LES APÔTRES
En regard de ces oppositions plus ou moins sérieuses, mais néanmoins considérables, qui donc nous fournira le plaidoyer en faveur des établissements coloniaux?
C'est d'abord Bodin, dont nous avons déjà loué la sagacité. Dans l'opuscule cité, il envisage les nécessités du commerce national. Après avoir établi que l'abondance de l'or et de l'argent fait la richesse d'un pays, il ajoute ces importantes considérations : « Quant à la traitte des marchandises qui sortent de ce royaume, il y en a plusieurs, grands personnaiges, qui s'efforcent et se sont efforcés par ditz et par écripts de la retrancher du tout, s'il estait possible, croyans que nous pouvons vivre heureusement et à grand marché sans bailler ny recevoir de l'estranger. Mais ils s'abusent à mon advis ; car nous avons affaire des estrangers et ne sçaurions nous en passer. » Puis, énumérant les denrées
dont rechange est nécessaire à nos besoins, il compte « tous les métaux, hormis le fer,... le brésil, ébène, yvoire, maroquin, espiceries, sucre, molues, etc. » , qui sont précisément des denrées coloniales. Et il conclut ainsi : « Quand bien nous pourrions passer de telles marchandises, ce qui n'est possible du tout, mais quand aussi serait que nous en aurions à revendre, encore devrions-nous trafiquer, vendre, achepter, eschanger, prester, voire plutôt donner une partie de nos biens aux estrangers et mesmes à nos voisins, quand ce ne serait que pour communiquer et entretenir une bonne amitié entre eux et nous. » Il ne sera douteux pour personne qu'une telle apologie du commerce d'exportation n'implique une excitation à la fondation d'établissements coloniaux.
Mais on peut encore tirer des écrits de Bodin une opinion implicite sur le système colonial. Traitant des communautés, dans son livre De la République (m, 8), il distingue « le collège qui sera particulier d'un métier, ou d'une science, ou d'une marchandise » , et il formule cette règle : Si chaque communauté a le droit strict de se constituer, si elle peut avoir divers règlements, statuts et privilèges particuliers, elle ne peut s'établir sans que la grande communauté ou État, la République ou le souverain, l'autorise; en l'autorisant, le souverain doit veiller à ce qu'elle ne s'érige pas en monopole. » Aussi est-il dangereux, conclut-il, de permettre toutes assemblées et toutes confréries,
car bien souvent on y couve des conjurations et des monopoles. * On peut voir dans ces paroles, semble- t-il, une condamnation des fameuses Compagnies sur qui vont reposer, l'instant d'après, toutes nos espérances de colonisation. C'est la première expression d'une opinion qui se formulera plus nettement dans la suite et qui ne triomphera qu'en 1789.
Bodin condamne encore, par anticipation, un autre procédé de la colonisation moderne, l'esclavage. Il est même le premier des penseurs modernes qui se soit élevé contre le principe lui-même. On sait qu'Àristote basait la légitimité de l'esclavage sur l'inégalité physique et morale des hommes. Cette raison, et d'autres que nous verrons bientôt, suffirent durant plus de deux siècles à soutenir l'esclavage, que l'on déclarait, d'autre part, indispensable à certaines colonies. Or, < voici la réfutation de Bodin : « La découverte de , l'Amérique fut une occasion de renouer la servitude par tout le monde. Je confesserai que la servitude sera naturelle lorsque l'homme fort, roide, riche et igno- ' rant, obéira au sage, discret et faible, quoiqu'il soit
pauvre... De dire que c'est une charité louable de
garder le prisonnier qu'on peut tuer, c'est la charité des voleurs et des corsaires. . . Et quant à ce qu'on dit que la servitude n'eût pas duré si longuement si elle eût été contre nature, on sait assez qu'il n'y a chose plus cruelle et plus détestable que de sacrifier les hommes, et toutefois, il n'y a quasy peuple qui n'en aye ainsi
usé. . . » Bodin ne se contente pas de réfuter la théorie ; il envisage les difficultés de l'abolition avec la précision et la fermeté d'un antiesclavagiste de la Révolution. Adoucir le sort des esclaves et modérer la puissance des maîtres lui paraît une utopie ; car, « qui ferait la poursuite de la mort d'un esclave? qui en oyrait la plainte? qui en ferait raison n'ayant aucun intérêt? » Toutefois, il n'est pas bon d'affranchir tout d'un coup les esclaves, comme fit l'empereur du Pérou; car, « n'ayant point de biens pour vivre ni de métier pour gagner, et même étant affriandés de la douceur d'oisiveté et de liberté, ils ne voulaient travailler, de sorte que la plupart mourut de faim. Mais le moyen, c'est, devant les affranchir, leur enseigner quelque métier et les relever de l'abâtardissement de la servitude. »
La République de Bodin parut en 1577, quand l'essor des découvertes françaises semblait arrêté. C'est ce qui explique qu'il n'aborde pas explicitement le problème colonial. Mais quand Henri IV va reprendre l'action et lui donner le caractère qu'elle gardera dans la suite, c'est directement et sans ambages que les penseurs vont y applaudir. Alors, nous trouvons les vrais apôtres de la colonisation.
Remarquons d'abord que le Roi lui-même est un convaincu, parfois un apologiste. Le Parlement de Rouen refusant d'enregistrer le pouvoir donné au sieur de Montz a pour le peuplement et l'habitation de l'Acadye » , Henri IV lui explique, dans une lettre du
17 janvier 1604, que « ce louable desseing... a esté conçu pour rendre le traficq commun et facile au général des sujets, et pour leur seule utilité, accez et liberté » . Dans les pouvoirs qu'il donne sucessivement à de La Roche, de Pontgravé, Chauvin, de Chatte, de Montz, etc., il inaugure le système du privilège exclusif, mais il pose pour condition la formation d'un établissement colonial et le transport de colons. Par l'éditde 1604, il déclare que le commerce maritime ne déroge pas. Il se fait même, à la fin, l'initiateur des missions. C'est lui, l'ancien huguenot, maintenant soumis à l'influence du Jésuite Cotton, qui ordonne au huguenot Poutraincourt, en 1608, d'emmener deux Jésuites dans sa concession de Port-Royal !
Nous pourrions, après le Roi, présenter le véritable fondateur de la Nouvelle-France, l'illustre Champlain. Mais il est trop évident qu'il est un convaincu. Il a prêché la colonisation par les récits de ses voyages dont nous avons vu la vogue, par les descriptions enthousiastes du pays, voire par l'ardeur de son prosélytisme chrétien et par la sagesse de ses récriminations contre l'inintelligence et la ladrerie de la Compagnie fondée en 1628. Mais il est avant tout un homme d'action, et c'est par l'exemple et la prière, plus encore que par la raison et la théorie, qu'il entraîne tout le monde.
Montchrétien et Lescarbot sont, au contraire, des hommes de pensée. Leur conviction est réfléchie et
motivée; leur zèle n'est pas de métier. Nous devons donc analyser leurs livres comme une des plus importantes manifestations d'opinion à l'époque qui nous occupe.
Mon tch rétien, génie universel et par suite inégal, encore aujourd'hui inconnu ou méconnu (1), a publié en 1615 un Traité de l'économie politique où abondent les vues neuves et profondes. Le premier livre traite « des arts méchaniques » ; le deuxième, du commerce ; le troisième, de la navigation; le quatrième, du gouvernement intérieur d'un État. C'est le troisième qui offre, pour notre sujet, les développements les plus intéressants, bien qu'il y ait aussi à glaner dans les autres.
Parlant, dit-il d'abord, des nations qui se sont adonnées à la marine, « ce serait faire tort aux vieux Français, si experts et pratiques en cet art, si nous ne les mettions en ligne de compte, ayant mesmement acquis si grande gloire et réputation par leurs voyages » . Or, cette vieille gloire, il supplie Louis XIII, à qui il s'adresse, de la rendre à la France. « Vous avez, Sire, lui dit-il, deux grands chemins ouverts à l'acquisition de la gloire : l'un, qui vous porte directement contre les Turcs etmécréans..., et l'autre, qui s'ouvre largement aux peuples qu'il vous plaira envoyer dans ce Nou-
(i) M. Fgkck-Brektâho vient de lui rendre justice en éditant le Traité d'économie politique, et le faisant précéder d'une magistrale étude (1890).
veau-Monde, où vous pouvez planter et provigner de nouvelles Frances. » Que de raisons s'offrent en faveur d'une telle entreprise! D'abord, « si l'honneur est dû aux Espagnols d'avoir découvert le Nouveau Monde, et aux Portugais d'avoir familiarizé le Levant au Ponent,... nous avons fait le mesme aussi bien qu'eux, sinon avec pareil succez, au moins avec pareil exemple » . En second lieu, le commerce d'exportation est une nécessité pour un peuple : il occupe utilement les oisifs, il enrichit les particuliers et le Roi. On le peut voir par les profits que les étrangers, qu'attire en France une législation trop douce et sans réciprocité, font à notre détriment. Enfin, les deux mers qui | bordent le royaume sont « comme deux larges portes pour saillir sur les deux bouts du monde » . Beaucoup de gens y sont disposés et s'y disposent tous les jours, malgré « l'aménité des lieux où nous naissons, l'esloignement de la mer, le commerce d'un air doux et sal ubre, la délicatesse du boire et du manger» , qui retiennent les Français plus que les autres peuples. A les y encourager, le Roi doit être décidé par trois puissants motifs : « l'employ de tant d'hommes qui jouent maintenant à l'esbahi (1) n ; « l'accroissement de la richesse de cet Estât » ; « sa fortification sur mer » . D'autre part, comme le peuple « s'est infiniment multiplié dans ce royaume et qu'on s'y entr'étouffe l'un l'autre un
(1) Pittoresque expression du temps qui signifie « vivre dans l'oisiveté » .
nombre infini (30,000 dans le royaume de Valence en
1 595) passent en Espagne » Il est urgent de dériver
ces émigrations dans des possessions « qui amplifieront l l'Estat et qui ouvriront de grandes et inépuisables i sources de richesses » . Mais, de plus, n'appartient-il j pas à la nation française, « à laquelle est demeurée, 1 comme en propre, la gloire des lettres et des armes, / des arts et de la civilisation, et davantage du vray i christianisme, quoy que les autres prétendent » , de « s'employer avec ardeur et sans crainte à cette œuvre, a digne entre toutes du titre de chrestien » , qui consiste « à aller faire connaître le nom de Dieu à tant de peuples barbares, privés de toute civilité, qui nous appellent, qui nous tendent les bras, qui sont prests de s'assujettir à nous, afin que, par saincts enseignements et par bons exemples, nous les mettions en la voye du salut » ?
On le voit, Montchrétien n'oublie aucun des arguments qui, de nos jours encore, légitiment l'expansion coloniale. Il fait ressortir tour à tour, avec une force et une richesse de style remarquables, la gloire nationale, l'extension du domaine, les forces maritimes, le profit commercial, le surcroît de population, l'utilisation de capitaux et d'activités inoccupés, et même cette mission civilisatrice, dont on se moque aujourd'hui, et à laquelle on croyait alors, comme à un devoir religieux. Mais il n'a pas dit encore toute sa pensée. Avec cette sagacité qui éclate à chaque page de son livre, il sou-
lève et résout à sa façon deux graves questions qui se rattachent au problème colonial : la liberté du commerce et les compagnies.
La première se présente à son esprit sous la forme de la concurrence que les étrangers viennent faire en France au commerce français. Il en fait une longue peinture, en dit les causes et en montre l'injustice, qui résulte du défaut de réciprocité. Mais il conclut, en précisant et complétant la théorie de Bodin : « Le commerce étant de droit des gens, doit estre égal entre égaux, et sous pareilles conditions entre pareils. D'une part et d'autre, il le faut rendre totalement exempt de soumission et d'infamie, réciproquement libre et sans restriction de pais. » N'y a-t-il pas dans ces paroles toute la théorie des traités de commerce à base libreéchangiste, que notre époque seulement devait connaître? N'y voit-on pas poindre les doctrines économiques du dix-huitième siècle et les polémiques entre colons et négociants métropolitains?
Mon tchré tien aborde la seconde question directement : il avait, en effet, sous les yeux l'exemple donné par la Hollande et l'Angleterre. Devançant Richelieu, ou plutôt lui donnant une formule (1), il dit expressément : « Il n'y a point de meilleure méthode pour s'en accomoder bientost (du trafic colonial), que de le faire en société comme les Hollandais; car un particulier,
(1) V. plus loin le discours de Richelieu à l'Assemblée des notables de 1626.
quelque opulent qu'il peut estre, ne le saurait longtemps soutenir tout seul, outre que les choses se font plus sagement et seurement qui sont dressées et conduites par le conseil de plusieurs ayans mesme intérêt
et mesme fin Si Vos Majestés les y voulaient
encourager par libéralités, privilèges et immunités, tout n'en irait que mieux ; si pour les mettre en train de bien fayre et leur frayer le chemin, elles voulaient entreprendre quelque chose de leur chef, faisant choix d'hommes expérimentés et fidèles, ce ne serait point sans honneur et sans profit, non plus que sans exemple. » Ainsi, l'exploitation coloniale par Compagnies privilégiées, tel est le moyen que préconise Montchrétien. Il est en cela, comme en beaucoup d'autres choses, l'inspirateur de la politique économique de Richelieu. On ne l'avait pas remarqué jusqu'ici, mais on vient de le démontrer avec éclat (1), Montchrétien a formulé tous les principes économiques du dix-septième siècle. Il est le premier et le plus pénétrant de nos économistes d'observation. Nous verrons ses idées reprises par les hommes de l'entourage de Richelieu et mises en œuvre par le grand ministre.
Toutefois, il faut remarquer qu'il se trouve en désaccord avec ses contemporains immédiats, en ce qui concerne les Compagnies. Le tiers état de 1614, dont les cahiers représentent l'opinion de la haute bourgeoisie.
(1) Fuwck-Brentano, op. cit.
condamne avec netteté et précision le système; il se rattache à F école de Bodin, non à celle de Montchrétien. Gomme le feront la plupart des économistes du dix-huitième siècle, il réclame la liberté complète et l'égalité pour tous du commerce. « Soit permis, disent les cahiers, à tous marchands de faire trafic à la Nouvelle-France du Canada, et par toute l'estendue du pais, en quelque degré et situation que ce soit, et en tous autres lieux, tant dedans que dehors le royaume, de toutes sortes de denrées et marchandises, et à tous artisans et autres d'ouvrir et fayre ouvrir toutes sortes de manufactures, nonobstant tous privilèges concédés à aucun ou partis faicts sur le trafic et manufactures de cotons, aluns, tapisserie, eaux -de -vie, vinaigre, moutarde et autres quelconques, qui seront cassez, et toutes les interdictions cy-devant faictes à vos subjects de trafiquer de certaines marchandises et denrées et de n'ouvrir quelques manufactures seront entièrement levées, et la liberté de commerce, trafic et manufactures remise en tous lieux et pour toutes choses (1). »
Cette contradiction curieuse, entre gens également entendus, est d'une grande importance dans notre sujet. Elle montre le point de départ de deux courants d'opinion qui seront en lutte durant les périodes les plus brillantes de notre histoire coloniale.
(1) Rapprocher le» plaintes du commerce rouennais contre le privilège concédé à de Monte, 1004.
Lescarbot n'écrit pas aussi bien et ne pense pas aussi profondément que Montchrétien. Nous ne lui ferons pas, par exemple, un titre de gloire de ses Muses de la Nouvelle-France. Ces poésies diverses, sonnets, odes, petits poèmes héroïques ou héroï-comiques, se sentent trop de la façon dont elles ont été composées :
Cherchant dessus Neptune un repos sans repos, J'ai façonné ces vers au branle de ses flots,
dit le poète en débutant. Aussi les vers ont-ils des enjambements pareils à ceux de la vague sur le pont du navire, témoin ceux-ci :
Et revien (garson) tout à cette heure Rendre pareille meseure, Ne cessant jusques à ce Que nous en ayons assé.
Mais Lescarbot est un honnête homme, un patriote et un apôtre convaincu de la colonisation. On trouve, dans ces mêmes Muses, un grand enthousiasme et un véritable amour pour ce pays, dont l'auteur a vu les beautés et les richesses. Ces sentiments lui tiennent lieu d'inspiration poétique, et lui font faire quelques trouvailles. Ainsi, dans les Adieux à la Nouvelle-France, il dit avec un certain charme :
Adieu donc, beaux coteaux et montagnes aussi, Quy d'un double rempart ceignez ce* Port icy ;
Adieu, yallont herbu», que le flot de Neptune Va baignant largement, deux fois à chaque lune.
Adieu, mon doux plaisir, fontaines et ruisseaux, Qui les Taux et les monts arrosez de vos eaux ! Pourrai-je t* oublier, belle île forestière, Riche honneur de ce lieu et de cette rivière ? Tes rives sont des rocs, soit pour tes bâtiments, Soit pour d'une cité jeter les fondements.
Ce sont, en autres parts, une menue arène, Où, mille fois le jour, mon esprit se pourmène. Mais parmi tes beautés, j'admire un ruisselet Qui foule doucement l'herbage nouvelet D'un vallon qui se baisse au creux de ta poitrine, Précipitant son cours dedans l'onde marine.
Nous ne savons si les Muses ont gagné beaucoup de cœurs à la Nouvelle-France. On en pourrait douter, car elles n'ont pas eu de réédition. Mais ce n'est pas d'elles que nous devons nous occuper. C'est à Y Histoire de la Nouvelle-France, qui a obtenu un si grand succès, que nous demanderons l'opinion de Lescarbot sur la colonisation.
Il a pris soin d'exposer sa pensée intime dans les trois dédicaces à Louis XIII, à Jeannin et à la France, qu'il a placées en tête de l'édition de 1612. « Rien ne sert, dit-il à Jeannin, de rechercher et de découvrir des pais nouveaux, au péril de tant de vies, si on ne tire fruit de cela. Bien ne sert de qualifier une Nouvelle-France, pour être un nom en l'air et en peinture
seulement 11 faut donc y envoyer des colonies
françaises, pour civiliser les peuples qui y sont et les
rendre chrétiens par leur doctrine et exemple. » Voilà Tidée. Lescarbot y revient à chaque instant et avec insistance. Il dit encore, dans sa dédicace à la France « sa très chère mère » : a Je crains vous offenser, si je dis, pour la vérité, que c'est chose honteuse aux princes, prélats, seigneurs et peuple très chrétiens, de souffrir vivre en ignorance, et presque comme bétes, tant de créatures raisonnables, formées à l'image de Dieu, lesquels chacun sçait estre es grandes terres occidentales d'oultre Océan. » C'est donc par pure charité chrétienne que l'auteur prêche la colonisation. Il réédite même, à ce propos, le raisonnement des papes et des inquisiteurs vis-à-vis des infidèles et des hérétiques. En réponse à l'objection de ceux qui mettaient en doute que l'on pût dépouiller justement les habitants de ces terres nouvelles, il dit : « Gomme ainsi soit que Dieu le créateur eût donné la terre à l'homme pour la posséder, il est bien certain que le premier titre de possession doit appartenir aux enfants qui obéissent à leur père et le reconnaissent premier, qu'aux enfants désobéissants, qui ont esté chassez de la maison comme indignes de l'héritage de ce qui en dépend (1). »
(1) Innocent III écrit aux Croisés, en 1203, qu'il va demander pour eux des vivres à Alexis, mais que, s'il refusait, « cum vos devoveritis ad commune obsequiuiu Crucifixi, cujus est terra et plenitudo ejus orbis terrarum et universi qui habitant in ea, posset utique non absurdum videri... possitis et vos, cum timoré Domini, sub satisfaciendi proposito ea accipere » . (Mignë, 215, col. 107-108-109.) — On voit que le raisonnement est le même.
Cette théorie, exposée sans scrupule, contient en germe deux des plus importantes controverses qu'ait soulevées la question coloniale : le droit de propriété des habitants des terres neuves, et leur droit à la liberté. Grotius, onze ans plus tard, condamne avec force, dans son Traité de la guerre et de la paix (1), l'opinion de Lescarbot. « C'est une guerre injuste, dit-il, de s'approprier un pays que l'on croit avoir découvert, mais qui a déjà des maîtres C'est une iniquité de se prévaloir de l'ignorance de certaines races, pour les dépouiller et les réduire en esclavage. » Mais en même temps, avec un illogisme assez étonnant, il légitime l'esclavage par le libre contrat et parle droit de la guerre (III, cbap. vn, §§ 1 et suiv.). Il fournit ainsi des argument aux théoriciens de l'esclavage individuel et politique, Hobbes ou Bossuet (2), et aux entrepreneurs de la traite des noirs. La conclusion tranchante de Lescarbot est, en tout cas, significative au moment où Henri IV impose les missionnaires, où les Jésuites, favorisés en France (3) , vont faire leurs établissements au Canada et ailleurs.
Toutefois Lescarbot n'en reste pas là. N'étant ni congréganiste ni missionnaire, il se préoccupe des intérêts
(1) Liv. II, chap. vin, S$ 3, 10, il, 12.
(2) Dans le système de Hobbes, la force établit le droit de l'esclavage. Bossuet repousse l'idée de pacte, mais admet le droit de la guerre. (Cf. Polit, tirée de l'Écriture sainte, § 50.)
(3) Arrêt du 15 août 1618, les autorisant, malgré la Sorbonne et le Parlement, « à faire leçons et lectures publiques en toutes sortes de sciences au collège de Clermont » .
purement civils et d'État. Outre le profit supérieur de la conversion des sauvages, il reconnaît, dans la colonisation, le profit économique. Il l'analyse même fort sagement. Il consacre tout un chapitre (vi, 24) aux productions de la terre, à la Nouvelle-France, et il dit ailleurs (i, 2) avec vigueur comment il en faut tirer parti : « Les demandes que Ton fait sont : T a-t-il des thrésors? Y a-t-il des mines d'or et d'argent? Et personne ne demande : Ce peuple-là est-il disposé à entendre la doctrine chrétienne? Et quant aux mines, il y en a vrayment, mais il les faut fouiller avec industrie, labeur et patience. La plus belle mine que je sçache, c'est du blé et du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de ceci, il a de l'argent. Et de mines, nous n'en vivons point. Et tel souvent a belle mine qui n'a pas beau jeu. » Ces paroles sont d'autant plus remarquables qu'elles condamnent le système espagnol, avant qu'on en connût un autre.
Lescarbot formule contre ce même système une autre réprobation non moins honorable. « L'Hespagnol, dit-il, s'est montré plus zélé que nous et nous a ravi la palme de la navigation qui nous était propre. II a été cruel; c'est ce qui a terni sa gloire, laquelle
autrement serait digne d'immortalité Je ne vou-
dray exterminer ce peuple-ci comme a faict r H espagnol, ceux des Indes occidentales; car nous sommes en la loy de grâce, loy de douceur, de pitié et de miséricorde, en laquelle notre Sauveur a dit : « Appre-
« nez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Ces sentiments de douceur et d'humanité se perpétueront dans l'histoire de notre colonisation. Us sont conformes à notre caractère, et on les retrouve à toutes les époques. Déjà Montaigne avait dit, avec plus d' éloquence que Lescarbot : « Qu'il eust esté aisé de faire son profict d'âmes si neuves, si affamées d'apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanité et cruauté, à l'exemple et patron de nos mœurs. Qui mit jamais à tel prix le service de la mercadence et de la trafique? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passez au fil de l'espée et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négotiation des perles et du poivre : méchaniques victoires! Jamais l'ambition, jamais les inimitiez publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à de si horribles hostilitez et calamitez si misérables! * (Essais, m, 6.) Et Rabelais, à son tour, parlant des peuples « nouvellement conquestés » , dit que « comme un enfant nouveau-né , les faut allaicter, bercer, esjouir; comme arbre nouvellement planté, les fout appuyer, asseurer, défendre de toutes vimaires, injures et calamités ; comme personne sauvée de longue maladie, les faut choyer, espargner, restaurer » . Explorateurs, colons et hommes d'État français tien-
dront toujours ce langage et suivront toujours cette méthode paternelle. C'est notre honneur et notre originalité. On est heureux d'en trouver l'expression, dès le seizième siècle. Quand la question coloniale n'y aurait pas eu d'autre manifestation, il faudrait noter celle-là avec orgueil !