‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 5 sur 180 · Horace, ode vi, liv. III · texte numérisé non relu

Horace, ode vi, liv. III

Nos peres n’avaient plus ces vertus des vieux dges,

Orgueil du siecle d'or ;

Et bientot leurs enfants, race plus criminelle ,

Legueront k la terre une race nouvelle Plus sacrilege encore.

(Traduction de M, Anquetil.)

les regrets donnes de temps immemorial par tous les ecrivains aux siecles passes qu’ils n’ont pas connus *. II y a des accusations contre le genre humain qui se reproduisent d’age en age ; par exemple, celle de preferer l’argent a tout. Chaque generation semble se la reserver a soi-m6me , comme un symptome special de corruption toujours croissante, et il est evident, par la continuite meme du reproche, que le deiit remonte al’invention de la monnaie. On ne croirait pas que certaines critiques adressees a notre dpoque, et qui, par leur frivolite, semblent caracteristiques et nouvelles, sont vieilles au moins de trois cents ans. En 1548, s’il faut en croire les contes d’Eutrapel, maltre Anselme, un prud’homme, se plaint grievement que les jeunes gens ne savent plus etre aimables et « danser au son du tambourineur 2. » Chaque siecle se fait ainsi son proces, et le siecle suivant se charge de le justifier, en le prenant pour terme honorable d’une comparaison avec lui-meme, ou il donne modestement l’avantage a son aind. C’est ce penchant eternel de l’esprit humain qui faisait dire a Montesquieu 3 : « Horace et Aristote nous ont deja parle des vertus de leurs peres et des vices de leur temps, et les auteurs, de siecle en siecle, nous en ont parle de meme. S’ils avaient dit vrai, les homines seraient a present des ours 4. »

Heureusement l’idde de progres sert de contre-poids a celle de decadence , et son origine lie remonte guere moins liaut. Elle existait, nous l’avons vu, chez les anciens. Sans doute, elle

1. Voir les chap, iv, y et suivants. — 2. Contes d'Eutrapel, par Noel du Fail, v. chap, n, de la Diversity des temps, et chap, xxn, du Temps present et passd. — 3. Montesquieu , Pensees diverses.

4. Un jour que La Harpe vantait, devant le prince de Ligne, la politesse de la cour de Louis XIV, le prince, qui partageait sans doute l’avis de Montesquieu, lui cita ces vers de Regnier-Desmarais , ne en 1632 et raort en 1713 :

Qu’une dame entre , on lui tourne le dos,

On s’emancipe en de libres propos,

Et lui marquer la moindre politesse Passe aupres d’eux pour un air de vieillesse.

Voy. les Melanges du prince de Ligne, t.. XXVII, p. 13.

n’etait pour eux ni complete, ni bien definie. Ils l’expriment rarement avec precision, et elle ne parait avoir exercd, comme on l’a dit1, qu’une faible influence sur l’ensemble de leurs opinions. Les anciens ne distinguaient pas et affirmaient moins encore toutes les sortes de progres dans lesquelles se subdivise pour nous la notion de progres en general. Surtout, ils s’elevaient rarement a l’idee de la vie collective de fhumanite, dans un but final marque par la Providence. Quelques grands esprits seulement, parmi eux, ont apercu le lien qui unit les socidtes entre elles, portd leurs regards au dela de la cite, et considere dans 1’homme, comme dit Ciceron, le civem totius mundi , le citoyen de l’univers 2. La plupart des anciens etudient individuellement chaque societe; un peuple est pour eux un homme qui a son enfance, sa jeunesse, sa virilite, sa vieillesse. L’idee antique, c’est celle de Floras divisant en quatre ages la vie du peuple romain 3. Mais, je le repete, l’idde de progres, j’entends de progres intellectuel, n’est pas dtrangere a l’antiquite, non plus que l’idee de la decadence de l’esprit humain. Qu’on aftirme avec Nestor que les hommes dtaient plus eloquents autrefois qu’aujourd’hui, ou avec Aristote, qu’ils sont plus savants aujourd’hui qu’ autrefois, on temoigne par cetle double affirmation que les deux idees correlatives de la decadence et du progres intellectuels existent deja dans l’esprit humain.

II semble, dds lors, que la question de la preseance des anciens ou des modernes anrait du se poser bien tot dans f antiquitd. Mais rien n’est plus lent qu’une idee a se developper, et a produirc ses consequences. Aussi admire-t-on , en etudiant fbistoire, la vieillesse d’une foule d’idees longtemps reputees neuves. Que d’ecrivains, qui se donnent pour des inventeurs et des homines nouveaux en litterature, ont une gendalogie ignoree, qui se perd dans la nuit des temps ! Que

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