‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 54 sur 166 · Voici la première de ces épigrammes · texte numérisé non relu

Voici la première de ces épigrammes

Clio vint l'autre jour se plaindre au dieu des vers Qu'en certain lieu de l’univers

On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles,

Les Homères et les Virgiles.

qu’il appelait l' infamie de Perrault; mot plaisant à force d'être rude, et que Boileau ne prononçait pas sérieusement. Il estimait l’esprit et le caractère de Perrault, qui lui-même admirait son adversaire. Boileau était toujours juste, quand il reprenait son sang-froid, et Perrault, ne le perdant jamais, n’avait pas beaucoup de peine à l’être. Mais ce qui acheva d’exaspérer Despréaux, ce fut la longanimité de l’Académie qui laissa Perrault poursuivre sa lecture, sans l’interrompre par aucune marque d'impatience, sans lui témoigner aucun blâme, quand il l’eut finie, et même sans lui refuser scs applaudissements. L’Académie n’était pas forcée d'applaudir; mais elle avait raison de laisser à Perrault sa liberté tout entière et de respecter en lui le droit académique de médire publiquement des anciens, tant qu’il n’offensait en rien, ni le roi, ni la religion, ni la morale. Mais Boileau qui ;vait dit si spirituellement :

Qui méprise Cotin n’estime point son roi,

Boileau tombait dans le travers dont il s'était moqué, et regardait l’incartade de Perrault comme l’équivalent d’un

Cela ne saurait être , on s'est moqué de vous .

Reprit Apollon en courroux.

Où peut-on avoir dit une telle infamie?

Est-ce chei les Hurons, chez les Topinambous? —

C’est à Paris. — C'est donc à l'hôpital des fous? —

Non , c'est au Louvre , en pleine Académie. (I6S7 .)

Cette épigramme ne fut pas imprimée dans l’édition de 1094; mais elle se trouve dans celle de 1701. En voici une seconde :

J'ai traité de Topinambous

Tous ces beaux censeurs, je l'avoue,

Qui de l'antiquité si follement jaloux .

Aiment tout ce qu'on hait, blâment tout ce qu’on loue;

Et l'Académie, entre nous,

SoufTraiTt chez soi de si grands fous,

Me semble un peu topinamboue.

Celle-ci fut communiquée sous le secret A Maucroix dans une lettre du 16 avril 1696.

délit prévu par la loi. Il aurait voulu que l’Académie filât la parole au lecteur et qu’elle prononçât contre lui une exclusion au moins momentanée, en punition de ses fautes. Il prétendait que « la compagnie, en ne fermant pas la bouche à Charles Perrault, en lui laissant même ses portes ouvertes, opinait plus scandaleusement que lui contre les anciens, * Il ajoutait , dans l’impétuosité de sa colère , qu’il fallait changer la devise de l’Académie et mettre à la place une troupe de singes qui se miraient dans une fontaine, avec ces mots : sibi pulchri, charmants pour eux seuls'. Ces violences faisaient les affaires de Perrault, et les Topinainbous de l’Académie, comme les appelait Boileau, étaient plus nombreux qu’on ne croit. On s’imagine quelquefois, à la distance où nous sommes du xvn* siècle, que Perrault fut seul, ou presque seul de son parti. Nous sommes accoutumés à considérer le siècle de Louis XIV comme celui de la discipline dans la littérature, aussi bien que de l’obéissance dans la politique. Et pourtant sous le grand règne couva longtemps une opposition politique violente et silencieuse, qui fit çà et là explosion par des pamphlets ou des révoltes, rapidement étouffés, et qui se déchaîna après la mort de Louis XIV. De même, en littérature, il y eut une opposition vive et opiniâtre qui résista longtemps au gouvernement de Boileau, et dont Perrault devint le drapeau naturel. On s’est représenté trop souvent Boileau entrant dans la littérature un fouet à la main, comme Louis XIV dans le parlement, et dispersant les restes de la fronde poétique. Mais les révolutions littéraires sont plus lentes à s’accomplir que les révolutions politiques : celles-ci s’opèrent le plus souvent par la force ; elles s’imposent, et il leur suffit, à la rigueur, pour s’accomplir, des

Page 1