Remarques sur le livre VI de I'Odyssee
Smyrne. Mais de quelque fagon que cela soit, il est certain qu’il a bien merits cette punition, puisqu’on ne la pent meriter par un crime plus odieux qu’est celui de reprendre un ecrivain qui n’est pas en 6tat de rendre raison de ce qu’il a 6crit. » D’Alembert accuse Boileau d’avoir, en citant sans reflexion cette phrase de Vitruve, demande implicitement la t6te de Perrault. Boileau 6tait le plus vif des critiques, mais le meilleur des hommes, et ne souhaitait pas la mort du pecheur. II cite Vitruve, mais il ne veut ni bruler ni crucifler Perrault. Il se contente de le frapper de sa ferule. Seulement il le frappe quelquefois trop fort, en grondant, comme un maitre d’ecole, et il fait, sans le savoir, les affaires de l’ecolier, qu’on plaint involontairement d’etre si rudement battu.
Mais ce que je regrette le plus, c’est que Boileau se soit borne a demontrer et a chattier l’injustice des critiques de Perrault, et n’ait pas daigne discuter ses id£es. Ce n’est pas, assurement, qu’il n’ait vu la portee de quelques-unes. G’est une impertinence de pretendre, comme on l’a fait de nos jours, que Boileau n’etait pas de taille a comprendre Perrault. Boileau n’etait ni si etroit ni si atlarde qu’on affecte de le croire aujourd’hui. Dans la querelle qui nous occupe, on est surpris de decouvrir que le moins exclusif et le plus tolerant, en maliere de gout, de Perrault et de Boileau, ce n’est pas Perrault , c’est Boileau. On a rattache avec raison a l’insurrection de Perrault l’origine de la revolution romantique, et M. Pierre Leroux a montr6 le premier le lien des Paralleles avec la preface de Cromwell l. En effet, au point de vue philosophique, il existe une certaine conformite entre les idees de Perrault et celles de l’ecole romantique sur l’ind6pendance de l’esprit humain et sur l’emancipalion du gout; mais, au point de vue litteraire, aucune ressemblance. Un des principaux dogmes de la jeune ecole, c’^tait qu’il faut appeler les clioses par leur nom, et par consequent ban-
1 . Voir l’article intitule : De la loi de conlinuite qui unit le dix-huitieme au dix-septieme , Revue encyclopedique , 1832.
nir la periphrase, renoncer au culte des mots g£n£raux, les seuls nobles, selon Buffon, et revenir a l’usage des mots propres, des mots roturiers, les seuls precis, expressifs et pittoresques, selon la poetique nouvelle. G’est une des meilleures idees du roman tisme, qui a rendu par la au style fran- Qais le nerf et la couleur. Mais le gout du mot propre, qui le montre au plus haut degre, de Perrault, qu’Homere degoute parce qu’il parle des anes, des pores, des porchers et du boudin, ou de Boileau, qui soutient qu’un terme, pour 6tre technique, ne cesse pas de convenir a la poesie, et que les porchers, avec leurs troupeaux, font tres-bonne figure dans Hom^re? fividemment ici Perrault est l’arriere, et e’est Boileau qui est le romantique.
II est done pueril de pretendre que si Boileau, au lieu de discuter les idees des Paralleles, s’est contente d’en r£capituler les bevues, e’est faute d’en avoir pu comprendre le mdrite. Boileau comprenait, admirait et aimait des pliilosophes d’une portee plus grande que Perrault, Descartes et Pascal, par exemple. Pour entendre les idees de Perrault, il lui aurait suffi d’un effort, non d’esprit, mais de sang-froid et d’impartialite, et e’est celui qu’il avait le plus de peine ci faire. La verite, e’est que les faules de Perrault effacerent momentanement aux yeux de Boileau les merites incontestables des Paralleles, qu’il reconnut plus tard de bonne gr&ce. II dtait dans le feu de la polemique ; il y portait sa passion pour le sens commun, l’aprete d’Alceste, et, pour tout dire, l’humeur d’un vieillard depuis longtemps malade, et le ton hautain d’un homme superieur. Desprdaux s’irrita de ce qu’un 6crivain frangais, un academicien, ddcriait les anciens sans les connaitre, et les calomniait par ses traductions, avant de les deslionorer par ses jugements. Au lieu de idfuter Perrault, il voulut montrer que Perrault n’6tait pas digne d’une refutation. Les Reflexions sur Longinne se proposent qu’un but, e’est de convaincre Perrault d’ignorance, au pr6alable, et de faire mettre les anciens hors de cause. Yoilci l’expli-
cation de l’ouvrage de Boileau. Voila pourquoi, au lieu d’attaquer directement les Parallels, coniine il aurait fait sans doute s’il les avait moins dedaignes, Boileau ne les aborde que de biais, pour ainsi dire, en accostant Perrault a propos de Longin, avec un appareil de transitions quelquefois piquantes, mais artificielles, et en rattachant, apres vingt ans1, les Paralleles au Traite du sublime , par une liaison retrospective qui manquait d’ opportunity.
Malgre toutes ses faiblesses, l’ouvrage de Perrault ne in6ritait pas ce dddain. D’ailleurs les fautes qu’il avait commises en defendant sa cause ne changeaient en rien le fond de la cause elle-m6me, qui reste debout tout entiere, meme apres les Reflexions sur Longin. Qu’importaient & la question de progres de l’esprit humain les contre-sens de Perrault et ses fautes d’orthographe? En se bornant a montrer le ridicule des critiques de Perrault, Boileau s’est donnd la tache la plus courte et la plus facile; il n’a consider^ que la moindre moitie du livre de son adversaire, celle qui n’a plus d’intdret pour nous, et il a neglige l’autre, c’est-a-dire la partie theorique, qui ayant seule garde son importance aujourd’hui, n’aurait pas du paraitre en manquer aux yeux d’un grand esprit comme Boileau. Gombien il est a regretter que Desprdaux ne se soit pas explique sur ces questions dlevees ! il nous aurait laiss6 des pages bien sensees et bien fortes, s’il en faut juger par sa lettre a Perrault, apres Intervention du grand Arnauld, qui amena la rdconciliation des deux adversaires. Boileau , en effet , apaise par l’admirable lettre d’ Arnauld, dont je vais parler, revint aisement a sa justice et a sa bonte naturelles; en ecrivant a Perrault pour se reconcilier avec lui , il temoigna qu’il trouvait dans les Paralleles quelque chose de mieux qu’une matiere a corrections grammaticales, et il lionora son ancien adversaire de louanges que n’auraient pu faire attendre les Reflexions sur Longin. G’est cette reconciliation que je dois maintenant raconter.
1 . La traduction de Longin est de 1674; les Reflexions , de 1694.
CHAPim XVI.
Lettre d’Arnauld. — Reconciliation de Boileau et de Perrault. — Mort de Perrault. — Reception al’Academie frangaise ducoadjuteur de Strasbourg. — Discours de M. de Tourreil.
Du fond de son exil, a Bruxelles, le grand Arnauld, Age de quatre-vingts ans, tenait les yeux fixes sur la France et sur les discussions religieuses et litteraires qui s’y agitaient, toujours prAt a s’y meler au besoin, car il n’avait rien perdu de sa vigueur d’esprit ni de cet amour de la lutte qui enflamma sa vie, sans l’abrAger. Jusqu’au dernier moment, pareil au vieil athlete de Virgile , il mania le ceste de la polemique,
mais il ne dit jamais comme Entelle :
a Csestus artemquerepono. »
Toutefois la vieillesse, la solitude et le chagrin, qui n’avaient pu flechir cette ame vigoureuse, et qui avaient laisse debout en elle la force et l’ardeur indonlptee, avaient agrandi la place qu’y tenaient les sentiments chrdtiens. Au terme de sa vieillesse, Arnauld dispulait encore, mais avec un accent de conciliation qui, sous sa plume ardente, n’avait pas 6te toujours aussi doux. Il combattait toujours avec vaillance, mais en vue de la paix ; et sa rdponse a Perrault, qui lui avait envoyA son Apologie des femmes , est un melange piquant et touchant tout ensemble de dialectique et de charite qui represente merveilleusement les dispositions morales du grand Arnauld, cette persistance etonnante en lui des forces du raisonnement avec cette douceur nouvelle de 1’onction chrAtienne, dans les dernieres annAes de sa vie.
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Aprfes avoir remerciy Perrault de son envoi, et loue ses vers en l’honneur du mariage, Arnauld se determine a lui marquer les points oil il diff^re d’opinion avec lui, « dans l’esperance qu’il ne trouvera pas mauvais qu’il agisse a son egard avec cette naive et cordiale sinc6rite que les chretiens doivent pratiquer envers leurs amis. » Alors, entrant dans la discussion, il demontre l’innocence de la satire de Boileau, qui n’a ni attaqud le mariage ni outragd rhonneur des femmes. Il prouve que les passages blames par Perrault sont les plus beaux de la satire ; il justifie Boileau du reproche d’ obscenity, et il traite a ce propos, avec un bon sens admirable, la question de la decence dans le style, question delicate et souvent mal entendue. Ge qui blesse la pudeur, selon lui, ce ne sont pas les termes employes evidemment sans intention de la blesser, mais bien plutot la fausse delicatesse des personnes qui, a force de creuser une pensee, parviennent a s’en former une image impure, que les chretiens d’un esprit simple n’auraient pas soupgonnee. « Gela me fait souvenir, dit Arnauld, de la scrupuleuse pudeur du P. Bouhours, qui s’est avise de condamner tous les traducteurs du Nouveau Testament, pour avoir traduit Abraham genuit Isaac , Abraham engendra Isaac, parce que ce mot engendra salit l’imagination. Les personnes sages et modestes ne font pas de ces sortes de reflexions. »
Cette lecon, un peu severe, etait adoucie par ces paroles affectueuses et yioquentes : « Il y a d’autres choses, dans votre preface, que je voudrais que vous n’eussiez pas ecrites ; mais celles-la suffisent pour m’acquitter de la promesse que je vous ai faite d’abord, de vous parler avec la sincerity d’un ami chretien, qui est sensiblement touche de voir cette division entre deux personnes qui font toutes deux profession de l’aimer. Que ne donnerais-je pas pour ytre en ytat de travailler a leur reconciliation plus heureusement que les gens d’honneur que vous m’apprenez n’y avoir pas reussi! Mais mon eloignement ne m’en laisse guere le moyen. Tout ce
que je puis faire, monsieur, est de demander a Dieu qu’il vous donne a l’un et a l’autre cet esprit de charity et de paix qui est la marque la plus assuree des vrais chretiens. II est Lien difficile que dans ces contestations on ne commette, de part et d’autre, des fautes dont on est oblige de demander pardon a Dieu. Mais le moyen le plus efficace que nous avons de l’obtenir, c’est de pratiquer ce que l’Apotre nous recommande : « de nous supporter les uns les autres, chacun remettant a son frere le sujet de plain te qu’il ,pouvait avoir contre lui, et nous entre-pardonnant, comme le Seigneur nous a pardonn6. » On ne trouve point d’obslacle a entrer dans des sentiments d’union et de paix lorsqu’on est dans cette disposition; car l’amour-propre ne regne point ou regnela charite, et il n’y a que 1’ amour-propre qui nous rende penible la connaissance de nos fautes, quand la raison nous les fait apercevoir. Que chacun de vous s’applique cela a soi-meme, et vous serez bientot bons amis. J’en prie Dieu de tout mon coeur. »
Telle 6tait Tadmirable lettre, dictee par un vieillard de quatre-vingt-deux ans1, qui travaillait arefuter Tun des deux adversaires pour le r6concilier avec l’autre. Yoltaire a dit d’Arnauld : « Personne n’6tait ne avec un esprit plus philosophique. » En lisant cette lettre, son dernier ouvrage, on ajoute aux paroles de Voltaire : « et avec un cceur plus Chretien. » Cependant la cabale excise par la satire contre les femmes 6tait si forte, que les amis d’Arnauld, craignant qu’il ne se compromit en la defendant, le prierent de retirer sa lettre a Perrault. Arnauld persista a la maintenir, et consentit seulement a la soumettre au jugement de Bossuet, dont il se savait estim6. Arnauld ne put connaitre la sentence du grand
1. « Il est surprenant , 6crit Boileau a Maucroix (29 avril 1695), qu’un homme , dans l’extreme vieillesse , ait conserve toute cette vigueur d’esprit et de memoire qui paroit dans cet ecrit qu’il n’a fait que dieter , la foiblesse de sa vue ne lui permettant plus d’ecrire lui-meme. » La lettre d’Arnauld est du 5 raai 1694.
6veque. II mourut le 8 aout 1694, et c’est seulement le 6 que le medecin Dodart lui avait 6crit que Bossuet regardait la satire en general comme incompatible avec la religion chretienne, et la satire X comme contraire aux bonnes mceurs. Bossuet confirma plus tard ce premier jugement dans son Traite de la concupiscence. « Celui-la, disait-il en designant Boileau, s’esl mis dans 1’esprit de blamer les femmes. II ne se met point en peine s’il condamne le mariage et s’il en 61oigne ceux a qui il a ete donne comme un remede. Pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes a son humeur satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions souvent tres-laides, il est content1. »
On pourra trouver rigoureux cet arret de Bossuet. Mais Bossuet est dans la veritb de son caractere : il juge en ev6que. Perrault avait le tort de se montrer aussi rigide, en n’etant qu’un mondain. La lettre d’Arnauld rendit Boileau si fier et si heureux, il eprouva une telle joie de pouvoir dire a tout le monde :
Arnauld, le grand Arnauld fit mon apologie ;
il fut si touche de cet appel a la concorde, que sa colere contre Perrault ne tint pas contre les sentiments dont la lettre d’Arnauld avait rempli son coeur. « A peine en ai-je eu fait la lecture, bcrit-il a Arnauld, que, frappb des salutaires lecons que vous nous y faites a l’un et a l’autre, j’ai envoye dire a M. Perrault qu’il ne tiendrait qu’a lui que nous ne fussions bons amis. » G’est Racine et l’abbe Tallemant que Boileau chargea de la negotiation. Il parait que Perrault n’accepta pas les conditions de paix proposees : Boileau affirme qu’avant tout , il exigea pour ses ouvrages une estime et une admiration qu’on ne pouvait en conscience lui accorder. Ce n’estla sans doute qu’une malice de Boileau, qui, de son cote, comme premiere clause du traite, deman-