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CHAPITRE V

Autres causes générales de la querelle des anciens et des modernes. — De l’enseignement de l’antiquité et de la traduction au xvii' siècle.

Parmi les causes de la querelle des anciens et des modernes, il en est une très-directe et très-importante, qui doit attirer notre attention : je veux parler de la manière dont on a conçu, au xvn* siècle, l’étude et la traduction des anciens.

1. Le xviu* siècle héritera i son tour de l’idée de Bacon, de Descartes et de Pascal. Dans un discours prononcé & la Sorbonne, Turgot dira éloquemment : « Les phénomènes de la nature , soumis à des lois constantes , sont renfermés dans un cercle de révolutions, toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt, et dans les générations successives par lesquelles les végétaux et les animais te reproduisent, le temps ne fait que ramener i chaque instant

De loin , les grands noms de Port-Royal nous inspirent, pour l’enseignement au xvu* siècle, un respect qu'affaiblit un 'examen plus attentif. Malgré les efforts des maîtres illustres de Port-Royal, malgré la réputation pédagogique de la Société de Jésus, l’étude de l’antiquité fut, pendant une grande partie du xvu' siècle, bien incomplète et bien peu méthodique. Depuis les statuts de 1600, donnés par Henri IV, après l’interruption apportée dans les études par la guerre civile, l’Université ne s’était pas renouvelée ; l’enseignement public, qui devrait être toujours en avant sur la société, se trouvait en retard. Un des premiers bons écrivains de la langue française, Guillaume du Yair, premier président au parlement de Provence, publia en 1614 un Traité de l'éloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse. Les raisons principales qu’il donne de cette bassesse sont : « la première, le défaut des grandes affaires, et en même temps celui d’une juste récompense ; la seconde, le peu d’attnehement de la noblesse française pour cette étude; la troisième, la difficulté de l’art,

l'image de ce qu'il fait disparaître. La succession des hommes, au contraire , olfre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées et de la communiquer aux autres, ont formé un trésor commun qu’une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle , et le genre humain, depuis son origine, parait, aux yeux d'un philosophe, un tout immense qui lui-mème a comme chaque individu son enfance et ses progrès. » (2" discours, 1750. OEuvret de Turgot , t. II.)

Les citations que je viens de faire dans ce chapitre sufüseut à montrer l'inexactitude de la thèse d'un philosophe de nos jours, M. P. Leroux, qui cherche à établir que « la France , après avoir ouvert la route du rationalisme solitaire ou de la psychologie , avec Descartes, s'en est retirée, pour en prendre une autre , celle de la philosophie de la perfectibilité. > (De l’Ilumanité, liv. I.) 11 n'y a pas eu dans l'adoption de l'idée de progrès une déviation de l’esprit cartésien. Loin de là, la doctrine de la perfectibilité de l'homme est issue en droite ligne du cartésianisme. C'est un cartésien , Leibnitz, qui a dit expressément : Videtur homo ad perfectionem rentre p osse, formule significative de la théorie du progrès. M. Leroux, ennemi de Descartes, est un cartésien sans le savoir.

qui demande tant de talents et tant d’exercice pour le faire valoir. » Le remède qu’il propose, c’est l’étude et l’imitation des anciens, trop négligée de ses contemporains, et pour les y exciter par son exemple , il traduit en français les discours de Démoslhène et d’Eschine Sur la Couronne et le Pro Milone.

Les plaintes et les encouragements du chancelier du Vair n’empèchèrent pas les générations formées sous Louis XIII , et au commencement du règne de Louis XIV, celles précisément dont Desmarets et Perrault font partie, d’ignorer les anciens ou de les mal connaître. Vingt-quatre ans après du Vair, en 1638 , dans des Considérations sur l’éloquence française adressées au cardinal de Richelieu , Lamothe Le Vayer reconnaissait c que depuis M. du Vair on ne pouvait nier sans injustice qu’on se fût avancé de quelques pas dans l’éloquence, mais qu’on ne pouvait encore prétendre aller de pair avec ces grands hommes de l’antiquité, que M. du Vair loue dans son Traité. » Il vante à son tour les anciens , et il invite les Français à les prendre pour modèles, au lieu de les abandonner comme ils font. Les mondains eux-mêmes sentaient l'insuffisance de l’enseignement public, et en signalaient les pauvres résultats. Le chevalier de Méré dit quelque part , que de son temps , il n’y avait que les docteurs qui sussent le grec et le latin '. Môme après la réforme introduite dans les études par MM. de Port-Royal, ni l’enseignement public de l’Université, ni l’enseignement privé n’adoptèrent immédiatement les saines idées des Arnauld et des Nicole. On en resta longtemps encore aux vieilles habitudes. En 1771, Molière reprend contre les études de son temps les railleries de Rabelais contre maître Jobelin et les sophistes en langue latine, et il tourne en ridicule M. Robinet elles règles deJeanüespautère :

Omne viro soli quod convenit esto virile.

Pour ne citer qu’un exemple, on enseignait encore la

1. Méré, cité par M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal, t. III, p. 420.

lecture aux enfants en leur faisant épeler du latin , malgré la sage recommandation de Port-Royal , qui prescrit de les faire épeler en français. On employait à cet apprentissage stérile trois ou quatre années ; on dégoûtait les enfants de la langue latine en la leur imposant à la place de la langue maternelle1 2 3, et cet usage continuel du latin , appliqué à toutes les actions de leur vie d'écolier, corrompait en eux le sentiment et le j goût de la vraie latinité. Il y avait plus d’un siècle que Mathurin Cordier avait dénoncé les mauvais effets de cette habitude, en vigueur dans presque toute l’Europe , de parler latin au collège *. « Défaites- vous , disait-il aux jeunes gens, de ces façons de parler absurdes et toutes françaises que vous introduisez dans la langue latine : Exstirpate , pueri, non solum absurdas voces, sed etiam Gallicas! » Vaine recommandation ! Il était inévitable que, du moment où l’on substituait une langue morte à la langue maternelle, dans l'usage quoticlien de la jeunesse, le français chassé par la porte rentrât par la fenêtre, et s’installât en pleine latinité. Rabelais, Noél du Fail* et bien d’autres, eurent beau tourner cette coutume en ridicule, elle persistait encore du temps de Rollin, qui a composé un chapitre de son Traité des Éludes * exprès pour la combattre. Rollin se plaint qu’elle expose les jeunes gens à commettre une foule d’incorrections en latin , et à négliger le français ; sur ce point , il est entièrement d’accord avec l’ort- Royal. Son chapitre sur l’étude de la langue française est digne de faire suite au Règlement d'études du grand Arnauld.

Ce n’est qu’avec Rollin, c’est-à-dire tout à la fin du siècle , que l’Université se réforma réellement. Avant Rollin, l'école d’enseignement la plus sérieuse fut Port-Royal , et les malheurs de cette illustre maison ne lui permirent pas de for-

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