Refl
tant lui montrer que c’est le portrait qu’en fait le c61£bre Regnier, c’est-a-dire le poete frangais qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Moliere, les mceurs et le caractere des hommes. G’est dans sa dixteme satire, ou d6crivant cet enorme pedant, qui
Faisait par son savoir, comme il faisait entendre,
La figue surle nez au pedant d’Alexandre;
il lui donne ensuite ces sentiments :
Qu’il a, pour enseigner, une belle maniere ;
Qu’en son globe il a vu la mature premiere ;
Qu’Fpicure est ivrogne, Hippocrate un bourreau ;
Que Barthole et Jason ignorent le barreau,
Que Yirgile est passable, encor qu’en quelques pages
Il m^rilAt au Louvre etre siffle des pages ;
Que Pline est in£gal, Terence un peu job;
Mais surtout il estime un langage poli.
Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre ;
L’un n’a pas de raison, et l’autre n’a point d’ordre ;
L’un avorte avant temps des oeuvres qu’il congoit;
Souvent il prendMacrobe et lui donne le fouet; etc. »
Je laisse a Monsieur P. le soin de faire l’applicalion de cette peinture, et de juger qui R6gnier a d6crit par ces vers : ou un homme de l’universite, qui a un sincere respect pour tous les grands ecrivains de 1’ antiquity, et qui en inspire, autant qu’il peut, l’estime a la jeunesse qu’il instruit ; ou un auteur presomptueux qui traitetous les anciens d’ignorants, de grossiers, de visionnaires, d’insenses, et qui, 6tant d6ja avance en cige, emploie le reste de ses jours et s’occupe uniquement h contredire le sentiment de tous les hommes. »
Boileau se souvenait du portrait que Perrault avait trac6 de lui dans YApologie des femmes ; en manure de pendant, il a fait a son tour celui de Perrault.
On regrette de ne pas trouver dans les Reflexions sur Longin une defense d’Homere, sur qui les modernes, a l’exemple de
Desmarets, commengaient a concentrer l’effort de leur attaque. C’etait le droit d’Homere et comme le privil6ge reconnu de son genie, de recevoir les premiers coups. C’etait aussi la consequence naturelle de 1’ esprit du xvne siecle. Le xvnc siecle a mieux compris la litterature laline que la litterature grecque, parce que celle-ci est plus pres de la nature ; il a mieux compris Yirgile qu’Homere, et Ciceron que Demosthene; on s’en apercoit aux precautions que prend Fenelon, dans sa Lettre a VAcademie, pour faire accepter sa preference en faveur de Demosthene. Cette societe polie du xvne siecle avait peine a se detacher d’elle-meme et a ne pas aimer mieux son 616gance que la rudesse des moeurs primitives dont Homere lui offrait le tableau. Elle se reconnaissait mieux dans Yirgile et dans le siecle d’Auguste. Boileau luimeme , qui savait le grec et qui aimait Homere, ne comprenait pas toute sa simplicite. II le justifiait contre Perrault en disant qu’il n’avait jamais employ^ qu’un seul mot bas ; et Boileau ne voyait pas qu’il agissait al’egard d’Homere comme ces grands seigneurs qui, rccevant chez eux un bourgeois, l’ennoblissent, sails y faire attention, et lui pretent par habitude une particule nobiliaire a laquelle il n’a pas droit. Racine est oblige d’avertir Boileau de changer sa phrase et de ne pas dire que le mot am est tres-noble en grec L Racine est peut-etre, avec Fenelon etMmeDacier, le seul ecrivaindu siecle de Louis XIV qui, sachant echapper en esprit a la civilisation de son temps, ait goute la peinture des mceurs primitives et compris la vraie beaute d’Homere. Pendant le stijour qu’il fit dans le midi de la France chez son oncle le chanoine, il employait a lire YOdyssee les instants de liberte que lui laissait son admiration juvenile pour les belles dames d’Uzes s. Nous avons les remarques qu’il ecrivait sur Homere. Jamais on n’a mieux senti les beautes na'ives de YOdyssee. Il les analyse, il les commente avec un gout infini ; il cite les
1. Lettre 45 a Boileau (1693). — 2. Lettre de Racine a La Fontaine (1661).
vers qui le frappent, et ce sont toujours les plus simples. Au livre premier, il admire Ulysse, « qui ne souhaite autre chose que de voir la fumee de son pays. » II loue Homere de nommer tout uniment par leurs noms les instruments dont son heros se sert pour conduire un vaisseau. « Le gree, ditil, exprime tout. » Les descriptions de festins, la rusticity et la precision de ces details de menage le charment. Mais son episode favori, c’est celui deNausicaa, tant raille par Perrault. Pourquoi Boileau n’a-t-il pas cite cette page exquise de son ami, pour refuter Perrault 1 ? Personne, au xvip siecle, excepte Fenelon peut-etre, n’eut cette fleur de sensibilite litteraire. Mais ne reprochons pas au gout de Boileau de n’etrepas, sur ce point delicat, plus avance que celui de son siecle. Le siecle de La Motte n’a pas ete plus homerique que celui de Perrault. On n’a compris Homere, en France, que lorsque Rousseau eut d^couvert la nature sur les Lords du lac de Geneve. L’lle de France de Bernardin de Saint-Pierre, l’Amerique de Chateaubriand, l’Ecosse de Walter Scott, nous ont expliqu6 la Grece d’Homere. Le meilleur interprete du genie, c’est toujours le genie.
On a critiqud le style de Boileau dans les Reflexions sur Longin. II est lourd, a-t-on dit, grand defaut dans la polemique. Ce n’est pas la pesanteur que j’y reprendrai : m6me quand l’expression de Boileau manque de legerete, sa pens6e est assez vive pour aiguillonner l’attenlion. Ce qui m’y parait regrettable, c’est l’accent dedaigneux, c’est la durete des termes, bevue, ignorance, meptie ridicule, que Boileau prodigue en parlant de Perrault. Dans la cinquieme Reflexion , Boileau cite un portrait de Zoile par Elien , et en applique a Perrault les traits les plus d6sagr6ables, par une allusion trop claire et trop directe. Ailleurs Boileau rapporte ce passage de Yitruve : « Les uns disent quePtolem6e le fit mettre en croix, d’autres qu’il 1‘ut lapid6, et d’autres qu’il fut bruld tout vif a