Sat. vii, vers -22G
Perrault est plus heureux quand il rOpond au reproche d’envie : « Voila, dit-il spirituellement, une espece d’envie bien singuliere. Jusques ici on avait cru que l’envie s’acharnait sur les vivants et epargnait les morts; aujourd’hui l’on dit qu’elle fait tout le contraire. Cela n’est guere moins 6tonnant que d’avoir le coeur au cote droit; et il faut que ces messieurs aient tout change dans la morale , comme Moliere disait que les medecins avaient tout change dans l’anatomie. Je voudrais qu’on choisit un homme disinteress6 et de bon sens, et qu’on lui dit que, parmi les gens de lettres qui sont k Paris, il y en a de deux especes : les uns qui trouvent que les anciens auteurs, tout habiles qu’ils 6taient, out fait des fautes ou les modernes ne sont pas tombis; qui, dans cette persuasion, louent les ouvrages de leurs confreres et les proposent comme des modeles aussi beaux et presque toujours plus corrects que la plupart de ceux qui nous restent de l’anliquit6; les autres qui pretendent que les anciens sont inimitables et infiniment au-dessus des modernes, et qui, dans cette pensee, m Uprisen t les ouvrages de leurs confreres, les dechirent en toute rencontre et par leurs discours et par leurs ecrits. Je voudrais, dis-je, qu’on demandat a cet homme desint6ress6 et de bon sens quels sont les veritables envieux de ces deux espices de gens de lettres; je n’aurais pas de peine a me ranger a son avis. Ceux qui nous ont appel6s envieux n’ont pas pens6 a ce qu’ils disaient. On a commence par nous declarer nettement que nous 6tions des gens sans gout et sans autoritt. On nous reproche aujourd’hui que nous sommes des envieux ; peut-etre nous dira-t-on domain que nous sommes des entetes et des opiniatres. » Perrault termine cette seconde preface comme la premiere, par un quatrain qui atteint Boileau :
L’agr6able dispute ou nous nous amusons Passera sans finir jusqu’aux races futures:
Nous dirons toujours des raisons,
Its diront toujours des injures.
Enfin on avait adresse de toutes parts ci Perrault une objection qu’il juge serieuse, car il essaye de la refuter longuement dans son troisieme dialogue. « Les modernes, avait-on dit, ne savent ni le grec ni le latin; ils jugent des auteurs par les traductions; ils sont condamnes a juger mal. » Perrault rdpond d’abord en insinuant qu’il n’ignore ni le latin nile grec. « Vous savez parfaitement le grec et le latin, dit le President a l’Abbe, » et l’on se souvient que l’Abbe c’est Perrault. II y a la quelque pretention. Perrault ne sait que tres-peu de grec ; quant au latin, il en possede ce qu’en a pu retenir un hoinme du monde qui a l’esprit curieux, qui a fait des etudes satisfaisantes et qui, « s’etant trouve capable d’emplois considerables, y a occupe les plus belles annees de sa vie, ce qui l’a empechd d’apprendre parfaitement les langues anciennes, partage ordinaire de ceux qui ne peuvent rien faire de mieux. » G’est Perrault qui dit cela, toujours a l’adresse des robes noires1. Qu’importe d’ailleurs? Non-seulement, selon l’Abbe, il est permis de juger, mais on juge mieux les auteurs dans une traduction que dans le texte. Cette these singuliere, Perrault l’appuie sur des raisons plus ing6nieuses que persuasives. La premiere, c’est que l’on coinprend toujours moins bien un auteur que le traducteur qui s’est applique et a reussi a le bien traduire; la seconde, c’est que le traducteur vous expose, sinon le style, au moins les sentiments et les pens6es de l’original aussi dislinctement que 1’ original lui-meme. Longin, ajoute Perrault avec une bonne grace habile, n’a rien perdu en passant par les mains de M. Despreaux. La troisieme raison, c’est que nous prononcons fort mal le latin et le grec, que nous leur otons par la leur douceur et leur harmonie, et que nous privons ainsi les auteurs originaux de leurs beautds naturelles. Il vaut done mieux les lire dans des traductions qui, par la melodie du francais, nous donnent une idee de celle du latin et