LE SYSTÈME DE RICHELIEU
On n'a peut-être pas suffisamment marqué la part très grande qui revient à Richelieu dans notre expansion coloniale du dix-septième siècle. On n'a pas fait connaître toute sa pensée et l'on confond le plus souvent son initiative avec celle de Colbert (1).
Dans la pensée de Richelieu, la suprématie maritime et coloniale de la France tient une place égale à l'abaissement de la maison d'Autriche, ou mieux, elle
(1) Il faut excepter M. Pigeonneau, qui, dans le tome II de son Histoire du commerce (1889), a fait une analyse pénétrante et neuve du programme et de Faction de Richelieu en matière commerciale et coloniale.
ne s'en sépare pas ; ce sont deux parties liées dans une action unique, tendant à la grandeur de la France. Dès son arrivée au pouvoir, Richelieu a montré que la marine et les colonies seraient une des ses principales préoccupations. Il se fait donner, en octobre 1626, la charge de « grand maître et surintendant de la navigation et commerce de France » , qui remplace celle d'amiral rachetée au duc de Montmorency. Mais, dès. 1625, il adressait à Louis XIII « un règlement pour la mer » et un mémoire (1) qui contenaient ses idées novatrices. Il y dit en substance qu'il est nécessaire que le Roi relève la puissance maritime, « sans laquelle il ne fallait plus faire estât d'aucun trafficq » , et qu'il est résolu à consacrer 1 ,500,000 livres par an à l'entretien de trente navires de guerre « pour tenir les côtes nettes » . Mais ce n'était là qu'une mesure préparatoire ; la marine devait être l'instrument, la colonisation était le but. D'après certaines inspirations, prises peut-être dans Montchrétien, mais renouvelées, comme nous le verrons plus loin, par les familiers du ministre, Richelieu se mit en devoir de créer une méthode d'exploitation coloniale. Golbert la lui empruntera, en la complétant. Elle se trouve tout entière exposée dans le discours prononcé devant l'Assemblée des notables de 1626 et analysée dans les Mémoires (2).
(i) Documents inédits : Correspondance de Richelieu, t. II. (2) Mémoires de Richelieu (collection Michaud, II, p. 438, année 16Î7).
« Cette grande connaissance que le cardinal avait prise de la mer fit qu'il présenta, en l'Assemblée des notables qui se tenait lors, plusieurs propositions nécessaires, utiles et glorieuses, non tant pour remettre en France la marine en sa première dignité que, par la marine, la France en son ancienne splendeur. Il leur remontra que l'Espagne n'est redoutable et n'a étendu sa monarchie au Levant et ne reçoit ses richesses d'Occident que par sa puissance sur mer; que le petit État de Messieurs des États des Pays-Bas ne fait résistance à ce grand royaume que par ce moyen ; que l'Angleterre ne supplée à ce qui lui défaut et n'est considérable que par cette voie ; que ce royaume étant destitué comme il l'est de toutes forces de mer, en est impunément offensé par nos voisins, qui tous les jours font des lois et ordonnances nouvelles contre nos marchands, les assujettissent de jour en jour à des impositions et à des
conditions inouïes et injustes Qu'il n'y a royaume
si bien situé que la France et si riche de tous les moyens nécessaires pour se rendre maître de la mer; que, pour y parvenir, il faut voir comme nos voisins s'y gouvernent, faire de grandes Compagnies, et pour ce que chaque petit marchand trafique à part et de son bien, et partant, pour la plupart, en de petits vaisseaux et assez mal équipés, ils sont la proie des corsaires et des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts, comme aurait une grande Compagnie, de poursuivre leur justice jusqu'au bout; que
ces Compagnies seules ne se voient pas néanmoins suffisantes, si le Roi, de son côté, n'était armé d'un bon nombre de vaisseaux pour les maintenir puissamment au cas qu'on s'opposât par force ouverte à leurs desseins ; outre que le Roi en tirerait cet avantage qu'en un besoin de guerre, il ne lui soit pas nécessaire d'avoir recours à mendier l'assistance de ses voisins (1) ; que, pour cela, il faudrait, entre autres choses, bannir les changes simulés et supposés dont le gain injuste est si grand qu'en moins de cinq ans, si on ne souffre point de banqueroute, on double son bien ; ce qui fait quitter la marchandise à plusieurs pour s'y employer. »
Ainsi, dans la pensée de Richelieu, le relèvement de la marine et du commerce est un moyen de rendre à la France « son ancienne splendeur » , de lui permettre, à elle dont la situation est privilégiée, de lutter contre la monarchie espagnole, qui tire toute sa puissance de ses possessions coloniales. Il emprunte aux étrangers et surtout aux Pays-Bas, dont la Compagnie des Indes avait été constituée par les actes des 9 juin 1621, 10 juin 1622 et 21 juin 1623 (2), l'idée, ou plutôt l'exemple des grandes Compagnies privilégiées. Il veut que le commerce français se défende en atten-
(i) Richelieu venait, en 1625, de « mendier » aux Hollandais un secours de vingt navires, et avait obtenu avec la plus grande peine qu'ils fussent montés et commandés par des Français. {Mémoires, collection Michaud, I, année 1625.)
(2) Le Mercure français en a donné le règlement. (Mercure fran* cait, t. IX, p. 209-241, année 1624.)
dant qu'une forte marine royale le protège. On peut être sûr qu'il a mis au service de ce programme si important sa ténacité et son énergie ordinaires. Pour ne rappeler que ce qui concerne les colonies, voici la r liste des Compagnies qu'il a fondées ou autorisées :
1625. — Compagnie de la Nacelle de Saint-Pierre fleurdelysée.
1626. — Compagnie du Morbihan.
Octobre 1627. — Compagnie des Cent associés ou du Canada.
1627. — Compagnie des îles d'Amérique.
1635. — Compagnie de l'île Saint-Christophe.
1638. — Compagnie du cap Nord.
1642. — Nouvelle Compagnie de l'île Saint-Christophe.
1642. — Compagnie de Madagascar ou des Indes orientales (1).
Toutes ces Compagnies sont établies sur les mêmes principes. Les plus importants sont formulés dans les articles 17 du contrat des Cent associés, 9 du contrat de rétablissement de la Compagnie des îles d'Amérique, 18 du contrat avec Berryer, 1 et 4 de ce même contrat.
D'après ces deux derniers , l'objectif de Richelieu est : 1° d'étendre et multiplier les colonies, de les
(1) Preuves : Mémoires de Mole, I, p. 423 (collection Michaud). — Archives Affaires étrangères, Amérique, I. — Isahbert : Recueil des anciennes lois françaises. — De Flacourt : Histoire de Madagascar. — Cf. l'analyse du cours de M. Pigeonneau à la Sorbonne (année 1885) dans le journal t Instruction publique.
peupler de colons français, d'y maintenir la religion catholique, à l'exclusion de toute autre; 2° d'activer par elle le commerce et de le protéger pas une marine de guerre. Quant aux autres, ils montrent que cette tradition française de douceur et d'humanité, dont nous avons saisi l'expression dans la littérature du seizième siècle, n'est pas de simple rhétorique, et qu'elle a passé dès ce temps-là dans les faits. Ils établissent, en effet, cette jurisprudence, exclusivement française, qui prononce l'assimilation légale des Indiens baptisés aux colons et même aux métropolitains. Richelieu en a le premier donné la formule, que Golbert lui empruntera plus tard.
Mais il faut remarquer que la conception coloniale de Richelieu ne va pas au delà des colonies de peuplement. Il n'est fait aucun contrat avec une Compagnie de commerce, bien qu'une Compagnie de ce genre (Beaulieu et Le Lièvre) ait reçu privilège royal en 1615, et que des propositions en ce sens aient été faites à Richelieu lui-même. C'est pourtant bien pour étendre le commerce en même temps que pour fortifier l'État que le grand ministre rêve un empire colonial. Mais il ne semble pas avoir dépassé les données de Montchrétien et Lescarbot. Il laisse un progrès à réaliser.
Quant au rôle politique qu'assigne Richelieu à la colonisation, il n'est pas une innovation : Coligny en avait eu déjà la pensée. On peut même dire que l'idée
d'attaquer la puissance espagnole par ce côté est dans l'air à cette époque. Tout le monde s'en occupe dans l'entourage de Richelieu, comme nous le verrons. Mais personne n'en saisit plus vivement que lui les avantages. Nous ne croyons pas exagérer en disant que c'est son idée maîtresse. Dans la lutte entreprise contre la fédération austro-espagnole, peut-être eût-il préféré, s'il avait dû choisir, l'action aux colonies à l'action continentale. Elles se mêlent, en tout cas, Tune à l'autre dans la guerre de Trente ans, et c'est rapetisser la première que de la mettre, comme on le fait ordinairement, au simple rang des mesures d'administration intérieure (1).
La France, du reste, n'est pas la seule, ni même la
première, à soutenir cette lutte d'un nouveau genre
contre l'Espagne. La Hollande, dont la Compagnie
des Indes s'est créé un si bel empire aux îles de la
l Sonde, une si belle clientèle commerciale au Bengale,
;• en Chine et au Japon, et a atteint une telle prospérité
qu'elle donne aux actionnaires, de 1605 à 1648, un
', dividende de 22 1/2 pour 100 (2), a délibérément armé
! contre les colonies portugaises et s'en est rendue maî-
; tresse pour affaiblir l'Espagne, qui les avait confisquées
en 1581. L'Angleterre, qui prodigue les faveurs et les
encouragements à sa Compagnie, languissante jusqu'en
(i) C'est l'erreur de M. Caillet, entre autres. (De l'administration de Richelieu, chap. zu.)
(2) Anonyme : Richesse de la Hollande. (Londres, 1778, 2 vol. in-*>.)
1630, a fait ses premières conquêtes, sous Elisabeth, au cours de la guerre maritime contre l'Espagne; sous les gouvernements pourtant si maladroits de Jacques I* r et de Charles P r , elle essaye de les accroître et de les mettre en rapport commercial, en s'alliant à l'Espagne. Le traité du 29 août 1604 lui assure, au prix d'une trahison (1), des avantages commerciaux en Espagne et même aux Indes espagnoles (article 9), et le traité de Madrid, du 15 novembre 1630, les reconnaît et les accroît. Ainsi la même pensée guide et anime les trois puissances qui ont le plus souffert de l'ambition espagnole au siècle passé. Mais il en résultera entre elles une rivalité furieuse, qui se traduit déjà par des faits, tels que pirateries anglaises, secours aux protestants français, refus de louer ou vendre des vaisseaux, surprise de notre établissement d'Âcadie (2), etc. Les Anglais surtout semblent déjà penser comme un de leurs hommes d'État du dix-huitième siècle qui disait : « Si nous voulions être justes avec les Français, nous n'aurions pas trente ans d'existence. » La possession et l'exploitation des colonies deviennent donc une question de politique internationale,
(i) Traité d'alliance avec la France, du 10 juillet 1603, pour soutenir la Hollande contre l'Espagne.
(2) Surprise de Port-Royal par le capitaine Kertk (1626). Richelieu n'en obtint la restitution qu'en 1632 (traité de Saint-Gerrnain en Laye, 29 mars 1632). — V. notre brochure : Isaac de Bazilfy. (Delagrave, 1887.)
LA COLONISATION DEVIENT QUESTION d'ÉTAT.
Aussi la traite-t-on en conséquence, c'est à-dire avec une réserve diplomatique. Razilly , un des conseillers de Richelieu dont il sera question plus loin, le dit expressément : a Faire des conquestes et trafficqs, le tout avec prudence et secret. » L'action, qui s'affichait autrefois, se cache maintenant. On ne la retrouve plus que dans le fait accompli ou dans les documents d'État. Le public n'en peut raisonner, et l'on en chercherait vainement l'expression dans la littérature.
Ce silence des écrivains contemporains est un fait bien significatif. Il n'admet d'abord pas d'exception. A part une strophe médiocre de Malherbe à l'éloge de Richelieu, une page des Mémoires de Mole sur la Compagnie de la Nacelle de Saint-Pierre fleurdelysée, et un brillant morceau de Mézeray sur l'héroïque action de Gourgues, nous n'avons rien trouvé qu'on puisse attribuer à la question coloniale. On en pourrait chercher la raison dans la tournure d'esprit des contemporains de Descartes, de Bérulle, de Pascal : perdus dans la recherche de l'idéal, ils dédaignaient les questions d'intérêt terrestre. Philaminthe, passant tout le jour dans son observatoire, laissait se faire comme il
pouvait le pot-au-feu. Mais la raison véritable est dans le caractère nouveau que prend l'action aux colonies. C'est désormais une affaire politique ; elle appartient au Roi et au ministre.
l'action sous la régence.
Sous la Régence, l'impulsion donnée par Richelieu continue, et il n'est rien innové. L'action gouvernementale mérite cependant d'être signalée, parce qu'on a trop répété que Mazarin a laissa nos vaisseaux pourrir au port » , et parce qu'il s'est exercé, durant cette période, une influence longtemps ignorée qu'il est bon de dévoiler.
De 1645 à 1651, c'est la Régente elle-même qui porte le titre de « grand maitre de la navigation » et qui signe, en cette qualité, les lettres de provision, les instructions, les encouragements donnés à nos colonisateurs. Elle semble apporter un grand zèle à continuer l'œuvre de son ancien ennemi. Il lui arrive d'écrire des lettres autographes de félicitations aux meilleurs agents, comme Gharnizay (1). Avant elle, c'étaient le duc de Brézé et le chevalier de Fronsac qui avaient
(1) Archives Affairée étrangères, Amérique, I, f° 179.
rempli la charge; après elle, ce fut Vendôme. Les uns et les autres sont plus occupés des profits de leur haute fonction que de ses devoirs. Vendôme, surtout, s'est rendu célèbre par ses tracasseries et sa rapacité.
Qui donc a été le vrai continuateur de Richelieu dans le conseil de la Régence ? Qui a dicté ces instructions, arrêtés, contrats (1) où se retrouvent l'esprit et la méthode du grand initiateur? C'est Fouquet, flétri par les accusations de Colbert, qui, pour la question coloniale , est le trait d'union entre Colbert et Richelieu (2).
Il avait été initié par son père aux intérêts commerciaux créés outre-mer sous le règne de Louis XIII ; il en avait hérité toutes les parts, obtenues par dons, souscriptions ou achats dans les Compagnies alors fondées. Il pensa lui-même à être auprès de Mazarin ce que son père avait été auprès de Richelieu. S'il faut l'en croire (3), « Mazarin avait tellement approuvé ces pensées de mer et de Compagnies, qu'il l'avait chargé de s'en instruire davantage, d'y travailler, et approuvait fort qu'il eût des vaisseaux qui fissent ces grands
(i) Voir la volumineuse collection réunie dans le tome I* de V Amérique, Archives Affaires étrangères, f 112, 122, 170, 178, 179, 433, 435,498, etc.
(2) Archives Affaires étrangères, I, f*539; II, f° 17. — V. Revue de géographie, février 1885 : l'article de M. Gabriel Marcel sur Fouquet. Nous sommes arrivés en même temps aux mêmes conclusions, ayant travaillé aux mêmes sources. (Cf. nos articles à la même Revue, novembre et décembre 1885.) Cf. Lair : Nicolas Fouquet, 2 vol. in-8° (1890).
(3) Les défenses de Fouquet, t. III.
voyages « . Par ambition et par convoitise, plus que par patriotisme, il se fit donc le promoteur des entreprises coloniales. Il organisa la Compagnie parisienne du cap Nord (1653) ; il soutint le duc de La Meilleraye dans ses efforts pour coloniser Madagascar, après Tinsuccès de la Compagnie de 1642 ; il rédigea les contrats de Berryer, Daunay-Charnizay et autres, les instructions données à Du Parquet, Lauson, d'Ârgenson, Poincy, Feuquières, qui se succédèrent au Canada ou aux Iles à titre de gouverneurs. Mais, il faut bien le dire, cette activité n'était pas désintéressée; il y avait des intrigues cachées dans ce louable empressement. Le marquis de Feuquières fut l'agent secret de ces spéculations. Fouquet, en lui faisant donner des pouvoirs extraordinaires, lui imposa un invraisemblable contrat par lequel « il promettait luy donner sa démission quand il voudrait, et ne disposer de sa charge sans son consentement par écrit » .
Quoi qu'il en soit, c'est Fouquet qui dicta le préambule des lettres de provision données à Feuquières, en 1660. Or, ce préambule contient la pensée de la Régence en matière de colonisation. Il y est dit (1) : « Les Roys doibvent veiller au bien de leurs peuples et
aux intérêts de Dieu Les Roys nos prédécesseurs, et
surtout Henry le Grand et Louis le Juste , avaient creu ne pouvoir trouver un meilleur ny plus honorable moyen
(1) Archives Affaires étrangères, Amérique, I, f» 539.
pour satisfaire à l'une et à l'autre de ces obligations qu'en travaillant par de nouvelles découvertes à Testablissement des colonies françaises dans les isles, costes et terre ferme de l' Amérique, pour enrichir ce royaume par ce nouveau commerce, et porter la lumière de la foy à des nations ensevelies dans les ténèbres du paganisme. » C'est, on le voit, la pensée même de Richelieu. La tradition qu'il a créée est scrupuleusement suivie jusqu'au règne personnel de Louis XIV.
Ainsi, peupler les terres nouvelles avec des colons français et catholiques, par l'intermédiaire de grandes Compagnies privilégiées, pour accroître, contre l'Espagne, la grandeur politique et commerciale de la France, et pour « servir les intérêts de Dieu » , telle semble être la formule de l'action coloniale de la première moitié du dix-septième siècle.