Conversations de Byron, par Medwin, t. I, p
querelle des anciens et des modernes, s’etaient cherche des a'ieux, ils se seraient form 6 toute une famille, en remontant assez hautdans l’antiquite. La question, en effet, avait ete d6ja debattue, sous des formes differentes, et avec moins de gen6ralite : en Gr6ce, comme le remarque M. Burnouf, entre les partisans de Demetrius de Phalere et ceux d’une Eloquence plus saine et plus virile ; en Italie, entre les vrais et les faux attiques l. Du temps de Cesar, on regreltait dejtt l’tlge d’or de la Literature latine, et Saint- ISvremond apu dire : « Ce que nous voyons de Terence , ce qu’on clisait a Rome de la politesse de Scipion el de Leiius, ce que nous avons de Cesar, ce que nous avons de Ciceron , la plainte que fait ce dernier sur la perte de ce qu’il appelle Sales, Lepores, Venus las, Urbanitas, Amcenitas, Festivitas, Jucunditas, toutcelame fait croire, apres y avoir mieux pense, qu’il faut cherchcr en d’autres temps que celui d’ Auguste, le bon et agreable esprit des Romains, aussi bien que les graces pures et naturelles de leur langue 2. » Sous Auguste les anciens poetes avaient leur parti qui denigrait les nouveaux ; mais, si nous en jugeons d’apres le temoignage mCme d’Horace 3, ce mepris etait moins la consequence d’une th£orie litteraire que le calcul habituel de l’envie qui exalte les morts pour abaisser les vivants 4. Quelquefois aussi la question qui se debat est plutdt celle de la supr6matie de tel ou tel genre, comme au temps de Demetrius de Phalere, que celle de la preeminence de telle
1. Burnouf, Tacite, t. I, introd., p. 28. — 2. Saint-Evremond , t. Ill, p. 44 ( du Choix des Livres). — 3. Horace, ep. i, liv. II.
4. Ph£dre parle de certains artistes de son temps qui , sp^culant sur cet engouement public pour l’antiquite, inscrivaient sur leurs ouvrages les noms de Praxitele et de Myron , pour en augmenter le prix :
Ut quidam artifices nostro faciunt seculo ,
Qui pretium operibus majusinveniunt novis,
Si marmori adscripserunt Praxitelen suo ,
Myronem argento....
(Lib. V , Prologus.)
Cette ruse a 6t6 souvent renouvel£e. Onconnait l’histoire du Cupidon de Michel-Ange, et la lecon que le grand sculpteur donna aux Romains.
ou telle epoque. La dispute que Lucien raconte dans sa spirituelle satire : Le Maitre des rheteurs, ce n’est pas la dispute des anciens et des modernes, c’est plutot celle de la litterature facile et de la litterature difficile. Lucien trace une peinture charmante des deux ecoles : l’une qui reconunande Fetude des vieux auteurs, Limitation des maitres, les veilles el le travail; l’autre qui preche ce qu’on pourrait nommer l’eloquence aisec, et dont void la reeette pour donner du talent aux mediocrites qui n’en ont pas : beaucoup d’ignorance, encore plusdehardiesse, un costume particulier, l’emploi des mots tres-vieux ou tres-nouveaux, le mepris affiche des metaphores classiques ; dire que Deinosthene n’a pas de grace et que Platon est froid ; prendre des poses en public ; s’entourer de bons amis qui applaudissent fort; se donner quelqucs vices, si l’on a le malheur de n’en pas avoir, afm d’interesser les femmes, a qui la mauvaise renommde ne deplait pas; voila le secret infallible de passer pour un grand orateur. Ne croirait-on pas lire noire histoire d’il y a vingt-cinq ans, racontee par un temoin de nos folies1 ?
Mais ce n’est pas la suprematie de tel ou tel genre de literature, c’est la question meme de la preseance des anciens ou des modernes, qu’aborde F auteur du Dialogue des oraleurs. Messala, Fun des personnages du dialogue, est l’avocat des anciens; Aper, celui des modernes ; chacun d’eux prononce un plaidoyer veritable devant Maternus, l’arbitre du debat. Aper, le premier, prend la parole : II est beau d’honorer les
1. On pourrait citer encore d’autres ecrivains qui ont compare, en passant, le gout litteraire du present a celui du passe. Seneque le rlieteur, au debut de ses controverses , declare que depuis Ciceron l’eloquence a degenere (t. I, p. 56, ed. Lemaire). Pline le jeune, au contraire, faisant l’eloge de Verginius Romanus, se plaint de ce penchant a n’admirer que le passe, comme, si, dit-il, la nature fatiguee ne pouvait plus rien produire de beau : neque enim quasi lassa et effeta natura , ut nihil jam laudabile pariat (lib. VI, ep. [xxi). Martial a combattu le meme travers dans une epigramme rappelee au xvne siecle , et traduite par Perrault (Martial, epig. x; liv. Y. Perrault , Parall. , t. I . p. 19), etc. , etc. Ii ne convient d’insister que sur le Dialogue des orateurs , ou la question est abordee ex professo.
anciens. Mais a qui ce iiom convient-il? Gombien faut-il d’annees pour faire un ancien? Cicero n est un ancien a l’egard d’Aper et de Maternus; c’est un moderne a 1’egard de Demosthene, moderne lui-meme a l’egard de Nestor. L’argument d’Aper, emprunte, coinme on sail, a Horace, veut faire aboutir le debat a un non-sens A Je m’etonne seulement que l’auleur du Dialogue des orateurs , quel qu’il soit, se dispense de citer le nom du poele qui lui fournit son argument , a moins qu’un partisan des modernes ne craigne de commettre une inconsequence en invoquant 1’ autorite d’un ancien 2.
Un autre argument d’Aper, c’est qu’en admettant qu’il y ait des anciens, rien ne prouve que l’anciennete soit une superiorite. Le gout change avec le temps; mais changer, ce n’est pas se pervertir. Les formes de 1’eloquence varient, et cette variete peut elre un progres aussi bien qu’une decadence. Mais la malignite humaine ferine les yeux sur les merites du present et sur les defauts du pass6. Les plus parfaits parmi les anciens n’ont-ils pas d’imperfection? Ici se place le jugcment celebre sur Giceron, dont Montaigne a imite et exagere la rigueur, rigueur naturelle peut-etre chez l’ecrivain gascon, qui aime le trait vif et concis, et qui eherit Seneque ; mais etrange dans le dialogue latin, dont l’auteur imite sans cesse le style cic6ronien qu’il condainne.
Aper termine son discours par l’eloge des orateurs de son temps, notamment de Maternus et de Julius Secundus dont le talent temoigne assez que la decadence moderne dont on se plaint est une illusion des esprits chagrins ou des envieux. 11 n’y a pas de decadence; il n’y a pas d’anciens; il n’y a pas de modernes. Yoila le plaidoycr d’Aper. G’est a la fois un d6clinatoire et une satire pleine de verve et dc