse des Ëusébiens d'Ântioche et la lettre du synode arien d'Alexandrie. L'exposé des faits, l'autorité des témoignages établissent facilement l'innocence d'Athanase et de ses amis. Les sentences de Tyr et d'Antioche sont déclarées injustes, irrégulières; et Jules, chargé de transmettre aux Orientaux les décrets de son concile, ne manque point de soutenir les prétentions de son siège. Mais ce n'est plus la hauteur, Tacrimonie de sa première lettre. La fermeté de la réponse lui a fait sentir la nécessité de tempérer les termes de la réplique. Sa seconde lettre a été d'ailleurs concertée avec Athanase, qui seul nous l'a transmise; et un métropolitain de l'Église orientale n'aurait point souffert qu'un évéque quelconque se fût arrogé un droit aussi exclusif. Jules le traite sans cesse de frère et de collègue. Il discute avec ses adversaires. Il reconnaît l'autorité des conciles, en observant même qu'ils peuvent être contrôlés l'un par l'autre; et tout en répétant que la décision de cette affaire devait partir du siège de saint Pierre, il convient cependant que tous les évêques avaient droit d'en délibérer.
Mais la modération de ce langage ne produit pas plus d'effet que l'arrogance du premier. Cette dernière phrase devait surtout réveiller la susceptibilité des Orientaux.
— lis —
Certains de l'appui de Constance, il leur importe peu que leurs frères d'Occident aient absous Athanase, ils n'en continuent pas moins leurs violences contre ses adhérents. Un autre Eusèbe s'est emparé de la confiance de leur empereur, et leur assure sa protection. Celui de Césarée, l'historien Eusèbe, a précédé son homonyme dans la tombe. Le nouveau patron des Ariens est le chef des eunuques qui dominent la cour de Constantinople et son capricieux despote. Jules est forcé à son tour d'invoquer la puissance civile. Son empereur Constant est resté fidèle aux doctrines de Nicée, et Jules espère que la parole de ce prince triomphera de la résistance des Orientaux. Ainsi celui qui voulait s'attribuer comme évéque de Rome le droit de convoquer seul tous les conciles, supplie l'empereur d'Occident de s'entendre avec son frère pour en assembler un qui puisse rendre la paix à l'Église. Constant, que fatiguait ce bruyant discord, se rend aux désirs de Jules, et parle assez haut à l'empereur Constance pour que ses évêques croient devoir se justifier des témérités d'Antioche. Mais Constant montre moins de ménagements pour les Ariens que Jules lui-même. Il ne veut entendre ni leurs députés, ni leur formulaire qu'ils venaient de remanier pour la cinquième fois, et Constance, pressé par son frère, ne résiste pas plus que ses protégés. Ce casulste couronné et ses féroces satellites, ces évêques vagabonds, ces rhéteurs mitres, ces esclaves maîtres, tout cet ensemble si digne d'inaugurer le Bas- Empire, et où Grégoire de Nazianze voyait la véritable image du chaos \ tremble et s'incline à la seule menace