CHAPITRE I
De l’idée de progrès dans l’antiquilé. — Dialogue des orateurs.
Deux esprits se partagent le monde, l’esprit ancien et l’esprit nouveau, tous deux légitimes, car ils correspondent à deux besoins réels de l'humanité, la tradition et le progrès.
La tradition, on ne la respecte pas toujours, mais on ne doute pas de son existence ; c’est un ensemble d’idées admises et de faits accomplis, et l’on ne peut nier ni le passé ni l'iiistoirc. Le progrès, on en conteste souvent la réalité, on le prend pour un rêve, parce que c’est à la fois un jugement porté sur le passé, discutable comme tous les jugemenls, et une espérance dans l’avenir que l’avenir peut tromper, comme toutes les espérances. Mais le progrès n’est pas un rêve, c’est une vérité. J’en crois ce consentement unanime
et cette voix universelle de l'opinion qui le proclament et l’appellent dans toute l’étendue de l’univers. J'en crois ce désirV de perfection que Dieu a mis en nous, involonlairc comme la conscience, fervent comme une religion, et qu’il n’a pas mis en vain; car Dieu n’est pas un méchant Dieu, qui leurre les hommes par de faux amours cl de faux espoirs. J'en crois l’infirmité mémo cl la bassesse de nos commencements : ils attestent que nous sommes nés pour grandir; car les œuvres des animaux sont parfaites au premier jour comme au dernier, et les abeilles de notre temps ne font pas un miel plus pur que les abeilles d’Aristée. J’en crois le spectacle de la création. Qu’cst-co que la création en effet, sinon l’image même et le théâtre du progrès? Le progrès n’est-il pas partout dans la hiérarchie des êtres, depuis le métal jusqu’à la plante, depuis la plante et les animaux jusqu’à l’homme ? N’est-il pas dans la destruction même de l’homme, et dans ce passage de la terre au ciel qu’on appelle la mort ? J’en crois enfin le spectacle de l’histoire, et ces milliers d’années écoulées, depuis que Dieu a fait luire la lumière ; car l’humanité ne saurait avoir dissipé inutilement des trésors de vertu, de force et de génie, comme un vieil enfant qui meurt sans avoir vécu. J’en crois l’Évangile et le précepte divin du Christ : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » C’est là, en effet, l'ordre que Dieu a donné au monde : marcher à la perfection. C'est vers ce but mystérieux qu’à travers mille incertitudes et mille retours , à travers les nuages de sa destinée, parmi les luttes sanglantes des intérêts, des passions et des idées, s'avance l’univers, qui s’agite, mais que Dieu mène. Qu’est-ce que l’histoire, sinon celte lutte éternelle de l’esprit ancien et de l’esprit nouveau, dont la fin est le progrès? Le monde s’est toujours divisé en deux grands partis : celui de l’avenir, qui veut s’élancer en ayant, à la poursuite des conquêtes, dùt-il glisser et tomber en chemin, et celui du passé qui s’obstine dans l'immobilité, de peur d’un faux pas sur des roules inconnues. La plupart des révo-
lutions que raconte l’histoire sont les batailles rangées de ces deux forces d’entrainement et de résistance. Le progrès finit toujours par triompher, mais au prix de quels efforts et de quels sacrifices ! Les témoins de la lutte, c’est-à-dire les sages qui veulent que l'humanité marche, mais sans courir, comptent tristement les morts illustres, hommes, idées ou institutions, qui tombent dans la mêlée et gisent sur le champ de bataille. Mais les sages, depuis Adam, sont en minorité. Qui peut prévoir quand ils seront les maîtres, et feront prévaloir dans le monde l’équilibre de leur sagesse? Qui soit quand ils réconcilieront l’esprit ancien avec l'esprit nouveau? Qui sait quand ces deux forces réunies enfanteront cette merveille d’un progrès hardi et raisonnable qui s'avancera, paisible au milieu des abîmes, à la conquête de l’avenir?
Cet avenir lui-même, quel est-il? Est-ce un empire illimité comme l’ambition de l’homme? Par ce terme vague de progrès, que faut-il entendre? Il importe de définir le mot, dans l’intérêt même de la chose, que l’on rend presque toujours responsable de l’abus qu’on fait du mot. On est tenté de contester le progrès, en voyant ceux qui le proclament ne pas attacher tous un sens précis , ni le même sens, à leur expression favorite. Aussi voudrais-je marquer la signification que je donne au terme , pour limiter l'étendue que je donne à l’idée. Qu’cst-cc donc que le progrès? Pour prendre la formule des théoriciens d’aujourd’hui , est-ce la perfectibilité indéfinie, continue, universelle? Dieu a-t-il étendu sous les pas de l’homme une carrière de perfection sans limites? A-t-il imprimé à l’humanité un mouvement qui ne s’interrompt pas, comme aux sphères innombrables que sa main a lancées dans l’espace? Un progrès sourd et \/ inaperçu ne se cachc-t-il pas même au fond des temps obscurs que notre courte vue prend pour des décadences? Les deux moitiés de la création, la nature et l’homme, la matière et l’esprit, sont-elles égalemeht perfectibles? Je l’ignore; je ne sais si le progrès est universel et continu,
et le mot de perfectibilité indéfinie épouvante mon humilité. Il rapproche trop la terre du ciel; il ressemble trop à la promesse du serpent : » Vous serez semblables à des dieux. » N’engageons pas à ce point l’avenir. Le progrès, tel que je l’entends ici, c’est le progrès intellectuel de l'homme, celui dont il est question dans la querelle des anciens et Ides modernes, et le seul dont je m’occupe dans ce travail. Mais je crois aussi au progrès moral et au progrès matériel de l'humanité. Tous deux découlent du premier; car, en perfectionnant son esprit, l’homme perfectionne son âme, et il améliore sa condition sur la terre. Tous deux sont inséparables; car si l’homme ne commence pas par se perfectionner lui-mème , tous ses efforts sont vains pour rendre plus heureux son passage à travers la vie. En un mot, le perfectionnement intellectuel de l’homme est la condition de son perfectionnement moral, et celui-ci est la condition de son bonheur. Le progrès n’existe que si l’on ne sépare pas le bien du vrai ni de l’utile, ou, selon la poétique image de Platon , si l’on ne pousse pas l’esprit en avant, en laissant l’âme se traîner en arrière; sinon, pendant que le bon coursier s’élance et que le mauvais regimbe et s’arrête, le char se brise, et l’homme tombe du haut des cieux.
Voilà tout ce que j’ose affirmer sur le progrès ; et ceux-là seuls, je le crains, affirment davantage, qui prennent les vœux de leur cœur ou les rêves de leur imagination poulies théorèmes d’une science qui n’est pas née. La science du progrès n’existe pas encore. Le progrès est une loi , la loi suprême de l’humanité. Cette loi existe, nous le savons; mais sa formule nous échappe. C’est le secret de Dieu : il ne s’atteint pas au premier effort. Que d’infinis degrés l’histoire a drt gravir avant de s’élever jusqu’au point de vue philosophique! Elle a monté lentement du récit des faits à l’étude des institutions et des mœurs, des institutions et des mœurs à la succession des idées humaines, et pour achever ce trajet, il lui a fallu non des jours, mais des
années, mais des siècles ; car ce développement de l'histoire est subordonné à celui de l’esprit humain, elles révolutions générales de l’esprit humain, selon la remarque profonde de Joulïroy', se composent d’une foule de révolutions partielles des sociétés et des individus, dont chacune est longue à s’accomplir.
L’histoire est parvenue, par son alliance avec la philosophie, à embrasser la succession des idées humaines. Il lui reste à s’élever jusqu’à la loi qui gouverne cette succession , c’est-à-dire jusqu’au terme où elle cessera d’èlre l’histoire , simple exposé des phénomènes et des causes secondes, pour être la science, l’explication définitive de la cause suprême. Mais quel intervalle d’ici là! Que de labeurs ! Que de siècles ! Et cependant combien de téméraires croient tenir dans leurs mains ces tables de la loi, gravées par la Providence ! Combien , confondant leurs systèmes avec des révélations descendues d'en haut, se vantent de posséder le secret de la vie humaine et s’offrent pour guides au genre humain. De môme qu’il existe des rétrogrades enracinés dans le passé, des antiquaires de l’esprit, qui baissent toutes les choses nouvelles , et qui font pieusement collection des vieilles idées, comme d’autres de vieux vases ou de vieilles armes, il existe des utopistes pour qui le monde ne date que d'hier, de Condorcet ou de Saint-Simon, et qui brisent avec mépris la tradition, celte chaîne d'or qui unit les générations depuis l’enfance du monde, et suspend la terre au trône de Jupiter. Ils veulent reconstruire un nouvel univers , et ils ne voient pas que ces débris dédaignés du passé sont les matériaux de l’avenir! semblables à ces enfants dont parle Ésope, qui s’élevaient dans des corbeilles sur les ailes des aigles, avec des truelles, pour bâtir une tour, niais à qui manquaient les pierres et le ciment.
L’utopie et la routine, voilà le double écueil de l’esprit
1 . Mélnnget hiitoriqucs. Réflexions sur la philosophie de l’histoire.
nouveau et de l’esprit ancien. Les plus grands hommes n’ont évité ni l’un ni l’autre. Les philosophes, du moins ceux qui ne s’enchaînent pas au dogme de la fatalité, se rangent v olontiers, X et souvent sans réserve, du cùté de l’esprit nouveau. Platon,
‘ dans un chef-d’œuvre mélé de chimères et de vérités admirables, la licpubl ique, a non-seulement marqué le but que La société doit poursuivre si elle veut être meilleure et plus heureuse ; mais il lui a tracé son chemin , et c’est une peine qu'il n’aurait pas prise s’il avait cru l’homme condamné à l’immobilité ou à la décadence. En suivant dans leurs études / le développement de la science, Aristote1 et Cicéron ont conçu la pensée du progrès; quelquefois même Cicéron l’exprime comme l’exprimerait un moderne. M. Villcmain a signalé cette belle pensée de lu République : « Si la plus noble ambition de l’homme est d’accroître l’héritage de l’homme ; si toutes nos pensées et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sûre et plus brillante ; si c’est là l’inspiration, le vœu, le cri de la nature, suivons celte route que les plus grands hommes nous ont tracée *. » On trouve rarement chez les anciens, ajoute M. Villemain, cette espérance de perfectionnement, et surtout ce vœu du perfectionnement général de l’espèce humaine. On les trouve cependant, et dans les poètes, aussi bien que dans les philosophes. Les poètes ont presque tous chanté la fable des quatre âges; mais l’idée du progrès s’éveille en eux, quand , au lieu d’écouler la mythologie , ils contemplent l’homme, qui, jeté faible et nu dans le monde, devient par son industrie le roi de la nature. Qui ne se rappelle les beaux vers de Lucrèce? Cet enfant, ce naufragé jeté sur le rivage par la colère des flots, grandira dans la souffrance ; il fécondera la terre, il bâtira des villes, il construira des
— I. Aristote, Métaphysique, liv. Il, et Politique, liv. H, chap. v.
2. Cicéron, République , liv. I", chap. II. Voy. , sur les origines de l'idée de progrès dans l’antiquité , une thèse remarquable présentée par M. Javarv , à la Faculté des lettres de Paris. (De l’idée de progrès. Paris, IBM.)
vaisseaux, U fera des lois, il inventera les arts. Le cinquième livre du poème de la Nature est la peinture épique des progrès de l’esprit humain.
Mais les poètes satiriques et les moralistes, qui présentent le miroir aux vices des humains , prennent aisément le parti du passé, qui leur sert à humilier le présent. Chez les Athéniens, le représentant le plus décidé et le plus spirituel de l’esprit ancien , c’est Aristophane. Dans ces comédies exquises et cyniques qui transportaient le peuple d'Athènes et qui charmaient Platon , il attaque partout l’esprit nouveau, en politique, en philosophie, en littérature, et frappe avec une injuste égulité de violence Cléon, Socrate et Euripide. A Rome, quand Horace parle au nom de la critique littéraire , il défend la cause des modernes, où sa gloire est intéressée ; mais Horace moraliste a pour devise :
Ætas parcnlum, pejor avis, tulit Nos nequiores, inox daturos Progoniem viliosiorem '.
Molière se raille parfois de l’esprit ancien ; c’est un personnage ridicule qu’il charge de soutenir une thèse contre les circulateurs. Mais le plus souvent il loue nos pères à nos dépens. On composerait un volume entier, si l’on recueillait toutes les comparaisons établies , depuis la publication du premier livre, entre le présent et le passé, au préjudice du présent ; ou plutôt, le volume existe, écrit de main de maître, dans les œuvres d’Henri Eslienne. Qu’on lise le tome I" de V Apologie d 'Hérodote. Il renferme une longue liste de passages grecs , latins et français , où sont consignés fidèlement
J. Horace, ode vi, lit. m.
Nos pères n'avaient plus ces vertus des vieux âges,
Orgueil du siècle d’or ;
Et bientôt leurs enfants, race plus criminelle ,
Légueront à la terre une race nouvelle Plus sacrilège encore.
(Traduction de U. Anquetil.)
les regrets donnés de temps immémorial par tousses écrivains aux siècles passés qu'ils n’ont pas connus Il y a des accusations contre le genre humain qui se reproduisent d’âge en âge ; par exemple, celle de préférer l’argent à tout. Chaque génération semble se la réserver à soi-môme, comme un symptôme spécial de corruption toujours croissante, et il est évident, par la continuité môme du reproche, que le délit remonte à l’invention de la monnaie. On ne croirait pas que certaines critiques adressées à notre époque, et qui, par leur frivolité, semblent caractéristiques et nouvelles, sont vieilles au moins de trois cents ans. En 1548, s’il faut en croire les contes d’Eutrapel, maître Anselme, un prud’homme, se plaint grièvement que les jeunes gens ne savent plus être aimables et * danser au son du tambourineur *. » Chaque siècle se fait ainsi son procès, et le siècle suivant sc charge de le justifier, en le prenant pour terme honorable d’une comparaison avec lui-mèine, où il donne modestement l'avantage à son aîné. C’est ce penchant éternel de l’esprit humain qui faisait dire à X Montesquieu 5 : « Horace et Aristote nous ont déjà parlé des vertus de leurs pères et des vices de leur temps, et les auteurs, de siècle en siècle, nous en ont parlé de même. S’ils avaient dit vrai, les hommes seraient à présent des ours ‘. » Heureusement l’idée de progrès sert de contre-poids à celle de décadence , et son origine ne remonte guère moins haut. Elle existait, nous l’avons vu, chez les anciens. Sans doute, elle
1. Voir les chap. îv, v et suivants. — 2. Contes d'Eutrapel, par Noël du Fait, v. chap. tl, de la Diversité des temps, et chap. xxn, du Temps présent et passé. — 3. Montesquieu , Pensées diverses.
4. Un jour que La Harpe vantait, devant le prince de Ligne, la politesse de la cour de Louis XIV, le prince, qui partageait sans doute l'avis de Montesquieu, lui cita ces vers de Régnier-Desmarais, né en 1632 et 'mort en 1713 :
Qu’une dame entre , on lui tourne le dos.
On s'émancipe en de libres propos ,
El lui marquer la moindre politesse Passe auprès d'eux pour un air de vieillesse.
Voy. les Uélanqes du prince de Ligne, t. XXVII, p. 13.
n’était pour eux ni complète, ni bien définie. Ils l’expriment rarement avec précision , et clic ne parait avoir exercé , comme on l’a dit1 2 3, qu’une faible influencé sur l’ensemble de leurs opinions. Les anciens ne distinguaient pas et affirmaient moins encore toutes les sortes de progrès dans lesquelles se subdivise pour nous la notion de progrès en général. Surtout, ils s’élevaient rarement à l’idée de la vie collective de l’humanité, dans un but final marqué par la Providence. Quelques grands esprits seulement, parmi eux, ont aperçu le lien qui unit les sociétés entre elles, porté leurs regards au delà de la cité, et considéré dans l’homme, comme dit Cicéron, le civem totius mundi , le citoyen de l’univers*. La plupart des anciens étudient individuellement chaque société ; un peuple est pour eux un homme qui a son enfance, sa jeunesse, sa virilité, sa vieillesse. L’idée antique, c’est celle de Florus divisant en quatre âges la vie du peuple romain *. Mais, je le répète, l'idée de progrès, j’entends de progrès intellectuel, n’est pas étrangère à l'antiquité, non plus que l’idée de la décadence de l’esprit humain. Qu’on affirme avec Nestor que les hommes étaient plus éloquents autrefois qu’aujourd’hui, ou avec Aristote, qu’ils sont plus savants aujourd’hui qu’aulrefois, on témoigne par cette double affirmation que les deux idées corrélatives de la décadence et du progrès intellectuels existent déjà dans l’esprit humain.
Il semble, dès lors, que la question de la préséance des anciens ou des modernes aurait dû se poser bien tôt dans l’antiquité. Mais rien n’est plus lent qu’une idée à se dévclop-r per, et à produire ses conséquences. Aussi admiré-t-on , en étudiant l’histoire, la vieillesse d’une foule d'idées longtemps réputées neuves. Que d’écrivains, qui se donnent pour des inventeurs et des hommes nouveaux en littérature, ont une généalogie ignorée, qui se perd dans la nuit des temps ! Que