I. lliade , chant VI, v
Tant de fois en un jour faudra-t-il que je tremble D’un peril ou je vois tous les malheurs ensemble?
Les Grecs vont sur toi seul rdunir leur effort.
Que je crains l’intArM qu’ils ont tous a ta mort !
Supprimer cette double inquietude d’Hector qui cherche Andromaque, et d’Andromaque qui attend l’arrivee d’Hector; cffacer l’image charmante de cet enfant, semblable a une 6toile; oter a Hector ce sourire admirable d’amour et d’orgueil paternel , pendant qu’il regarde silencieusement son fils, et sous pretexte de noblesse, remplacer par des expressions generates, froides et vulgaires, ce mot simple et touchant : «bientotje serai veuve; » c’est ce que La Motte appelle imiter et corriger Homere. — Quel mallieureux don que l’esprit, disait Voltaire, s’il a empech6 La Motte de sentir et de respecter de pareilles beaut6s !
Avant d’avoir aclieve sa traduction de Ylliade, La Motte alia la montrer a Boileau. Sur la simple exposition de son entreprise, raconte La Motte dans ses Reflexions sur la critique , Boileau parut d’abord effraye. « Je lus; des les premiers vers, M. Despreaux se calma; il approuva bientot; 1’ approbation devenait insensiblement eloge,... et il finit en m’assurant qu’il aimerait presque autant avoir traduit Ylliade comme je la traduisais, que d’avoir fait Ylliade meine. Ce sont exactcment ses propres termes.... » Ne voit-on pas d’ici le vieux Despreaux, valetudinaire et toujours de mauvaise humeur contre les enncmis des anciens, s’egayant aux depens de ce moderne, qui, sur sa parole, se croit Legal d’Homere? La Motte est bien naif de nc s’etre pas apergu, a l’hyperbole de la louange, que Boileau se moquait de lui. Nul n’est plus sol qu’un homme d’esprit, quand par accident il est sot.
Le Discours sur Homere se terminait en ces termes : « J’abandonne mon ouvrage au jugement du public.... Mais que diront certains savants? On a ecrit que je suis un temeraire ;... on dira que je suis un ignorant. » La prediction de La Motte ne tarda pas a s’accomplir. En 1714, Mine Dacier lui lint
pr6cis6ment ce langage, et cl’un ton encore plus severe, dans un gros volume intitule : Des causes de la corruption du gout.' Elle avait 63 ans ; mais son amour pour Homere n’avait pas vieilli, et les annees, en emoussant en elle la delicatesse de la femme, semblaient avoir fortifie l’ardeur masculine de l’helleniste provoquee. Le titre de son livre est trompeur : il semble nous promettre une oeuvre dogmatique, qui nous ramenera enfin aux idees generates de la discussion; mais la partie dogmatique des Causes de la corruption du gout , c’esta dire l’analyse du Dialogue des orateurs , tient a peine quelques pages. Mme Dacier n’ajoute aux causes de decadence signalees par l’ecrivain latin que deux causes nouvelles, particulieres a la litterature frangaise : l’une, les spectacles licencieux, et notamment l’opera (ceci est a l’adresse de LaMotte); l’autre, les romans , « ou l’on metamorphose les h6ros de l’antiquite en bourgeois damoiseaux, et ou l’on accoutume tellement les jeunes gens a ces faux caracteres, qu’ils ne peuvent plus souffrir les vrais heros, s’ils ne ressemblent pas a ces personnages extravagants *. » Toute breve qu’elle est, cette partie du livre est la meilleure. On y trouve quelques idees ingenieuses et nouvelles alors sur l’influence des climats, et sur le bonheur de ces nations « que le soleil regarde si favorablement, qu’elles ont et6 capables d’inventer ellesmemes et d’arriver a la perfection. » Mme Dacier aurait pu, sans effort, signaler d’autres causes de la corruption du gotit que le roman et l’opera, depuis longtemps denonces par les satires de Boileau. Ces causes, Voltaire les a indiquees a l’article Gout du Dictionnaire plailosophique. Mais Mme Dacier n’a pas assez de force d’esprit ni de logique (du Marsais le lui a reproche)1 2 pour etablir les vrais principes de l’art, et ne connait pas assez bien la litterature moderne ni la litterature frangaise pour parler pertinemment des variations du gofit. C’est une Romaine, c’est une Grecque, dont