Homere en arbitrage , p
La Motte publia la troisieme partie de ses Reflexions, et Terrasson mit au jour sa Dissertation sur Vlliade.
Bientot parut un troisieme mediateur , Fourmont, professeur de langue arabique au College royal. Le pacifique Fourmont debute presque aussi tendrement que le P. Buffier. A Mme Dacier, il concede qu’un ouvrage ancien , par cela seul qu’il est ancien, merite le respect; et a La Motte, qu’un ouvrage moderne ne merite pas, par cela seul qu’il est moderne, ce dedain injuste qu’on prodigue souvent a la nouveaute. Yous avez raison de defendre Hoinere, dit-il a Mme Dacier; vous avez le droit d’attaquer Hoinere, dit-il a La Motte, parce que tout 6crivain, meine un geometre, a le droit de critiquer un livre, et que vous etes un poete plein d’esprit, un grand orateur et meme un grand philosophe Malgre ce deploiement prealable d’impartialite, Fourmont finit par incliner du c6te des anciens , parce que nous n’avons pas d’Homere ni d 'Iliade; et, sous pretexte de montrer a La Motte et a Mme Dacier ce que c’est que le poSme epique, et par quelles raisons il faut ddfendre Hoinere, il entame une exposition didactique des regies de l’epopee. En sa. qualite de professeur de langue arabique, il aurait du puiser dans la lecture des poemes arabes des idees plus larges que cedes de ses conteinporains sur le poeme epique. Il n’en est rien. L’epop6e, selon Fourmont, c’est toujours ce qu’on peut appeler l’epop6e legale, consacr^e par la jurisprudence d’Aristote, c’est-a-dire le r6cit d’une action une, continue, allegorique, vraisemblable2, etc. L’ Iliade remplit exactement toutes les conditions : done Homere est un grand poete epique ; done La Motte a eu tort de le mal attaquer, et Mme Dacier de ne pas bien le defendre. Fourmont, en avangant, s’est corrig6 de sa douceur. Et cependanl, peut-6tre aurait-il plus ais6ment r6concili6 Mme Dacier avec La Motte, en partageant entre eux ses criti-
l . Examen pacifique de la querelle de Mme Dacier et de M. de La Motte , p. 66. — 2. Ibid.
ques avec politesse, que Buffier en leur distribuanl ses louanges. On aime quelquefois mieux se voir condamne avec soil adversaire , que de le voir absous avec soi. Mais quand 1’ Examen pacifique parut, la paix venait d’etre signer sous les auspices de M. de Valincourt, le 5 avril 1716. M. de Valincourt, ami commun de La Motte et de Mme Dacier, les invita tous deux a souper : c’etait le jour des Rameaux, jour bien clioisi, corame on l’a remarque, pour le pardon chretien des injures. Mile de Launay assistait a ces agapes litt6raires, et , dans ses memoires, en a consacrd le souvenir avec beaucoup de grdce. « Avant que je fusse a la Bastille, dit-elle, M. de Valincourt m’avait fait faire connaissance avec M. et Mme Dacier; il m’avait meme admise a un repas qu’il donna pour reunir les anciens et les modernes. La Motte, a la tete de ceux-ci, vivement attaqud par Mme Dacier , avait repondu poliment, mais avec force. Leur combat, qui faisait depuis longtemps l’amusement du public, cessa par l’entremise de M. de Valincourt, leur ami commun. Apres avoir negocid la paix entre eux, il en rendit l’acte solennel dans cette assemblee ou les chefs des deux partis furent convoques. J’y reprdsentais la neutrality. On but a la sante d’Homere et tout se passabien1. » Je ne sais si Boivin, dont Mile de Launay ne cite pas le nom, assistait au banquet. Mais La Motte se rdconcilia sans peine avec lui : Boivin avait fait la moitie du chemin. La Motte ne se contenta pas de boire a la sante d’Homere, a la table de Valincourt. En pleine Academie, devan t le meme auditoire qui avait applaudi ses Reflexions critiques ■, il rendit a Mme Dacier un hornmage solennel dans des
1. Mile de Launay raconte ensuite les negociations de mariage qui se nouerent entre elle et M. Dacier. Celui-ci , desole de la mort de sa femme , parlait de se laisser mourir. « Quelle femme, disait-il, pourrait remplacer celle que j’ai perdue?... — Mile de Launay, lui repondit un jour le marechal de La Ferte. » Dacier accueillit cette ouverture avec plus d’attention qu’on n’en pouvait attendre d’un veuf si afflige. Bientdt on entra en pourparlers. Dacier poussait l’affaire avec empressement, et Mile de Launay, irritee de la conduite de son ancien ami, le chevalier de Menil, marquait beaucoup de bonne volonte , moitie par depit , moitie par raison , car Dacier
vers lyriques respectueux et flatteurs, qui ne valaient pas les 6pigrammes de sa prose, mais qui toucherent le cceur de Mme Dacier. A la rigueur, Mme Dacier aurait pu se plaindre encore; car La Motte, impenitent meme apres l’absolution, sacrifiait de nouveau des anciens illustres : Aspasie, Corinne et Sapho. Mais, comine c’etait aux pieds de Mme Dacier qu’il les immolait toutes, elle sourit et pardonna. L’ode se terminait par cette strophe ou la cordiality remplagait la podsie, et qui annongait a FAcademie le denohment d’une lutte ou il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus :
Pardonne-moi , nouvelle Muse.
Dans le nouveau jour qui te luit,
Tu vois que, si 1’erreur m’abuse,
C’est pour toi qu’elle me seduit.
Dans noire lutte poetique,
Du seul vrai le zele heroYque Avait enflamme notre coeur.
Et qu’importait a notre gloire Qui de nous deux eut la victoire,
Pourvu que le vrai fut vainqueur '?
Pour qu’il ne manquat rien a la reconciliation, La Motte poussa la courtoisie jusqu’a inserer a la Fin des Reflexions critiques, comme un correctif de ses epigrammes , page digne de se graver dans la m£moire de tous les gens de lettres, melds aux luttes quotidiennes des idees et des partis.
avait envoye k M. de Valincourt , leur intermediate , le memoire de son bien qu’il lui donnait tout entier, « Mais Mme de Lambert, toute moderne , peutetre par degodt d’un chef du parti oppose, me peignit comme fort triste la vie de M. Dacier. Que feriez-vous, me dit-elle, d’un homme tout herisse de grec , et quel cas fera-l-il de vous qui n en saves pas un mot? » Ces raisons dbranlerent Mile de Launay. La repugnance de la duchesse du Maine a se separerd’elle acheva de la decider. Elle se desista, sans se facheravec Dacier, qui mourut bienlot, mais non pas du chagrin d’avoir perdu sa femme. Mile de Launay regretta de n’ avoir pas epouse un homme riche qui devait sitot mourir. II est amusant de voir les opinions litteraires se mSler ainsi aux affaires privees, et les partisans des modernes empecher les jeunes femmes d’epouser les partisans des anciens.