AVANT-PROPOS
Je suis de l’avis de Grimm et de Benoit XIV. Disputer sur la prominence de l’Arioste ou du Tasse, c’est folie. Ges controverses sont interminables. On croit disputer sur la superiority de genie d’un ecrivain ; on ne dispute au fond que sur la superiority de son propre gofit. C’est notre pryfyrence que nous voulons faire pryvaloir. Or une pryference , c’est une affection, et les affections ne se discutent pas comme les idyes. C’est done une entreprise chimerique d’assigner des rangs aux grands hommes , comme dans un concours , et si la querelle des anciens et des modernes n’avait eu d’autre objet que de decider si Eschyle l’emporte sur Corneille, ou Racine sur Euripide, elle aurait peut-ytre ygaiy en durye celle des partisans de l’Arioste et des partisans du Tasse ; mais les plus celebres ycrivains de deux grands siycles , en Italie , en France et en Angleterre , ne s’y seraient pas myiys ; elle n’aurait pas produit dans des langues di verses des ouvrages si nombreux, et quoi que dise Grimm, si intyressants.
C’est qu’en effet la querelle des anciens et des modernes n’est pas une frivole question de presyance. Au fond du debat il y avait une idee philosophique , une des plus grandes qui puissent etre proposees a l’esprit humain , parce qu’elle intyresse la dignity de sa nature, l’idee du progrys intellectuel de rhumanite. II y avait une idee littyraire correlative , l’idye de l’indypendance du gout et de l’ymancipation du genie moderne, affranchi de l’imitation des anciens. Ces deux idyes, sans doute, n’eclatent pas des le commencement de la querelle , et meme apres qu’elles sont venues yclairer le dybat, elles semblent parfois s’ydipser , et laissent retomber la discussion dans les subtilites obscures d’un probleme d’ecole. Mais le spectacle de ces vicissitudes est une lecon. II nous enseigne avec quelle lenteur les idees s’avancent dansle monde; il nous montre les obstacles qu’elles trouvent