‹ Histoire de la puissance pontificaleChapitre 57 sur 150 · liv. XVU, ch. XXXI · texte numérisé non relu

liv. XVU, ch. XXXI

titre de coryphéon^ de chef de TÉglise occidentale ; et nous venons de voir par les injures qu'il lui adresse que saint Basile était loin de lui reconnaître le droit de se mêler ainsi des affaires de FOrient. Nulle part, dans les volumineux édits de ce Père de l'Église on ne trouve cette nécessité de recours à l'autorité de l'évéque de Rome.

Ce double échec n'a point découragé le superbe Damase ; et l'hérésie d'Apollinaire va lui fournir l'occasion de renouveler ses attaques contre l'indépendance des Orientaux. Apollinaire, évêque de Laodicée^ distinguait le corps et l'âme de Jésus-Christ, et il tirait de ce principe une foule de déductions dont la subtilité échappait à l'intelligence de ses collègues. Je suivrai dans ce récit l'ordre chronologique adopté par Théodoret, quoique dom Bruys et l'abbé Fleury en aient suivi un autre ; et malgré le peu de cas que les critiques ont fait en général de la chronologie de l'évéque de Cyr. Il m'a semblé que dans cette circonstance les faits étaient plus naturellement enchaînés. Les hautes vertus d'Apollinaire avaient dissimulé le danger de sa doctrine, jusqu'au jour où Grégoire de Nazianze fut appelé par les catholiques de Constantinople au siège clandestin de cette capitale dominée par l'arianisme. Sept évêques, rassemblés par Grégoire, condamnèrent une doctrine qui attaquait l'inlégrité de l'incarnation du Verbe; et comme Apollinaire se vantait ouvertement de la communion de Damase, ils lui firent savoir que cet hérétique avait été exclu du gouvernement des Églises. Dans tous les cas c'eût été l'observation d'un usage que nous avons souvent rappelé. Dans celui-ci il y avait une sorte d'avis donné à un col-

lègue que compromettaient les assertions de Taccusé. Damase n'y vit pas d'abord autre chose. II s'empressa de convoquer à Rome un concile, qui, après avoir examiné la doctrine d'Apollinaire, le condamna d'une voix unanime. II n'y avait là rien qui ne fût conforme à la règle. Damase cette fois ne décidait rien par lui-même ; et la leçon qu'il avait reçue des évêques d'Occident à propos du schisme d*Antioche, n'avait pas été perdue. Mais l'examen de cette affaire lui suggéra des pensées plus ambitieuses. Il ne s'arrêta point à la condamnation d'Apollinaire et rétendit jusqu'à un de ses disciples.

Ce disciple se nommait Timothée, et les Ariens l'avaient élevé sur le siège d'Alexandrie à la place de Tévéque Pierre qui était venu se réfugiera Rome. Il y était depuis cinq ans, quand Damase assembla son concile ; il assista aux débats , et il est probable, qu'en conformité des canons de Sardique, il en avait appelé au siège de Rome. Personne ne Fa dit, mais on peut le supposer, puisque la condamnation de son compétiteur Timothée y fut prononcée ^ C'était dans l'ordre et Damase était dans son droit. Mais c'est dans la lettre adressée à ce sujet aux évêques d'Orient que se manifeste le succ^seur du pape Jules. Il a pris au sérieux, et pour son compte unique, le titre de père que lui a donné saint Basile comme aux autres métropolitains. Il les appelle ses fils très-hotiorés ', comme il a déjà fait en écrivant à Vital d'Antioche, comme il le fait désormais avec tous, quand jusqu'à lui

i. Damase EpiâU ; Théodoret, Epitt. ch. x, p. 719, 3* yol. % Damase, EpùU

tous lés éVéqùès du inonde se traitaient dé frères, de côministres, de coévêques. Il les félicite du respect qu'ils montrent selon lui pour le siège apostolique, alors qu'ils se sont bornés à remplir une simple formalité. Il emploie ce titre apostolique dans un sens exclusif, oubliant qu'il a toujours été donné, comme il Tétait encore aux sièges d'Antioche, d'Alexandrie , à tous ceux qui avaient été fondés par les apôtres, et quand les évêques du synode de Constantinople auxquels il répond, donnaient à Jérusalem le titre de Mère de toutes les Églises. Les prétentions de Damase n'y seront point admises. Elles seront même vivement repoussées, condamnées par les Orientaux. Les évêques continueront à se donner le nom de frères et à donner le titre de saints à leurs sièges. Les prélats mêmes de l'Italie diront encore notre frère Damase en écrivant à l'empereur d'Orient. Mais le titulaire du siège de Rome aura fait un pas de plus ; et les écrivains du moyen âge ou de la Renaissance érigeront ce changement de formule inventé par Damase en témoignage d'une supériorité incontestée, malgré les démentis que recevront ses successeurs, qu'il recevra lui-même des Orientaux et de ses frères d'Occident.

Il osera plus encore, et, comme nous l'avons fait pressentir à la fin du précédent chapitre, il essaiera de faire concourir l'autorité impériale à ses tentatives d'usurpation, en attendant que ses héritiers empiètent sur cette même autorité dont son ambition invoquera l'assistance. Gratien, monté sur le trône d'Occident en 375, s'était montré aussi bon catholique que Yalentinien son père; et Damase pouvait compter sur son appui. Mais ce pape

n'ira pas demander directement, au nouvel empereur ce qull espère en obtenir. II a même respecté les lois de Yalentinien au point de se soumettre au jugement d'un synode de sept évêques pour se purger d'une accusation d'adultère que deux diacres de l'antipape Ursin avaient portée contre lui ; et c'est à propos de cet antipape, c'est sous prétexte de comprimer cette faction qu'il assemble à Rome les.évêques d'Italie. Il les fait écrire à l'empereur Gratien pour se plaindre qu'au mépris des lois impériales et des sentences de l'évêque de Rome, cet Ursin se maintienne dans une église romaine ; et comme à cette époque les évêques schismatiques de Parme et de Pouzzoles se jouaient également de ses condamnations, les évêques suscités par Damase donneront à ses doléances un caractère plus général. Ils rappellent que les métropolitains ont le droit de juger les évêques de leur juridiction, et demandent à l'empereur que, si un prélat d'Occident ose s'y refuser et braver les sentences de son supérieur, il y soit contraint par le préfet du prétoire ou par le gouverneur de la province. Cela suflSsait à Damase pour avoir raison de l'antipape Ursin et des évêques "lucifériéns ou donatistes qui gênaient sa domination exclusive dans Rome. Mais ce n'était point assez pour le reste du monde, et pour atteindre les évêques d'Orient; il fit ajouter aux trois Occidentaux dont il avait à se plaindre un évêque africain du nom de Restitute. Toutes ces plaintes s'appuyaient sur les quatrième et cinquième canons du concile de Sardique, et pour voir toute la portée de ce rappel, il faut se souvenir qu'un grand nombre d'évêques d'Orient avait souscrit les ca-

nons de ce concile dont le pape Damase faisait demander la confirmation par Tautorité impériale.

Les signataires de cette requête, à laquelle ce dernier article donnait une grande importance, durent en sentir toutes les conséquences, car ils y mêlèrent des expressions qui garantissaient en quelque sorte les faibles restes de leur indépendance primitive. Ils parlèrent à la vérité du siège apostolique de Rome comme s'il n'en existait pas d'autre dans la chrétienté; mais ils continuèrent à donner à Damase le titre de frère, protestant ainsi contre celui de fils qu'il affectait de leur donner lui-même, et lui rappelèrent dans le texte même de leur requête qu'ils lui étaient égaux en fonction. L'empereur Gratien publia un édit entièrement conforme à leur demande; et les deux canons de Sardique, qui stipulaient le recours facultatif au siège de Rome, devinrent une loi de l'empire, en ce que les proconsuls, préfets et vicaires des Césars furent chargés de veiller à l'exécution des arrêts de la puissance ecclésiastique. L'autorité impériale n'y perdit rien. Elle y gagna au contraire de maintenir sa supériorité temporelle et spirituelle; car il est difficile d'admettre qu'elle ne se fût point réservé le droit de contrôler les décrets dont elle acceptait ainsi la responsabilité. Malgré son zèle ardent pour la foi catholique, Gratien n'était pas disposé à concéder à ses prêtres une portion de sa propre puissance. Nous le voyons au contraire reprendre ce qu'avaient pu céder ses prédécesseurs, en modifiant l'édit de Yalentinien qui avait affranchi* dans tous les cas les prêtres chrétiens de la juridiction laïque,

et en décrétant qu'en matière criminelle le pontife ro- I 11

main et les autres évêques resteraient justiciables des tribunaux séculiers.

Il résulta seulement de cette entreprise de Damase, qu'en matière de discipline le recours au siège de Rome ne put plus être du moins légalement contesté par les Occidentaux. Mais il s'était en vain flatté de la soumission de rËglise orientale; et l'heureuse révolution qui venait d'y assurer le triomphe des orthodoxes par l'avénement du pieux Théodose, fut loin de confirmer les espérances que le commencement de ce règne avait données à l'évêque de Rome. L'Espagnol Théodose avait pris la place de l'empereur Yalens qui avait péri en Thrace dans une bataille contre les Goths le 9 août «S78; et un édit daté de Thessalonique le iO février 381, avait ordonné à tous les chrétiens de l'empire de suivre la religion que saint Pierre, disait Théodose, avait enseignée aux Romains, et que professaient nommément le pape Damase et Pierre d'Alexandrie, dont le nouvel empereur célébrait la dignité. Les noms d'hérétiques et d'insensés étaient infligés par le même édit à ceux qui repoussaient encore le Symbole de Nicée , et il lieur était interdit de donner le titre d'Églises à leurs assemblées. Théodose s'était chargé lui-même de l'exécution de cette dernière clause de son édit. Entré l'année suivante dans Gonstantinople à la tête de son armée, il avait sommé l'évêque arien Damophile de souscrire le Symbole ou de vider son palais et ses temples. Sur son refus, il était allé chercher lui-même Grégoire de Nazianze dans la retraite où il exerçait l'épiscopat ^ et l'avait conduit en pompe dans la

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