‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 7 sur 166 · Conversations de Byron , par Medwln, t. I, p · texte numérisé non relu

Conversations de Byron , par Medwln, t. I, p

querella des anciens et des modernes, s’étaient cherché des^ aïeux, ils se seraient formé toute une famille, en remontant assez haut dans l’antiquité. La question, en effet, avait été déjà débattue, sous des formes différentes, et avec moins de géné- j ralilé : en Grèce, comme le remarque M. Burnouf, entre les partisans de Démétrius de Phalère et ceux d’une éloquence plus saine et plus virile; en Italie, entre les vrais et les faux alliques '. Du temps de César, on regrettait déjà l'àge d’or de la littérature latine, et Sainl-Évremond a pu dire : « Ce que nous voyons de Térence , ce qu’on disait à Rome de la politesse de Scipion et de Lélius, ce que nous avons de César, ce que nous avons de Cicéron, la plainte que foit ce dernier sur la perte de ce qu’il appelle Sales, Leporet, Venustas, l rbanitas, Amœnitas, Festivitas, Jucunditas, tout cela me fait croire, après y avoir mieux pensé, qu’il faut chercher en d’autres temps que celui d’Auguste, le bon et agréable esprit des Romains, aussi bien que les grâces pures et naturelles de leur langue » Sous Auguste les anciens poètes avaient leur parti qui dénigrait les nouveaux ; mais, si nous en jugeons d’après le témoignage même d’Horace *, ce mépris était moins la conséquence d’une théorie littéraire que le calcul habituel de l’envie qui exalte les morts pour abaisser les vivants ‘. Quelquefois aussi la question qui se débat est plutôt celle de la suprématie de tel ou tel genre, comme au temps de Démétrius de Phalère, que celle de la prééinineuce de telle

I. Burnouf, Tacite, t. I, introd., p. 28. — 2. Saiat-Évremond , t. III, p. 44 (du Choix des Livres). — 3. Horace, ép. i, liv. II.

4. Phèdre parle de certains artistes de ion temps qui , spéculant sur cet engouement public pour l'antiquité, inscrivaient sur leurs ouvrages les noms de Praxitèle et de Myron , pour en augmenter le prix :

Ut quidam artifices nostro faciunt seculo ,

Oui pretium operibus majus inveniunt novis ,

Si marmori adscripserunt Praxitelen suo ,

Myronem argento....

(Lib. V , Prologue.)

Cette ruse a été souvent renouvelée. On connaît l’histoire du Cupidon de Michel-Ange, et la leçon que le grand sculpteur donna au* Romains.

ou telle époque. La dispute que Lucien raconte dans sa spirituelle satire : Is Maître des rhéteurs, ce n’est pas la dispute des anciens et des modernes, c’est plutôt celle de la littérature facile et de la littérature difficile. Lucien trace une peinture charmante des deux écoles : l’une qui recommande l’étude des vieux auteurs, l’imitation des maîtres, les veilles et le travail ; l’autre qui prêche ce qu’on pourrait nommer l’éloquence aisée, et dont voici la recette pour donner du talent aux médiocrités qui n’en ont pas : beaucoup d’ignorance, encore plus de hardiesse, un costume particulier, l’emploi des mots très- vieux ou très-nouveaux, le mépris affiché des métaphores classiques; dire que Démoslhènc n’a pas de grâce et que Platon est froid ; prendre des poses en public ; s’entourer de bons amis qui applaudissent fort; se donner quelques vices, si l’on a le malheur de n’en pas avoir, afin d’intéresser les femmes, à qui la mauvaise renommée ne déplaît pas; voilà le secret infaillible de passer pour un grand orateur. Ne croirait-on pas lire notre histoire d’il y a vingt-cinq ans, racontée par un témoin de nos folies* ?

Mais ce n’est pas la suprématie de tel ou tel genre de littérature, c’est la question môme de la préséance des anciens ou des modernes, qu'aborde l’auteur du Dialogue des orateurs. Messala, l’un des personnages du dialogue, est l’avocat des anciens; Aper, celui des modernes ; chacun d’eux prononce un plaidoyer véritable devant Malernus, l’arbitre du débat. Aper, le premier, prend la parole ; Il est beau d’honorcr les

I. On pourrait citer encore d'autres écrivains qui ont comparé, en passant, le goût littéraire du présent à celui du passé. Sénèque le rhéteur, au début de ses controverses, déclare que depuis Cicéron l'éloquence a dégénéré (t. I, p. S6, éd. Lemaire). Pline le jeune, au contraire, taisant l'éloge de Verginius Romanus, se plaint de ce penchant à n'admirer que le passé , comme , si , dit-il , la nature fatiguée ne pouvait plus rien produire de beau : neque enim quasi lassa et effeta natura, ut niliil jam laudabile pariai (lib. VI, ep. (xxi). Martial a combattu le même travers dans une épigramme rappelée au xvn* siècle, et traduite par Perrault (Martial, épig. x; liv. V. Perrault, Parait. , t. I , p. 19), etc. , etc. 11 ne convient d'insister que sur le Dialogue des orateurs , où la question est abordée ex professa.

anciens. Mais à qui ce nom convient-il? Combien faut-il d’années pour faire un ancien? Cicéron est un ancien à l’égard d’Aper et de Matcrnus; c’est un moderne à l'égard de Démoslhène, moderne lui-inéme à l’égard de Nestor. L’argument d’Aper, emprunté, comme on sait, à Horace, veut faire aboutir le débat à un non-sens Je m’étonne seulement que l’auteur du Dialogue des orateurs, quel qu’il soit, se dispense de citer le nom du poêle qui lui fournit son argument, à moins qu’un partisan des modernes ne craigne de commettre une inconséquence en invoquant l’autorité d'un ancien ’.

Un autre argument d’Aper, c’est qu’en admettant qu’il y ait des anciens, rien ne prouve que l’ancienneté soit une supériorité. Le goût change avec le temps; mais changer, ce n’est pas se pervertir. Les formes de l’éloquence varient, et celte variété peut être un progrès aussi bien qu’une décadence. Mais la malignité humaine ferme les yeux sur les mérites du présent et sur les défauts du passé. Les plus parfaits parmi les anciens n’onl-ils pas d’imperfection? Ici se place le jugement célèbre sur Cicéron, dont Montaigne a imité et exagéré la rigueur, rigueur naturelle peut-être chez l’écrivain gascon, qui aime le trait vif et concis, et qui chérit Sénèque ; mais étrange dans le dialogue latin, dont l’auteur imite sans cesse le style cicéronicn qu’il condamne.

Apcr termine son discours par l’éloge des orateurs de son temps, notamment de Matcrnus et de Julius Secundus dont le talent témoigne assez que la décadence moderne dont on se plaint est une illusion des esprits chagrins ou des envieux. Il n’y a pas de décadence; il n’y a pas d’anciens; il n’y a pas de modernes. Voilà le plaidoyer d’Aper. C’est à la fois un déclinatoire et une satire pleine de verve et de

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