‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 97 sur 180 · Tout le trouble poetique A Paris s’en va cesser · texte numérisé non relu

Tout le trouble poetique A Paris s’en va cesser

Perrault l’anti-pindarique Et Despreaux l’homerique Consentent a s’embrasser.

Quelqu’aigreur qui les anime ,

Quand, malgre l’emportement ,

Comme eux l’un l’autre on s’estime ,

L’accord se fait aisement.

Mon embarras est comment On pourra finir la guerre

De Pradon ou du parterre. (1094.)

temps apr6s, Perrault demanda 4 Boileau, de vive voix d’abord, etensuite par 6crit, d’adoucir, dans laprochaine edition de ses ouvrages, ce qui regardait leur differend. Boileau repondit que leur raccommodement s’etait fait sans condition ; que, du reste, il avait eu la pens6e, non de retrancher quelque chose a ses ouvrages, ce qui serait inutile a cause des editions precedentes qu’on ne manquerait pas de rechercher, mais d’ecrire a Perrault « quelque lettre agitable ou il badinerait sur la querelle, et ferait voir qu’il a de l’estime pour lui1. »

En effet, en 1700, Boileau 6crivit a Perrault cette « lettre agreable, » qui fut publiee, pour la premiere fois, dans l’edition de 1701 . Le retour a la concorde porta bonheur au grand ecrivain. Cette lettre a Perrault, bien superieure aux Reflexions sur Longin , n’est pas seulement, si l’on en retranche quelques mots un peu vifs qui semblent un dernier 6cho de la polemique, un modele de eonvenance et d’urbanit6; c’est une discussion litteraire, incomplete sans doute, mais judicieuse, spirituelle, neuve meme en quelques parties, comme lorsque Boileau, par une vue juste et profonde2, fait honpeur a Corneille d’avoir invente une nouvelle sorte de tragedie dont le fond est l’admiration. Le debut de la lettre est charmant : « Puisque le public a ete instruit de notre demele, il est bon de lui apprendre aussi notre reconciliation, et de ne lui pas laisser ignorer qu’il en a ete de notre querelle sur jle Parnasse comme de ces duels d’autrefois, que la prudence du roi a si sagement reprimes, oil, apres s’etre battu a outrance, et s’etre quelquefois cruellement bless6 l’un 1’autre, on s’embrassait et on devenait sincerement amis. Notre duel grammatical s’est meme termin6 encore plus noblement; et je puis dire, si j’ose vous citer Homere, que nous avons fait comme Ajax et Hector dans 1’ Made, qui, aussitdt

1 , Cette reponse inedite de Boileau se trouve dans les papiers de Brossette, dit Berryat-Saint-Prix, OEuvres de Boileau , t. IV, p. 377.

2. M. Guizot a donne de beaux developpemeuts a cette idee dans sa Vie de Corneille. ( Vies des yoeles frangais du siecle de Louis XIV, p. 253 et suiv.)

apres leur long combat en presence des Grecs et des Troyens, se comblent d’honn6tetes et se font des presents. En effet, monsieur, notre dispute n’etait pas encore finie, que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer vos ouvrages, et que j’ai eu soin qu’on vous portat lcs miens. Nous avons d’autant mieux imite ces deux heros du poeme qui vous plait si peu, qu’en nous faisant ces civilites, nous sommes demeures comme eux, chacun dans notre meme parti et dans nos memes sentiments, c’est-a-dire vous toujours bien r6solu de ne point trop estimer Homere ni Yirgile, et moi toujours leur passionne admirateur. »

Est-il vrai cependant que chacun des deux heros de la querelle, apres cet echange homerique de civilites, soit demeure si fermement dans ses sentiments et dans son parti ? Aucun d’eux n’a-t-il fait un pas? Boileau a pu le croire : on se persuade aisement qu’on reste dans ses idees, a Vinstant meme ou l’on en sort. Les changements qui s’op^rent dans notre esprit sont quelquefois aussi insensibles que ceux de notre corps. Le meme homme, disait Heraclite, ne se baigne pas deux fois dans la meme riviere : ainsi nos id6es se succedent et notre esprit se transforme a notre insu. Ce n’est pas tout a fait le meme homme qui 6crit les Reflexions sur Longin et la lettre a Perrault, et Boileau pourtant ne croyait pas avoir change de i’un a 1’ autre ouvrage. Quand il n’aurait pas mis une sorte d’ amour-propre a ne paraitre consentir aucun sacrifice d’opinion , il se serait demontr6 en toute sincerity qu’il n’en avait pas fait, et que son dissentiinent avec Perrault, ne reposant que sur un malentendu, n’avait pas besoin de concession pour etre effac6. Mais Boileau ne se rend pas assez justice. Ce quo j’admire en lui, ce n’est pas seulement qu’a la voix d’Arnauld il ait fait le premier pas vers son adversaire, c’est aussi qu’une fois le calme rentr6 dans son esprit, il ait vu bien plus clairement la question, indique a Perrault la meilleure maniere de la poser, et donne francbement une solution qui pouvait le faire accu-

ser de tiedeur, sinon d’apostasie, par le parti des anciens. Laissant de cote les chicanes de detail pour ne toucher qu’aux points interessants de la discussion, il se rapprocha naturellement de Perrault, et il adopta quelques-unes de ses id£es, des qu’il se fut efforce de les entendre ; lecon salutaire pour la critique, qui souvent commence par comhattre ce qu’elle adinet ensuite apres l’avoir compris. Au sortir des Reflexions sur Longin, on n’attendrait pas qu’a ce contempteur du passe, a ce Zo'ile entete dela gloire des modernes, Boileau dut £crire bientot : « Je ne sais si j’ai bien pris votre pensee, mais la void, ce me semble : Votre dessein est de montrer que, pour la connaissance surtout des beaux-arts et pour le merite des belles-lettres, notre siecle, ou, pour mieux parler, le siecle de Louis le Grand, est non-seulement comparable, mais superieur a tous les plus fameux siecles de l’antiquile, et meme au siecle d’Auguste. Vous allez done etre bien etonne, quand je vous dirai que je suis sur cela entierement de votre avis, et que meme, si mes infirmites et mes emplois m’en laissaient le loisir, je m’offrirais volontiers de prouver, comme vous , cette proposition la plume a la main. A la v6rite , j’emploierais beaucoup d’autres raisons que les votres, car chacun a sa maniere de raisonner ; et je prendrais des precautions et des mesures que vous n’avez point prises. « Je n’opposerais done pas, comme vous avez fait, notre nation et notre siecle seuls a toutes les autres nations et a tous les autres siecles joints ensemble : l’entreprise , a mon sens, n’est pas soutenable. J’examinerais ebaque nation et chaque siecle l’un apres l’autre; et apres avoir murement pese en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons, jesuis fort trompd si je ne prouvais invinciblement que l’avantage est de notre cote. »

Ce plan qu’il vient d’indiquer, Boileau le remplit rapidement dans sa lellre, en se rapprochant de plus en plus de Perrault. Il prend pour terme de comparaison avec le siecle de LouisXIV celui d’ Auguste, dont il reconnait la superiority dans

le poeme hero'ique, P eloquence, la satire et l’el6gie ; mais pour la trag6die, le roman, la philosophie, Rome lui parait inferieure a Ja France. Boileau va jusqu’a dire que nos lyriques reunis « peuvent faire dans la balance un poids de merite non moins considerable que celui d’Horace. » Les lyriques du xvne siecle ! L’Abb6 des dialogues de Perrault doit etre satisfait.

« Je prouverais, continue Boileau, que pour le grand savoir et la multiplicity de connaissances , les Varron et les Pline paraitraient de mediocres savants devant nosBignon, nos Scaliger, nos Saumaise, nos pere Sirmond et nos pere Petau. Je triompherais avec vous du peu d’etendue des luinieres des anciens sur l’astronomie, sur la geographie et sur la navigation ; je les defierais de me citcr, a l’exception du seulYitruve, qui est meme plutot un bon docteur d’architecture qu’un excellent arcliilecte ; je les defierais, dis-je, de me nommer un seul habile architecte, un seul habile sculpteur, un seul habile peintre latin, ceux qui ont fait du bruit a Rome dans tous les arts 6tant des Grecs d’Europe et d’Asie qui venaient pratiquer chez les Latins des arts que les Latins, pour ainsi dire, ne connaissaient point ; au lieu que toute la terre aujourd’hui est pleine de la reputation et des ouvrages de nos Poussin , de nos Lebrun, de nos Girardon et de nos Mansart. »

Boileau conclut ainsi : « Par toutce que je viens dedire, vous voyez , monsieur , qu’a proprement parler , nous ne sommes point d’avis different sur l’estime qu’on doit faire de notre nation et de notre siecle; mais que nous sommes differemment du m6me avis. Aussi n’est-ee point votre sentiment que j’attaque dans vos Paralleles, mais la maniere hautaine et meprisante dont votre Abb6 et votre Chevalier y traitent des £crivains pour qui, meme en les blamant, on ne saurait, a mon avis, marquer trop d’estime, de respect et d’admiration. II ne reste done plus maintenant, pour assurer notre accord et pour 6touffer en nous toute semence de dispute , que de nous gu6rir fun et l’autre : vous d’un penchant un peu trop fort a rabaisser les bons ecrivains de l’an-

ti quite ; et moi d’une inclination un peu trop violente a blamer les mechants et meme les mediocres auteurs de notre siecle. C’est a quoi nous devons serieusement nous appliquer.... » II semble que Perrault aurait eu mauvaise grace a ne pas signer un pared accord. Pourtant Boileau ecrit a Brossette, apres la mort de Perrault : « II n’avait pas trop bien regu raa lettre, et je doute qu’il en fut content1. » Peut-etre quelques expressions un peu vives de cette lettre diminuerent-elles la satisfaction qu’elle devait causer a Perrault; mais pour le fond, il est impossible que Perrault n’en fut pas content, et je me persuade que Boileau ne croit a son deplaisir que pour se mieux flatter de n’ avoir pas fait de concessions. II en avait fait de grandes cependant. D’abord il ne contestait plus absolument a Perrault le fond de sa these ; il ne faisait que la limiter, et restreignait a un certain nombre de genres la superiority des modernes et le progres de l’esprit humain. Boileau reduisait sa critique des Paralleles a prendre le siecle d’Auguste , au lieu de Fantiquite tout entiere , pour terme de comparaison avec le siecle de Louis XIV. On pouvait se montrer plus severe que Boileau lui-mSme, devenu trop indulgent pour le livre de Perrault. Nous avons vu combien d’autres objections s£rieuses soulevent les Paralleles , des qu’on aborde les questions generates. Heureusement pour Perrault et malheureusement pour le public, Boileau ne les aborda pas. Cette lacune deja regrettable dans les Reflexions sur Longin , plus regrettable encore dans la lettre a Perrault, ou Boileau dessine le plan que Perrault aurait du suivre, fut peutetre favorable a la bonne intelligence des deux adversaires. Pour s’accorder apres une discussion , il n’est pas bon de trop se prouver Fun a l’autre son erreur ou son tort; etpuis, Perrault pouvait se croire d6finitivement approuve par Boileau sur tous les points ou Boileau ne le reprenait pas. En ce sens, les omissions de celui-ci etaicnt autant d’avances , pour

Page 1