‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 12 sur 166 · Le docteur Newman · texte numérisé non relu

Le docteur Newman

4. L'espèce humaine, représentée par le peuple de Dieu, peut être assimilée à un seul homme dont l'éducation se fait par degrés, liv. X , chap. xtv. — Ailleurs , saint Augustin a dit en donnant à sa pensée encore plus de net-

entier sur le progrès du genre humain, tel que le comprend le christianisme. Depuis sa déchéance , l’homme a été précipité de la cité de Dieu dans la cité de l’enfer, par ln faute de sa liberté, dont il a fait un mauvais usage. Mais Dieu a permis que son (ils descendit lui-mème sur la terre, pour sauver l'homme, et Jésus est venu, apportant avec la rédemption la vérité divine qui s’est répandue dans le monde, et qui a rouvert aux enfants de la cité terrestre les portes de la cité céleste, fermées pour eux depuis Adam. C’est vers elle qu’ils s’avancent, sous les yeux de Dieu qui les appelle et les conduit. Voilà en peu de mots la pensée fondamentale de la Cité de Dieu. Ce serait tomber dans une étrange méprise que d’y voir un système de perfectibilité, analogue à ceux des modernes. L’idée de progrès se trouve nécessairement contenue dans la Cité (le Dieu, puisqu’elle est au fond môme de la rédemption. L’homme ne peut, sans avancer, remonter par la grâce du Christ le chemin qu’il avait descendu dans sa chute, sous l’impulsion du démon. Mais ce progrès appartient-il bien à l'homme? Non, il vient tout entier de Dieu, et c'est là que le christianisme se sépare de la philosophie. La philosophie, n’abordant pas l’ordre surnaturel , cherche la source du progrès dans l’homme, dans l’esprit humain, créé par Dieu pour marcher en avant. Le christianisme , môme après la rédemption accomplie, ne peut accorder à l’esprit humain une faculté qui anéantirait les effets de la chute, et il place la source du progrès hors de l’homme, au-dessus de lui. Il va plus loin. Pour que l’homme sente éternellement sa faiblesse originelle, que la rédemption a secourue, mais non pas réparée, le christianisme proclame que l’homme,

telé et de force : « La providence divine , qui conduit admirablement toutes choses, gouverne la suite des générations humaines, depuis Adam jusqu'à la fin des siècles, comme un seul homme qui, de l’enfance à la vieillesse, fournit sa carrière dans le temps en passant par tous les âges. » Voy. la belle traduction de M. Saisset, t. II, p. 21 1.

io HISTOIRE DE LA. QUERELLE

même racheté, ne peut avancer dans la voie qui le ramène à la cité de Dieu, par le seul effet unique et général de la rédemplion : il faut qu’il reçoive à chaque instant l’assistance de Dieu, assistance purement volontaire et gratuite. Le christianisme complète l'effet de la rédemption par la nécessité de la grâce, qui vient et s'en va quand elle veut, retient par conséquent l’homme racheté sous sa dépendance, et l'empêche de s’élancer seul en avant, en le replaçant, lorsqu’elle sc retire, sous le poids de l’impuissance originelle :

Trabitur collo pars tonga catenao.

Telle est, si je ne me trompe, la pensée chrétienne ; sur ce point, Bossuet s’accorde avec saint Augustin. C'est ainsi que le christianisme échappe à l’écueil de la perfectibilité, l’orgueil , en proclamant l’intervention protectrice de Dieu , dont l’homme ne peut se passer. Bossuet ajoute, en se fondant sur l’autorité des Pères (et c’est encore une limite que le christianisme impose à l’idée de progrès), que la perfection de l’homme racheté, et même assisté de la grâce, ne peut être jamais achevée. Dans scs Lettres spirituelles, il insiste sur les limites de la perfection. Il prouve dans son Instruction sur les états d'oraison, par un texte de saint Clément d’Alexandrie, que les parfaits ont toujours quelque chose à demander à Dieu, même quand ils sont parvenus à la plus haute cime de la perfection; en d’autres termes, que la perfection humaine ne saurait être la perfection véritable '. En cela les protestants sont d’accord avec les catholiques. Ils admettent le progrès moral, le progrès individuel de l’homme racheté; ils refusent d’admettre la perfectibilité indéfinie de l’humanité déchue , comme contraire au fondement même du christianisme. « Si l'homme, à mesure que l’humanité avance en âge.

Page 1