‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 135 sur 180 · I.ogique , premiere partie · texte numérisé non relu

I.ogique , premiere partie

les vrais compatriotes sont Homere ou Terence. Elle ne connait m6me pas les antecedents de la discussion ou elle s’engage, et parlant de la Comparaison de Desmarets entre la poesie francaise et la poesie grecquc : « ce n’est que par hasard, dit-elle, qu’un de mes amis l’a trouvee dans la poussiere d’une bibliotheque, et qu’il a dte en etat de me la communiquer. Je l’ignorais entierement h »

Mine Dacier, dans la pol6mique qui remplit le reste de son livre, est sur son vrai terrain. Pendant plus de cinq cents pages, elle refute La Motte; elle attaque point par point son Discours sur Homere ; elle critique chant par chant son Made abregee. II serait fastidieux de nous enfoncer dans cetle analyse. Qa et la, la justesse de la refutation et de la critique, la vivacite de quelques saillies, et surtout la vehemence de l’argumentation, soutiennent l’attention du lecteur. On sent que Mme Dacier croit defendre une cause sainte. Elle n’a pas cette indifference qui trouve bon qu’on dispute, parce qu’une douce dispute, comme disait La Motte, est l’&me de la conversation. Mme Dacier combat pour sa religion litteraire, pour la gloire d’Homere et pour le salut du gout des jeunes gens, c’est-a-dire, « pour ce qu’il y a de plus sacre dans un Etat 2. » Cette chalcur d’orthodoxie homerique aurait du lui suffire : il n’etait pas necessaire deTaire intervenir la religion chretienne dans une discussion purement litteraire. La Motte avait tourne en ridicule la simplicite de mceurs des lidros d’Homere. « II est scandaleux, lui repond Mme Dacier, qu’un chretien loue le luxe, la mollesse et les delices de notre siecle, et qu’il les prefere a la sagesse des anciens temps. » Tel est le ton de Mme Dacier dans ses moments les plus doux. Quand elle s’echauffe, elle rappelle vertement a La Motte qu’un jour, a Alcibiade etant entre dans l’ecole d’un rhdteur, il lui demanda qu’il lui lut quelque partie d’Hom^re, et le rheteur lui ayant rdpondu qu’il n’avait rien de ce poete, Alci-

1. Drs muses de la corruption du goto, p. 7. — 2. Ibid. , p. 9.

biade lui donna un grand soufflet. Que ferait-il aujourd’hui a un rheleur qui lui lirait 1 'Made de M. de La Motte? » — « Heureusement, dit La Motte, dans ses Reflexions sur la critique, que lorsque je recitai un de mes livres ft, Mine Dacier, elle ne se souvint pas de ce dernier trait. »

La Motte, qui manquait parfois de bon sens, quand l’amour-propre ou le paradoxe l’6garait, avait plusieurs sortes d’esprit, notamment l’esprit de conduite. Inferieur a Mme Dacier par la science et par le gout, dans un debat qui demandait l’un etl’autre, il sutproflter de toutes les fautes de polemique commises par l’ardente protectrice d’Homere, et il opposa aux emportements de sa plume une moderation polie qui , aux yeux du monde , le dispensa d’avoir raison. Mme Dacier, a l’exemple de Boileau, avait deplore la faveur dont l’Acad6mie semblait entourer les ennemis d’Homere; elle lui avait reproche son silence comme une trahison de tous ses devoirs. «Par quelle fatalite, disait-elle, faut-il que ce soit de l’Academie frangaise, de ce corps si celebre qui doit 6tre le rempart de la langue, des lettres et du bon gout, que sont sorties depuis cinquante ans toutes les mechantes critiques qu’on a faites contre Homere ? Jusqu’ici M. Despreaux et M. Dacier se sont 61ev6s contre ces £garements de la raison , et en ont fait voir tout le ridicule ; de sorte que 1’Academie a 6t6 assez bien justifi£e a cet egard. Aujourd’hui, voici une t6in6rite bien plus grande, et une licence qui va ouvrir la porte a des desordres plus dangereux pour les lettres et pour la po6sie, et l’Acad&nie se tait 1 ! » On croit entendre Mirabeau : « L’ennemi est a vos portes, et vous d61iberez ! » L’Academie, ou La Motte, comme autrefois Perrault, avait beaucoup d’amis, fut bless6e de se voir rappeler si directement h ses devoirs, et d’apprendre qu’elle avait eu besoin, pour paraitre innocente, d’etre justifi£e par M. Dacier. La Motte, en se faisant avec discretion son d6fenseur, acheva

l. Des causes de la corruption du gotit, p. 3?.

spirituellement de l’indisposer contre Mine Daeier. II invoqua, pour expliquer sa censure d’Homere et la tolerance de l’Aca.demie, le droit qu’a tout ecrivain depenser comme il lui plait, et « la liberte academique, si ndcessaire au progres de la raison et du bon gout. » Puis,.faisant sentir a Mine Dacier qu’il etait malseant de croire l’Academie redevable de son innocence a Despreaux et a M. Daeier, et de ne mettre aucune distance entre M. Daeier et Despreaux, il ajoute : « M. Despreaux et M. Daeier ont justifie l’Academie; je les respecte tous deux, comme je le dois, l’un pour son g£nie et ses talents, Fautre pour son Erudition et son travail, mais ne dirail-on pas que ce fussent des arbitres nomines expres pour cette affaire, et que le corps leur eut remis son autoritd pour la decision? Ce n’est point cela. Ils ont seulement use du droit commun a tous ses membres; ils ont dit ce qu’ils pensaient, et e’est au public, juge de l’Academie elle-meme, ft prononcer \ »

Mais il y a plusieurs publics : ily a le public qui ne chercbe dans les disputes des gens de lettres que le plaisir de voir des auteurs s’attaquer les uns les autres, et le public qui ne cherclie dans les contestations litteraires que l’eclaircissement de la verite. C’est a ce dernier public , e’est a l’Academie qui le represente, que La Motte s’adresse, et il prend l’engagement devant elle d’examiner les objections de Mine Daeier avec impartiality , de les combattre avec moderation ,' de n’apporter dans le debat aucun prejuge , aucune passion , et de ne se determiner que par la force de l’evidence. La Motte eut soin de lire cette profession de foi devant FAcademie, quelques jours avant la publication du livre de Mme Daeier, pour se concilier d’avance le suffrage de la compagnie qu’il declarait prendre pour juge. Il choisissait ainsi son tribunal , qu’il interessait a sa cause , par sa deference pour Fautorite academique, et il mettait en meme

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