‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 61 sur 180 · Trublet. Mdmoires sur La Motte et sur Fontenelle · texte numérisé non relu

Trublet. Mdmoires sur La Motte et sur Fontenelle

2. « On se nourrit des anciens et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l’on peut, on en renfle ses ouvrages , et quand on est auteur et que l’on croit marcher tout seul, on s’eleve contre eux, on les maltraite, semblables a ces enfants drus et forts d’un bon lait qu’ils ont suce, et qui battent leur nourrice.

« Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inferieurs de deux manieres, par raison et par exemple : il tire sa raison de son godt particulier, et l’exemple de ses ouvrages. Il avoue que les anciens , quelque inegaux et peu corrects qu’ils soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu’ils font lire ses critiques. » Cela s’adresse a Perrault. Voici maintenant pour Boileau et pour Racine :

« Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes : mais ils sont suspects, et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur legotit del’antiquite. On les recuse. [Des ouvrages de l’ esprit.)

chef reconnu des anciens, a Boileau, accuse d’etre le copiste de Juvenal, cet eloge significatif : « Celui-ci passe Juvenal, atteint Horace, semhle creer les pensees d’autrui, et se rendre propre tout ce qu’il manie : il a dans ce qu’il emprunte des autres toutes les graces de la nouveaute ct tout le merite de rinvention. Ses vers forts et harmonieux, faits de genie, quoique travailles avec art, pleins de traits et de poesie, seront lus encore quand la langue aura vieilli , en seront les derniers debris. On y remarque une critique 'pure, judicieuse et innocente, s'il est perm is du moins de dire que cequi est, mauvais est mauvais. »

Chacun de ces mots porte, et lus au point de vue que j’indiquais plus haut, un tel passage prend une nouvelle vivacite et un nouvel eclat. La Bruyere proclamait le genie de Boileau et l’innocence de sa critique devant les detracteurs de l’un et les victimes de l’autre! On sait comment l’organe du parti des modernes, le Mercure galant, accueillit le manifeste dirige contre ses amis. On sait aussi avec quelle vigueur La Bruyere, dans la preface qu’il mit a son discours de reception, repondit a ces academiciens « qui, violant les lois de l’Academie francaise, lacherent contre lui des auteurs associes a une meme gazette » et a ces gazetiers qui l’avaient calomnid <r dans leur libelle diffamatoire. » Le souvenir de ces dissensions academiques s’est peu a peu effacd de l’histoire, meme de l’histoire de l’Academie. Cependant ils ne sont pas indifferents pour l’histoire des lettres francaises. Je serais curieux, je l’avoue, de savoir qui dtait ce Theobalde, « qui bailla vingt fois et s’ennuya ala mort pendant la grande vilaine harangue de La Bruyere ’. » Les moindres faits out un interet toujours vif, quand ils concernent de si grands homines. D’Olivet, pourtant, n’en a pas tenu compte. II s’est contente de rapporter quel’elite de l’Academie se rangea du cote de Boileau, ce qui est vrai ; et il en a conclu que le parti des anciens etait

Page 1