‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 4 sur 180 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De l’idee de progres dans l’antiquite. — Dialogue des

orateurs .

Deux esprits se partagerit le monde, l’esprit ancien et l’esprit nouveau, tous deux legitimes, car ils correspondent a deux besoins reels de I’humanitd, la tradition et le progres. La tradition, on ne la respecte pas toujours, mais on nc doute pas de son existence ; c’est un ensemble d’idees admises et de faits accomplis, et Ton ne peut nier ni le passd ni l’liistoire. Le progres, on en conteste souvent la realitd, on le prend pour un r6ve, parce que c’est a la fois un jugement porte sur le passd, discutable comme tous les jugemenls, et une esp6rance dans l’avenir que 1’avenir peut tromper, comme toutes les esperances. Mais le progres n’est pas un r6ve, c’cst une vdrite. J’en crois ce consentement unanime

et cette voix universelle de 1’ opinion qui le proclament et l’appellenl clans loute l’etendue de l’univers. J’en crois ce desir de perfection que Dieu a mis en nous, involontaire coniine la conscience, fervent comrne une religion, et qu’il n’a pas mis en vain; car Dieu n’est pas un mechant Dieu, qui leurre les hommes par de faux amours et de faux espoirs. J’en crois l’infirmite inline et la bassesse de nos commencements : ils attestent que nous sommes n6s pour grandir; car les ceuvres des animaux sont parfaites au premier jour comme au dernier, et les abeilles de notre temps ne font pas un miel plus pur que les abeilles d’Aristee. J’en crois le spectacle de la creation. Qu’est-ce que la creation en effet, sinon l’image m6me et le theatre du progres? Le progres n’est-il pas partout dans la hierarcbie des etres, depuis le metal jusqu’a la plante, depuis la plante et les animaux jusqu’a rhomme ? N’est-il pas dans la destruction m6me de l’homme, et dans ce passage de la terre au del qu’on appelle la mort? J’en crois enfin le spectacle de l’histoire, et ces milliers d’annees dcoulees, depuis que Dieu a fait luire la lumiere ; car l’humanite ne saurait avoir dissipe inutilement des trdsors de vertu, de force et de genie, comme un vieil enfant qui meurt sans avoir vecu. J’en crois I’Evangile et le precepte divin du Christ : « Soyez parfaits comme votre Pere cdeste est parfait, » G’est la, en effet, l’ordre que Dieu a donne au monde : marcher a la perfection. C’est vers ce but mysterieux qn’a travers mille incertitudes et mille retours, a travers les nuages de sa destin6e, parmi les luttes sanglantes des interds, des passions et des idees, s’avance l’univers, qui s’agite, mais que Dieu mene. Qu’est-ce que l’histoire, sinon cette lutte eternelle de l’esprit ancien et de l’esprit nouveau, dont la fin est le progres? Le monde s’est toujours divise en deux grands partis : celui de 1’avenir, qui veut s’elancer en avant, a la poursuite des conquthes, dut-il glisser et tomber en chemin, et celui du passe qui s’obstine dans l’immobilite, de peur d’un faux pas sur des routes inconnues. La plupart des revo-

lutions que raconte l’histoire sont les batailles rangees de ces deux forces d’entrainement et de resistance. Le progres finit toujours par triompher, mais au prix de quels efforts et de quels sacrifices ! Les temoins de la lutte, c’est-a-dire les sages qui veulent que l’humanite marche, mais sans courir, comptent tristement les morts illustres, hommes, idees ou institutions, qui tombent dans la melee et gisent sur le champ de bataille. Mais les sages, depuis Adam, sont en minorite. Qui peut pr6voir quand ils seront les maitres, et feront prevaloir dans le monde l’equilibre de leur sagesse? Qui sait quand ils reconcilieront fesprit ancien avec l’esprit nouveau? Qui sait quand ces deux forces rcunics enfanteront cette merveille d’un progres hardi et raisonnable qui s’avancera, paisible au milieu des abimes, a la conqufete de l’avenir?

Cet avenir lui-meme, quel est-il? Est-ce un empire illimite comme 1’ ambition de l’homme? Par ce terme vague de progres, que faut-il entendre? II importe de definir le mot, dans l’interet m6me de la chose, que l’on rend presque toujours responsable de l’abus qu’on fait du mot. On est tente de contester le progres, en voyant ceux qui le proclament ne pas attacher tous un sens precis , ni le mfimc sens, a leur expression favorite. Aussi voudrais-je marquer la signification que je donne au terme, pour limiter l’etendue que je donne a l’idee. Qu’est-ce done que le progres? Pour prendre la formulc des theoriciens d’aujourd’hui , est-ce la perfcctibilite ind6fmie , continue, universelle ? Dieu a-t-il etendu sous les pas de Fhomme une carriere de perfection sans limites? A-t-il irnprim6 cl rhumanite un mouvement qui ne s’interrompt pas, comme aux spheres innombrables que sa main a lancees dans l’espace ? Un progres sourd et inapercu ne se cacbe-t-il pas m6me au fond des temps obscurs que notre courte vue prend pour des decadences? Les deux moiti6s de la creation, la nature et l’homme, la matiere et l’esprit, sont-elles 6galement perfectibles? Je f ignore; je ne sais si le progres est universel et continu,

et le mot de perfectibility indefinie epouvante mon humility. II rapproche trop la terre du ciel ; il ressemble trop a la promesse du serpent : <» Yous serez semblables a des dieux. » N’engageons pas a ce point l’avenir. Le progres, tel que je l’entendsici, c’est le progres intellectuel de l’homme, celui dont il est question dans la querelle des anciens et des modernes, et le seul dont je m’occupe dans ce travail. Mais je crois aussi au progres moral et au progres materiel de rhumanity. Tous deux decoulent du premier; car, en perfectionnant son esprit, 1’homme perfectionne son ame, et il amyiiore sa condition sur la terre. Tous deux sont inseparables; car si l’homme ne commence pas par se perfectionner lui-meme , tous ses efforts sont vains pour rendre plus heureux son passage a travers la vie. En un mot, le perfectionnement intellectuel de l’homme est la condition de son perfectionneinent moral, et celui-ci est la condition de son bonheur. Le progres n’existe que si Ton ne separe pas le bien du vrai ni de l’utile, ou, selon la poetique image de Platon , si Fon ne pousse pas l’esprit en avant , en laissant Fame se trainer en arriere; sinon, pendant que le bon coursier s’yiance et que le mauvais regimbe et s’arrete, le char se brise, et 1’homme tombe du baut des cieux.

Voila tout ce que j’ose aftirmer sur le progres ; et ceux-la seuls, je le crains, affirment davantage, qui prennent les voeux de leur cceur ou les reves de leur imagination pour les thyoremes d’une science qui n’est pas nee. La science du progres n’existe pas encore. Le progres est une loi, la loi supreme de Fhumanite. Cette loi existe , nous le savons ; mais sa formule nous ychappe. C’est le secret de Dieu : il ne s’atteint pas au premier effort. Que d’infinis degres l’histoire a du gravir avant de s’elever jusqu’au point de vue philosophique ! Elle a monte lentement du recit des faits a l’etude des institutions et des mceurs, des institutions et des 'mceurs a la succession des idees liumaines, et pour achever ce trajet, il lui a fallu non des jours, mais des *

annees, mais des siecles ; car ce developpement de l’histoire est subordonne a celui de l’esprit humain, etles revolutions generates de 1’ esprit humain, selon la remarque profonde de Jouffroy1, se composent d’une foule de revolutions partielles des societes et des individus, dont chacune est longue a s’accomplir.

L’histoire est parvenue, par son alliance avec la philosophy , a emhrasser la succession des idees humaines. II lui reste a s’elever jusqu’a la loi qui gouverne cette succession , c’est-a-dire jusqu’au terme ou elle cessera d’etre l’liistoire , simple expose des phenomenes et des causes secondes, pour etre la science, l’explication definitive de la cause supreme. Mais quel intervalle d’ici la! Que de laheurs ! Que de siecles ! Et cependant combien de temeraires croient tenir dans leurs mains ces tables de la loi, gravees par la Providence ! Combien , confondant leurs systemes avec des revelations descendues d’en haut, se vantent de posseder le secret de la vie humaine et s’offrent pour guides au genre humain. De meme qu’il existe des retrogrades enracin6s dans le passe, des antiquaires de l’esprit, qui ha'issent loutes les choses nouvelles , et qui font pieusement collection des vieilles idees, comme d’autres de vieux vases ou de vieilles armes, il existe des utopistes pour qui le monde ne date que d’hier, de Condorcet ou de Saint-Simon, et qui brisent avec mepris la 'tradition, cette cliaine d’or qui unit les generations depuis l’enfance du monde, et suspend laterre au trdne de Jupiter. Ils veulent reconstruire un nouvel univers , et ils ne voient pas que ces debris dedaignds du passd sont les materiaux de l’avenir! semblables a ces enfants dont parle £sope , qui s’elevaient dans des eorbeilles sur les ailes des aigles, avec des truelles, pour b&tir une tour, mais a qui manquaientles picrres et le ciment.

L’ulopie et la routine, voila le double ecueil de l’esprit

1. Melanges historiques. Reflexions sur la philosophic de l’histoire.

nouveau et de l’esprit ancien. Les plus grands hommes n’ont evitd ni l’un ni 1’ autre. Les philosophes, du moins ceux qui ne s’enchainent pas au dogme de la fatalitd, se rangent volontiers, et souvent sans reserve, du c6te de l’esprit nouveau. Platon, dans un clief-d ’oeuvre meld de chimdres et de vdrites admiralties, la Republique, a non-seulement marqud le but que la socidtd doit poursuivre si elle veut dtre meilleure et plus heureuse ; mais il lui a tracd son chemin , et c’est une peine qu il n’aurait pas prise s’il avait cru 1’homme condamnd a l’immobilitd ou a la ddcadence. En suivant dans leurs eludes le ddveloppement de la science, Aristote1 et Cicdron ont concu la pensde du progres; quelquefois mdme Cicdron l’exprime comme l’exprimerait un moderne. M. Villeinain a signald cette belle pensde de la Republique : « Si la plus noble ambition de l’homme est d’accroitre l’hdritage de l’homme ; si toutes nos pensees et toutes nos veilles ont pour but de rendre cette vie plus sure et plus brillante ; si c’est la l’inspiration, le voeu, le cri de la nature, suivons cette route que les plus grands hommes nous ont tracde 2. » On trouve rarement chez les anciens, ajoute M. Villemain, cette esperance de perfectionnement, et surtout ce voeu du perfectionnement gdndral de l’espece humaine. On les trouve cependant, et dans les podtes, aussi bien que dans les philosophes. Les poetes ont presque tous chante la fable des quatre &ges ; mais l’idde du progres s’eveille en eux , quand , au lieu d’dcouter la mythologie , ils contemplent l’homme, qui, jete faible et nu dans le monde, devient par son industrie le roi de la nature. Qui ne se rappelle les beaux vers de Lucrece? Cet enfant, ce naufrage jetd sur le rivage par la coldre des flots, grandira dans la souffrance ; il fdcondera la terre, il Mtira des villes, il construira des

t. Aristote, Mdtaphysique, liv. II, et Politique , liv. II, chap. v.

2. Ciceron, Rdpuilique , liv. Ier, chap. n. Voy. , sur les origines de l’idee de progres dans I’antiquite , une these remarquable presentee par M. Javary , a la Facultd des lettres de Paris. (De I’idde de progres . Paris, 1851.)

vaisseaux, il fera des lois, il inventera les arts. Le cinquieme livre dti poeme de la Nature est la peinture epique des progres de l’esprit humain.

Mais les poetes satiriques et les moralistes, qui presentenl le miroir aux vices des humains, prennent aisement le parti du passd, qui leur sert a humilier le present. Chez les Atlidniens, le reprdsentant le plus d6cidd et le plus spirituel de l’esprit ancien , c’est Aristophane. Dans ces comedies exquises et cyniques qui transportaient le peuple d’Athenes et qui charmaient Platon , il attaque partout l’esprit nouveau, en politique, en philosophic, en literature, et frappe avec une injuste egalites de violence Cleon, Socrate et Euripide. A Rome, quand Horace parle an nom de la critique litteraire , il defend la cause des modernes, oh sa gloire est int6ressee ; mais Horace moraliste a pour devise :

Aitas parenlum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem *.

Moliere se raille parfois del’esprit ancien; c’est un personnage ridicule qu’il charge de soutenir une these contre les circulateurs. Mais le plus souvent il loue nos p6res Si nos depens. On composerait un volume entier, si l’on recueillait toutes les comparaisons etahlies, depuis la publication du premier livre, entre le present et le passd, au prejudice du present ; ou plutot, le volume existe, 6crit de main de maitre, dans les oeuvres d’Henri Estienne. Qu’on lise le tome Icr de VApologie RHdrodote. Il renferme une longue liste de passages grecs , latins et francais , oil sont consigns fidelement

Page 1