Des causes de la corruption du godt, p
digressions. Enun mot, il pretendait surpasser lesanciens en les imitant. II pensait, comme Perrault, que l’esprit humain estaussi fecond aujourd’hui qu’ autrefois, et que la nature peut aussi aisement produire de nouvelles pensees dans l’esprit des hommes que leur donner de nouveaux visages. Telle est Pidee de La Motte dans son Discours sur la poesie , et c’est peut-itre le seul de ses ouvrages oil il aborde directement le cote philosophique de la question des anciens et des 1110dernes. Encore ne fait-il que Pbffleurer en quelques lignes. Partout ailleurs, il perd de vue les idees generates du progres et de la permanence des forces de l’esprit humain. Cet ecrivain, que ses amis ont appele un grand philosophe, est moins philosophe que DesmaretS et que Perrault, et avec lui la discussion fait un pas en arriere : elle devient une dispute sur le meritc d’Homere. Ge serait inutilement fatiguer le leeteur que de lui infligerle ricit detaille de cette nouvelle controverse sur Ylliade. Il ne suffit pas de nouveaux noms pour rajeunir de vieux arguments. Si la piece est la meme, qu’importe que les acteurs de la piece, au lieu de s’appeler Perrault et Desinarets, Iluet et Despriaux, s’appellent La Motte et Mine Dacier? La Motte joue precisemenl le role de Perrault, et, chose singuliere, on dirait qu’iln’a pas lu ses devanciers, tant il a Pair de parler en son nom ; il ne cite jamais Saint- Sorlin, et s’il nomine Perrault une ou deux fois, c’esl en paraissant le connaitre plutot par la tradition que par ses lectures; il se croitevidemment l’inventeur de paradoxes imprimis depuis cinquante ans. Je resumerai seulement l’histoire de ce second debat sur Homere, en n’insistant que sur les incidents nouveaux.
A la fin de 1713, La Motte publia et dedia au roi Louis XIV, qui Pen recompensa solidement, une traduction en vers de Ylliade , precedee d’un discours et d’une ode intitulee : YOmbre d'Homere. Dans cette ode, il suppose qu’Homere quitte les champs Elysecs, ct monte sur la terre pour invitcr La Motte a le traduiro en vers francais. Mais ce n’est pas
seulement une invitation que lui fail Homere, c’est une confession :
Mon sidcle eut des dieux trop bizarres,
Des heros d’orgueil infectds,
Des rois indignement avares,
Defauts autrefois respectes.
Homere en^conclut humblement que son Wade a besoin d’etre amendee, et il prie La Motte, qui a le bonheur de vivre au xviii' sidcle, d’en faire une edition francaise revue et corrigde. La Motte, par obdissance, compose une Wade en douze chants , a la derniere mode de son temps , et se flatte d’embellir Homere, comme Dryden croyait embellir Shakspeare et Milton en recommencant la Tempete, et en mettant en opera le Paradis perdu.
Dans le Discours sur Homere qui precede sa traduction, La Motte revient sur les eloges que Mme Dacier avait donnes au poete grec, et leur oppose les arguments de Desmarets et de Perrault, sur la grossierete des dieux et des heros, la longueur des descriptions et des comparaisons, la monotonie des combats1 2, etc.... II soutient qu’on a le droit de juger un poete dont on ne sait pas la langue, et meme de le traduire et de le corriger sur une traduction. C’est le procedd dont il use, il le declare, a la grande indignation de l’ami de Mme Dacier, l’abbe Fraguier, qui prdtendait n’avoir compris Homere qu’apres l’avoir lu quatre fois de suite d’un bout a l’autre dans le texte, et qui, soulignant chaque fois ce qu’il trouvait beau, finit, a la quatrieme lecture, par avoir souligne tous les vers !. La Motte, moins scrupuleux, s’explique avec la plus grande liberte sur sa melhode de traduction. A prendre sa doctrine a la rigueur, la vraie maniere de traduire , c’est d’embellir ce qui est beau dans un auteur, et de supprimer
1. Voir sur les Combats de V Iliade une excellente reponse de La Harpe a La Motte. C’est un des meilleurs morceaux du Lycee , t. I, p. 53.
2. Mem. de l' Acad, des inscr t. VII, p. 396. Eloge de Fraguier par de Boze.
ce qui ne Test pas. a G’est par celte raison, dit-il, que j’ai reduitles vingt-quatre livres de Ylliade en douze, qui meme sont beaucoup plus courts que ceux d’Homere. Le bouclier d’Achille m’a paru defectueux par plus d’un endroit : j’ai done imagine un bouclier qui n’eut point ces defauts;... j’ai trouve la mort d’Hector aussi defectucuse que le bouclier d’Achille, et j’ai change toutes les circonslances de cette mort pour retablir la gloire des deux heros de Ylliade. Voila ce que j’avais a dire de Ylliade et de mon imitation. »
Si l’on veut jnger ce que La Motte appelle son imitation, qu’on cherche dans son lliade la celebre allegorie d’Homere, les Prieres. Gomme e’est la une de ces « longueurs ennuyeuses » qu’il convient de retranclier, La Motte a remplace la belle peinture d’Homere par cette sentence toute seche :
On offense les dieux, mais par des sacrifices,
De ces dieux irrites on fait des dieux propices.
Mais peut-etre que le podte qui devait plus tard faire pleurer son siecle sur les infortunes d’Incs, aura mieux compris les beautes patbetiques de Ylliade. — Andromaque attend aux portes Scees Hector qui la cherche dans le palais; elle est accompagnee d’une esclave, etporle dans ses bras son jeunc fils, semblable a une etoile brillante.... Hector parait et solicit, contemplant son tils en silence. Andromaque, pres de lui, versait des larmes et, lui prenant la main, elle parlait ainsi : « Gher Hector, ton courage te perdra; tu n’as ni pitie de ton fils ni de ta femme infortun^e qui sera bientot veuve, car bienlot les Grecs, fondant sur toi, t’arracheront la vie *.... Yoici la reduction de ce tableau d’Homere dans Ylliade de La Motte :
Hector parle deja de rejoindre l’armeo :
Quoi ! s’ecrie Andromaque, oil vout courir Hector?
Tout blesse, tout mourant, va-t-il combattre encor?