Causeries du lundi , t. V, p
2. Le texte imprime de Perrault porte : La Serre. Mais La Serre , poete et romancier, n’a pas fait d’Histoire de France. Perrault avait ecrit sans doute : Jean de Serres , auteur de YInventaire de VHistoire de France (1597) . qu’on lisait beaucoup avant Mezerai.
gramme d’6tudes de Perrault, ou est l’ordre, la gradation et le choix reflechi ? Je reeonnais bien la son esprit curieux , affame de lecture , s’abattant sur chaque livre comme sur une proie, mais ne goutant qu’avec dedain ceux des anciens, male singula dente superbo. Je le vois avec son ami, passant de la poesie a l’histoire , des anciens aux modernes , et s’accoutumant a confondre Tacite et d’Avila. Dans cette liste confuse oil ne figure pas un seul livre grec, le melange de la litterature sacree et de la literature profane, de la theologie et de la philosophic m’offre une image exacte du role de Perrault : bon catholique et se defiant de la philosophic de Descartes, il a porte les principes de Descartes dans la litterature. Chose singuliere en effet, les modernes sesont recrutes dans deux opinions bien differentes, parmi les catholiques fervents comme Desmarets et Perrault, par antipathie contre le paganisme et la mythologie , et parmi les esprits independants jusqu’au scepticisme. II faut ajouter que les premiers ont 6te plus injustes pour les anciens que les seconds; car ceux-ci ont eu du moins l’impartialite de Findifference : ils ont mis dans la question une passion de moins, la pi6te. Aussi, quand Beaurain et Perrault passent de la Bible qu’ils venerent a Virgile qu’ils parodient, il me semble entendre leurs reflexions irreverentes a l’^gard de ces anciens dont ils se font les lecteurs sans guide et sans regie, les commentateurs ironiques et les traducteurs 6mancipes. J’entends leurs dclats derire quand ils travestissent en sieves de Scarron le sixieme livre de YEneide avec l’aide de Claude Perrault et du docleur Nicolas. Evidemment c’est dans ces entretiens anticlassiques de litterature amusante qu’est nd le dessein du Siecle de Louis le Grand; c’est la qu’a longtemps couv6 la pensee d’une r6volte contre l’antiquite , et que s’est forint au jour le jour le nouveau dogme litt6raire. La fuite du college, c’est l’h6gire de Perrault, et sa petite chainlire d’dtude, c’est la Medine du nouveau Mahomet.
Plus tard, dans FAcad6mie franchise, et dans la petite
Acad6mie (on nommait ainsi une reunion de quelques academiciens choisis par Colbert, qui fat le berceau de l’Acad6mie des Inscriptions ), Perrault, design e aux suffrages de la compagnie par la faveur du ministre et par ses talents, apporta son esprit d’invention et son gout de la nouveautS. Quand il s’agissait. de trouver une devise pour les medailles que Colbert demandait au nom du roi, Perrault l’emportait dans ce travail qui demande, comme dit d’Alembert, une assez grande varied de connaissances, l’art d’appliquer les plus beaux traits des anciens aux tenements modernes, une memoire heureuse, un style expressif et concis. C’est Perrault, par exemple, qui, apres avoir obtenu pour l’Acad6mie un logementau Louvre, proposala devise de lamedaille frappee a l’occasion de cette faveur du roi : Apollo Palatinus, allusion ingenieuse au temple d’ Apollon, bad dans l’enceinte du palais d’Auguste. C’est Perrault qui demande au roi par la bouche de Colbert de se declarer le protecteur de I’Academie, apr6s la mort du chancelier Seguier. C’est lui qui fait prevaloir l’61ection au scrutin des membres de l’Academie, qu’on nommait jusqu’alors a haute voix, par oui et par non, et qui donne le dessein de la premiere boite de scrutin. C’est lui qui fait ouvnr au public les portes de l’Academie francaise les jours de reception des nouveaux membres: son discours plut si fort a ses confreres qu’ils prirent la resolution de rendre publiques a l’avenir leurs solennites. C’est lui qui, avec son frere Claude, contribue a l’6tablissement de l’Academie des sciences ; c’est lui entin qui a la plus grande part , avec Chapelain, a la distribution des pensions que Colbert accorde aux 6crivains et aux savants frangais et strangers *. Perrault fut une sorte d’intermddiaire intelligent et z61e entre le pouvoir et la litterature. Par la faveur dont il jouissait,
1. Cette feuille des benefices litteraires est trop connue pour que je la transcrive ici. Remarquons seulement que Perrault ne s’y est pas oublie luim6me (Charles Perrault, habile en potfsie et en belles-lettres , 1500 livres), et qu’il n’a pas neglige son ami Desmarets : au sieur Desmarets, doud de la
par son empressement a la bien employer , comme par l’agrement de son esprit et la civilite de son caractere, il se fit dans l’Academie et dans le monde beaucoup d’amis, qui devinrent, au fort de sa querelle, autant de partisans. Meme aux yeux de ses adversaires, les services que je viens de rappeler, ces fruits heureux de son esprit inventif et bienveillant, auraient du peut-etre excuser bien des dcarts de jugement et bien des tdmerites, d’autant plus que lorsqu’il les commit, il avait perdu la faveur de Colbert et quitte le contrdle general , et qu’en ne se souvenant pas assez de ses services passes, on paraissait ne songer qu’a sa disgrace.
Perrault, dans sa retraite du faubourg Saint- Jacques, au milieu de sa famille et de ses amis , se consolait de son repos, un peu lourd pour un esprit si actif, en faisant l’education de ses enfants, et en composant des vers, comme autrefois au college. Un jour, c’etait le 27 janvier 1687, l’Acaddmie s’etait assemblee pour celebrer la convalescence du roi. Au milieu de la seance, Perrault se leva et lut un petit podme intituld : Le siecle de Louis le Grand. Il commengait ainsi :
La belle antiquite fut toujours venerable,
Mais je ne crus jamais qu’elle fut adorable.
Je vois les anciens sans plier les genoux :
Us sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous;
Et l’on peut comparer, sans crainte d’etre injuste,
Le siecle de Louis au beau siecle d’Auguste.
Perrault, apres dix ans, s’etait souvenu de l’appel de Desrnarets.
Le podte 6tablissait la comparaison du siecle de Louis XIY avec ceux d’Auguste et de Pericles, et, passant en revue les grands 6crivains d’Athenes et de Rome, il dtalait une liberty
plus belle imagination qui soil au monde , 1200 livres. On s’est etonn6 de trouver sur la meme liste Racine inscrit seulement pour GOO livres, quand Desmarets en re^oit 1200. — Mais n'oublions pas, dit d Alembert a 1 excuse de Perrault, que cette liste date de 1663, et que Racine n avait fait aucune de ses tragedies.
d’opinion mediocrement academique et un laisser-aller de style qui raanquait de poesie :
■ • Platon, qui fut divin du temps de nos aieux,
Commence a devenir quelquefois ennuyeux .
Chacun sait le decri du fameux Aristote,
En physique moins sur qu’en histoire Herodote.
Pourquoi s’en dtonner? deraandait Perrault; les aneiens n’avaient pas fait les clecouvertes reserves aux modernes. Et s’61evant avec son sujet, il disail plus elegamment ;
Dans l’enclos incertain de ce vaste univers,
Mille mondes nouveaux out ete decouverts,
Et de nouveaux soleils, quand la nuit tend ses voiles,
Egalent desormais le nombre des etoiles .
L’homme de mille erreurs autrefois prevenu,
Et malgre son savoir a lui-meme inconnu,
Ignorait en repos jusqu’aux routes certaines Du Meandre vivant qui coule dans ses veines .
Passant aux orateurs, il reconnaissait l’eloquence de Demosthene el de Ciceron, mais il affirmait qu’il ne manque aux orateurs modernes pour les 6galer que d’aussi grands sujets. Qu’on nous donne un Philippe a combattre, un Verres a poursuivre, un Catilina frangais a chasser de Paris, nous aurons nos Philippiques , nos Verrines et nos Catilinaires. Entiu, quand Perrault arriva aux poetes, le portrait qu’il traca d’Homere consomma sa rupture avec les partisans des aneiens , qui peut-etre lui auraient pardonnd ses paradoxes. En general, nous souffrons plutot qu’on ne soit pas de notre avis sur les choses que sur les homines. Nous sommes plus choques de la vivacile des critiques que de la hardiesse des theories. Il semble que les idees soient plus impersonnelles que les jugements, et qu’elles se detachent plus aisement de l’ecrivain qui les produit, pour entrer dans le domaine commun ; en un mot qu’elles deviennent plus volontiers anonymes , et par la, qu’elles
se ressentent moins des griefs qu’on a ou qu’on croit avoir contre leurs auteurs. Les jugements de Perrault sur Homere et sur Virgile sont encore et ne sont que les jugements de Perrault. Ses idees sur le progres des connaissances humaines et sur la permanence des forces de la nature font aujourd’hui partie de l’esprit de tout le monde. Les contemporains devraient plutot s’occuper des idees qui durent que des jugements qui passent; mais ce sont au contraire les jugements qui les frappent le plus, parce qu’ils ont quelque chose de plus personnel, et les id6es quelque chose de plus abstrait. II arrive d’ailleurs quelquefois que la portee de celles-ci ne se laisse pas immediatement apercevoir. Le soin de la posterity, aux yeux de qui leur importance se d^couvre, est de passer rapidement sur les faux jugements et de s’ arrester aux vues nouvelles et justes, parce que l’oubli a diminue l’inconvenient des uns, et qu’il y a toujours ci profiter des autres. Voila pourquoi les disputes que les jugements engendrent s’eteignent si vite et ne laissent qu’un vague souvenir. Tout en signalant les erreurs de gout de Perrault, et en regrettant plusieurs de leurs consequences, comme la verity et la justice l’exigent, je m’efforcerai done d’etre moins severe qu’on ne l’a ete de son temps pour sa critique des anciens, inoffensive aujourd’hui, et plus attentif pour celles de ses vues qui n’ont rien perdu de leur justesse et de leur utility.
Maisil (Haitpermis aux contemporains de Perrault, partisans des anciens, de ne pas montrer le calme qui nous est, a nous, si facile. Us perdirent leur sang-froid, quand ils viren t attaqu6s les plus grands ecrivains de l’antiquitd. Ils auraient peul- 6tre laiss6 passer en souriant, comme un paradoxe qui ne les toucliaitpas, cette tli6orie d’ailleurs expriinee en bons vers:
A former les esprits, comme a former les corps,
La nature en tout temps fait les m£mes efforts.
Son 6tre est immuable, et cette force ais£e Dont elle produit tout ne s’est point epuis6e.
Jamais l’astredu jour, qu’aujourd’hui nous voyons,
N’eut le front couronne de plus brillants rayons ;
Jamais, dans le printemps, les roses empourprees D’un plus vif incarnat ne furent color^es.
Non moins blanc qu’autrefois, brille dans nos jardins L’eblouissant email des lis et des jasmins;
Et dans le siecle d’or la tendre Philomele,
Qui charmait nos aTeux de sa chanson nouvelle,
N'avait rien de plus doux que celle dont la voix Reveille les echos qui dorment dans nos bois.
De cette m6me main les forces infinies
Produisent en tout temps de semblables genies.
Mais ils se sentirent atteints et blesses dans la personne d’Homere par ce jugement Irop leslement portd :
P&re de tous les arts, a qui du Dieu des vers Les mysteres profonds ont ete decouverts,
Vaste et puissant genie, inimitable Homere,
D’un respect infini ma Muse te revere.
Non, ce n’est pas a tort que tes inventions En tout temps ont charme toutes les nations;
Que de tes deux heros les hautes aventures Sont le noble sujet des plus doctes peinlures,
Et que de grands palais les murs et les lambris Prennent leurs ornements de tes divins ecrits.
* Cependant si le ciel, favorable a la France,
Au siecle ou nous vivons eut remis ta naissance,
Cent defauts, qu'on impute au siecle ou tu naquis,
Ne prolaneraient pas tes ouvrages exquis.
Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance,
Pres de s’entre-percer du long fer de leur lance,
N’auraient pas si longtemps tenu le bras leve ,
Et, lorsque le combat devrait 6lre acheve,
Ennuye les lecteurs d’une longue preface Sur les faits eclatants des heros de leur race.
Ta verve aurait forme ces vaillants demi-dieux Moins brutaux, moins cruels et moms capricieux.
D’une plus fine entente et d’un art plus habile,
Aurait ete forge le bouclier d’Achille,
Chef-d’oeuvre de Vulcain, ou son savant burin,
Sur le front lumineux d’un r6sonnant airain,
Avait grave le ciel, les airs, l’onde et la terre,
Et tout ce qu’Amphitrite en ses deux bras enserre;
Ou l’on voit 6clater le bel astre du jour,
Et la lune au milieu de sa brillante cour;
Ou Ton voit deux cites parlant diverses langues,
Oil de deux orateurs on entend les harangues;
Ou de jeunes bergers, sur la rive d’un bois,
Dansent l’un apres l’autre, et puis tous a la fois;
Ou mugitun taureau qu’un fier lion devore;
Ou sont de doux concerts, et cent choses encore Que jamais d’un burin, quoiqu’en la main des dieux,
Le langage muet ne saurait dire aux yeux.
Ce fameux bouclier, dans un siecle plus sage,
Eut 6te plus correct et moins charge d’ouvrage.
Ton genie abondant dans ses descriptions Ne t’aurait pas permis tant de digressions ;
Et, moderant l’exces de tes allegories,
Eut encor retranche cent doctes reveries Ou ton esprit s’egare et prend de tels essors,
Qu’IIorace te fait g'r&ce en disant que tu dors.
Les partisans des anciens, c’est-a-dire les plus grands 6crivains du xvne siecle, ailraient pu, sans rien compromettre, faire grace a l’injustice de Perrault envers le passe, si etroitement liee a son entbousiasme pour le present, dont ils dtaient la gloire. Perrault leur objectait spirituellement que c’etait leur faute et le tort de leur genie., plutot que celui de son propre gout, s’il se montrait si dur a l’6gard des anciens, et leur insinuait que sa critique de Sophocle et d’Horace faisait indirectement leur dloge. Mais ils ne laisserent pas apaiser par le plaisir de l’orgueil satisfait le ressenliment de leurs affections bless6es. D’ailleurs, Perrault, dans la liste des modernes qu’il opposait aux grands ecrivains de l’antiquite, avait a dessein oublie quelques noms, ceux des adversaires les plus ddclards de ses idees ou de sa famille, de Boileau et de Racine, et il en avait inscrit quelques autres dont Fad mission devait choquer vivement des homines de gout, et surtout Desprdaux. Perrault citait avec une egalite d’admiration qui parait singuliere aujourd’hui :
Les Regniers, les Maynards, les Gombaulds, les Malherbes,
Les Godeaux, les Racans, dont les ecrits superbes,
lo
En sortant de leur veine et d&s qu’ils furent nes,
D’un laurier immortel se virent couronnes.
Combien seront cheris, par les races futures,
Les galants Sarrazins et les tendres Voitures,
Les Molieres na'ffs, les Rotrous, les Tristans,
Et cent autres encor, delices de leur temps !
Je regretterais de donner a entendre, comme d’Alembert , que l’omission du nom de Boileau fut une cause secrete de sa colere, plus puissante que son devouement pour les anciens. Sans doute Boileau etait assez grand pour avoir sa part dans l’admiration de Perrault; rnais puisqu’on l’accuse d’orgueil, il avait assez d’orgueil en effet pour se passer volontiers d’un hommage si prodigue, et sa fiert6 s’accommodait mieux sans doute d’un oubli egalement inflig6 a Racine, que d’une louange partagee avec un Gombauld et un Tristan. Ecartons done tout soupcon de rancune mesquine. La vraie cause de sa colere, ce fut l’attaque imprevue de Perrault contre des noms et des ouvrages saerds aux yeux de Desprdaux. II se sentit blesse dans son cceur, dans son esprit, dans sa pi6te respectueuse et tendre a l’6gard des anciens, et dans son gout de poetc , qu’irritaient ces prosaiques blasphemes. Perrault lui parut doublement coupable de sacrilege et de mauvais style. Aussi, pendant la lecture du Siecle de Louis le Grand, Boileau s’agitait sur son fauteuil, d’un air d’impatience et de mauvaise humeur l. II semblait jouer le personnage du Misanthrope ecoutant l’homme au sonnet, ou plutot il jouait, ainsi qu’il le dit lui-meme dans une de ses lettres, son propre personnage, « le chagrin de ce misanthrope contre les m6chants vers, ayant 6t6, comme Moliere me l’a confesse plusieurs fois lui-meme , copie sur mon modele 2. » Ce jour-la Boileau fut vraiment Alceste , et l’Academie lui