Terrasson, Philosophic de I’esprit, p
ciel chretien la place que l’epopee antique leur avait donnee dans le ciel de Jupiter. Dans l’Olympe, espece de cour feodale ou la suzerainet6 de Jupiter n’enchaine pas l’independance de ses grands vassaux divins, il y a autant de passions que de personnes, et quelquefois autant de vices que de passions. Le ciel pa'ien offre, comme la terre, l’image de la variete dans rimperfection, c’est-a-dirc l’iinage m6me de la vie. De la le conflit des esprits et ties caracteres, de la le drame, de la la po£sie. Mais, dans le christianisme, l’enfer est plus poetique que le ciel, parce que Tenter est le seul asile ouvert aux passions ; et voilci pourquoi Satan est le vrai heros du Paradis perdu. Le ciel chretien, c’est l’unite dans la perfection. Les Anges, les S6raphins, les Cheruhins, les Dominations, les Trdnes, n’ont de diversity que dans leurs noms. Line seule pens6e les anime, une seule volonte les clirige : la pensee de Dieu, la volonte de Dieu ; ou plutot dans cc ciel hierarchique ou regne l’autorite absolue d’un pouvoir infini, et avec elle Tadoration ineffable et l’inalterable paix , il n’y a qu’un seul personnage : c’est le Dieu eternel, immuable; c’est 1’esprit pur dont Timmaterialite, sublime aux yeux du pbilosophe et du chr6lien, 6chappe aux couleurs du poete et triomphe de son imagination.
Mais la literature ne vit pas seulement d’imagination : elle vit aussi d’irlees et de sentiments; et si le paganisme etait plus favorable a l’imagination que le christianisme, de nouvellcs idees, de nouvcaux sentiments surtout, etaient entres dans le monde avec la civilisation chretienne; l’esprit de 1’homme s’etait etendu, son cceur s’etait approfondi,
« On ne saurait disconvenir, dit excellennnent M. Guizot, que, sous le point de vue de la forme et de la beaute de Tart, les litteratures modernes sont tres-inf6rieures a la litterature ancienne. Mais sous le point de vue du fond des sentiments, des idees, elles sont plus fortes et plus riches. On voit que Tame humaine a 6te remuee sur un plus grand nombre de points, a une plus grande profondeur. L’imper-
DES ANGIENS ET I)ES MGDERNES.
fection de la forme provient de cette cause meme. Plus les materiaux sont riches, nombreux, plus il est difficile de les ramener a une forme simple, pure. Ge qui fail la beauty d’une composition, de ce que, dans les oeuvres de fart, on nomme la forme, c’est la clarte, la simplicity, F unite symbolique du travail. Avec la prodigieuse diversity des idees et des sentiments de la civilisation europeenne, il a etc bien plus difficile d’arriver a cette simplicity, a cette clarte1. »
Voila ce que Desmarets aurait pu repondre, s’il avait penetre plus avant dans la voie qu’il avait ouverte. S’adressant a ses contemporains les plus illustres, a Racine, par exemple, il lui aurait montre combien grande est la part que la religion chretienne peut revendiquer dans son genie et dans ses oeuvres, et quelle superiority morale elle communique a ses tragedies sur les plus beaux ouvrages de l’antiquite. Mais nous aurions tort d’exiger que Desmarets ait trace, en 1673, dans son Discours preliminaire au poeme de Clovis , les brillants paralleles de M. de Chateaubriand dans le Genie du christianisme, entre les personnages de Racine et ceux d’Euripide, ou les analyses delicates de M. Saint-Marc-Girardin , dans son Cours de litterature dramatique. Sachons-lui plutot bon gre de s’ytre empard d’une idde nouvelle, que mauvais grd de ne F avoir pas approfondie.
Aussi, malgre la justesse des objections qu’onpeut opposer a Saint-Sorlin, ou plutot a cause de leur justesse, sa theorie meritait du public un accueil moins dddaigneux. Les reponses que Ini fit Boileau ne me semblent pas suffisantes. Son epigramme contre le Clovis n’est qu’une ypigramme. Je comprends qu’il lui en ait coutd beaucoup pour lire Clovis 2. J’en ai lu la plus grande partie, et Y he las ! de Boileau est