MÉMOIRES ADRESSÉS A RICHELIEU
a Ces relations se présentent à vous, dit Champlain dans sa dédicace (1), comme à celui auquel elles sont principalement dues, tant à cause de l'éminente puissance que vous avez en l'Église et en l'Estat, comme en l'authorité de toute la navigation, que pour estre informé ponctuellement de la grandeur, la bonté et la beauté des lieux qu'elles vous rapportent. »
Ainsi pensèrent tous ceux qui, par patriotisme et par goût des entreprises, ont collaboré à l'œuvre coloniale de cette époque. Il fut adressé à Richelieu, dont la pensée était connue, une foule de mémoires, projets, plans, qui montrent l'empressement général et désignent les hommes d'action prêts à se dévouer. La
(1) Relation de 16*7.
plupart de ces travaux sont restés inédits. Ils méritent cependant d'être étudiés, et Ton connaîtra, par eux, les préoccupations coloniales d'une société qui s'est beaucoup employée aux travaux d'outre-mer.
Dès 1626, Richelieu reçut cinq mémoires ou lettres « sur le fait du commerce et de la marine » . Lui-même est l'auteur ou l'inspirateur d'un grand nombre de contrats, lettres, rapports et statistiques ayant le même objet.
De tous ces documents, il en est deux qui sont particulièrement intéressants et instructifs : un Mémoire du chevalier Isaac de Razilly et un Mémoire anonyme, adressés l'un le 26 novembre 1626, l'autre dans la même année, sans indication de mois.
« Plusieurs personnes de qualité, écrit Razilly (1), et mesme du conseil, m'ont dit et soutenu que la navigation n'estayt point nécessaire en France, d'aultant que les habitants d'ycelle avoyent toutes choses pour vivre et s'habiller, sans rien emprunter des voisins; partant, que c'était une pure erreur de s'arrêter à fayre naviguer, et que l'exemple est que l'on a toujours mesprisé au passé les affayres de la mer comme estant du tout inutiles; et oultre que les Françoys ne sont pas capables d'entreprendre des voyages de long cours ny
(i) Nous avons publié ce Mémoire, d'un intérêt capital, avec une courte biographie de l'auteur, dans une brochure intitulée : Un colonisateur du temps de Richelieu ; Isaac de Razilly : Biographie, Mémoire inédit. (Delagrave, 1887, in-8*, 37 pages.)
planter colonies. A quoy je réponds que ce sont vieilles cbymères de croire que la navigation ne soyt point nécessayre en France et que les Françoys ne soient propres à naviguer, et prétends fayre voyr le contraire. »
Voilà d'abord une importante constatation. Il s'est trouvé, même au temps de Richelieu, où l'adhésion semble unanime, même dans le conseil où Richelieu commande, des personnes éclairées qui refusent aux Français toute aptitude aux entreprises maritimes et coloniales. Était-ce par esprit d'opposition au ministre ou sincèrement? On ne saurait le dire. Ces opposants n'ont fait connaître leurs motifs dans aucune publication. Il est probable qu'avec cette promptitude de jugement et ce pessimisme à notre égard, qui nous sont familiers, ces personnes ont été frappées de l'insuccès relatif de nos établissements du seizième siècle et ont préféré, pour asseoir leur jugement, l'aventure de Villegagnon à la colonisation de Ghamplain. Mais on traite déjà ces appréciations de « vieilles chymères » , et l'on met un amour-propre national « à prouver le contrayre » . Razilly dit éloquemment : « J'ay le cœur tout serré, quand je viens à considérer les discours que font tous les jours les estrangers quand ils parlent de la France, et mesme j'ay eu dispute pour soutenir l'honneur du royaume. »
Pour faire taire les étrangers et convaincre les Français, Razilly voudrait faire cesser l'infériorité de la
France sur mer. Il a élaboré à cet effet tout un plan de réformes et de créations. Richelieu et Colbert l'ont exactement suivi ; c'est comme le programme de l'action coloniale au dix-septième siècle (1). En voici le résumé :
« Pour remettre la navigation et ensuite fayre des conquestes et traficqs, que l'on exécutera dans les quatre parties du monde » , il faut : 1° « persuader un chacun de risquer sur mer et trouver fonds pour la navigation » ; et pour cela, permettre à la noblesse le commerce de mer sans dérogation et anoblir les marchands qui s'y livrent; 2* fonder une Compagnie où le Roi, les ministres, les princes du sang et grands sei-. gneurs seront intéressés, chacun fournissant un navire qui portera son nom; faire, par autorité du Roi, construire un navire par chaque ville importante du royaume ; y faire contribuer le clergé pour le cinquième de son revenu, « en considération du spirituel engagé en Afrique et Amérique » ; 3° créer de nouveaux revenus, et en employer la moitié pour faire un fonds de 1,500,000 livres destiné à l'entretien de vingt bons navires et dix pa taches, dont on fera trois escadres en Normandie, Bretagne et Guyenne ; établir des fonderies de canons au Havre et à Brest, des écoles de canonniers dans tous les ports ; 4° avec cette flotte, faire expédition
(1) M. Pigeonneau en a fait un remarquable commentaire au tome H de •on Histoire du commerce. Nous ne pouvons mieux faire que d'y renvoyer le lecteur.
contre Salle dans le Maroc ; employer le surplus à Terre- Neuve ou sur les côtes françaises ; favoriser le commerce d'Afrique, du Levant, de la mer Baltique, de l'Angleterre et Irlande; faire le commerce de l'Asie et des Indes orientales par l'intermédiaire d'une puissante Compagnie, mais « sans y planter colonies » , à cause de l'éloignement et de la situation prise par l'Espagne et le Portugal; au contraire, faire des colonies au Canada par les soins de la Compagnie du Morbihan, et surtout prendre le pays d'Eldorado « qui s'étend à travers du Brésil et du Pérou jusqu'à la mer du Sud » ; 5° établir des colonies, non par des marchands, « qui n'y sont pas propres * , mais « par un homme de qualité et faveur, qui aurait la libre disposition d'une bourse commune faite par des trésoriers-partisans » .
Qu'on se rappelle les idées de Montchrétien (1), celles de Razilly ne sont-elles pas identiques? Les raisons invoquées pour a entreprendre sur mer » et les moyens proposés sont presque complètement les mêmes; même argument en faveur des Compagnies privilégiées ; même constatation des répugnances des uns, des aspirations des autres, à l'égard des entreprises lointaines et de l'émigration. On dirait que Razilly a emprunté à Montchrétien toute la partie théorique de son Mémoire. Mais on sait que le traité de Montchrétien a passé presque inaperçu de son temps; l'auteur a joui d'une
(1) V. plus haut, liv. I, cbap. m, g 3.
médiocre considération et s'est rangé dans l'opposition huguenote. Il est donc peu probable que Razilly, qui est chevalier de Malte, Tait connu ou lu. S'il se rencontre avec lui dans presque toutes ses idées, c'est qu'elles appartiennent à leur génération. Rien mieux que cette communauté fortuite ne montre l'état de l'opinion à ce moment.
Le Mémoire anonyme (1), adressé à peu près à la même date, n'a pas la valeur pratique de celui de Razilly, mais il a deux très grands mérites : il expose avec netteté et fermeté une large politique coloniale, et il est comme prophétique en plusieurs points; de plus, il préconise les établissements dans les Indes orientales, que proscrivait Razilly, et il complète ainsi l'information dont profitera Richelieu.
« Pour rendre, dit l'auteur, l'establissement du commerce digne de la personne qui l'affectionne, il semblerait important d'entreprendre quelque chose de grand du costé des Indes orientales. Gela se peut faire en descouvrant de nouveaux pays ou se servant de ceux qui sont desjà descouverts. » La terre australe (2) ou la Nouvelle-Guinée lui paraissent convenir à ces établissements : « Ce sont, d'après les Mémoires d'un que l'orage y a jeté depuis quelque temps, terres plus fertiles et peuplées que le Canada et lieu propre à s'habi-
(1) Archives Affaires étrangères, fonds français, n° 783, f* 154 et suiv, — V. Appendice.
(2) Il la place entre le cap Comorin et la petite Java.
tuer à participer comme eux au trafic des Molucques, de la Chine et du Japon. »
Quant aux moyens, il propose : ou bien de saisir tous les établissements portugais, avec l'aide des Anglais ou des Hollandais, ou bien de s'emparer sans eux d'Ormuz ; cela fait, de négocier à Gonstantinople pour être reçus « à l'embouchure de la mer Rouge, comme à Aden, et de là traicter librement en ceste mer et
fayre passer l'espicerie a Suez et au Gayre, puis,
par le Nil, en Alexandrie ou Damiette, sur la Méditerranée » .
Cette étude nous fait bien entrer dans l'esprit du temps. Elle donne une idée des aspirations patriotiques que le cardinal entretenait autour de lui. Le but proposé est « d'affaiblir les Espagnols sur la Méditerranée » en formant contre eux une sorte de ligue maritime et commerciale. Les motifs invoqués sont
« l'aparence de trouver un nouveau et grand fonds pour les finances » , afin d'entretenir et d'augmenter
« ceste armée navale, si nécessaire pour le commerce » , et la nécessité de présenter aux particuliers une entreprise plus fructueuse que « la pescherie du Canada » . D'autre part, à côté d'erreurs et d'utopies (1) ,
(1) La « terre australe ■ , sorte de continent emplissant l'océan Indien, est une erreur géographique de l'époque (cf. les cartes d'Asie, Afrique et Amérique de Sanson, 1652-56-57, 3vol.in-4°). — C'est une utopie que cette alliance en vue d'une action coloniale commune entre la France, l'Angleterre et la Hollande, qui sont dès lors rivales et presque ennemies à propos de la colonisation.
combien d'idées fécondes n'y trouve-t-on pas? Ce rêve de l'influence française en Orient, c'est toute l'œuvre de Dupleix; ce rôle assigné à la mer Rouge et à Suez, c'est la pensée de Golbert et de M. de Lesseps; ce projet d'établissement à proximité de la Chine, du Japon et des Moluques, c'est la raison de notre action actuelle dans l'Indo-Chine. Enfin, l'Angleterre, sinon la France, n'a-t-elle pas réalisé à son profit ce dessein d'enlever aux Portugais et aux Espagnols le commerce oriental et méditerranéen?
Quel est l'auteur de ce curieux Mémoire? C'est à coup sûr un grand personnage, car il termine en disant que « l'excellence de l'aventure et la dignité de son autheur obligent à quelque chose de grand » . Nous ne serions pas éloigné de l'attribuer au prince Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, grand écuyer de France et gouverneur d'Anjou. Il était, en effet, connu pour l'intérêt qu'il portait aux entreprises coloniales. Le P. Sagard lui dédia, en 1632, sa relation Le grand voyage au pays des Hurons. Surtout il a fait, en 1630 (1), une proposition qui, par les moyens, sinon par le but, a quelque analogie avec la précédente. Il s'offre à faire, à ses frais, une expédition tendant à enlever aux Espagnols l'île de Saint-Domingue. « Et d'aultant, ajoutet-il, qu'il faut de grands deniers pour fournir à ladicte entreprise, sy ce dessein plaist à Son Éminence, je lui
(i) Archives Affaires étrangères, Amérique, I, f» 99.
déduiray les moyens par lesquels je prétends trouver les fonds pour cela. » Ces moyens pourraient bien être ceux auxquels fait allusion le Mémoire anonyme, quand il parle de * l'aparence de trouver un nouveau et grand fonds pour les finances » . Quoi qu'il en soit, Fauteur de ce Mémoire, Henri de Lorraine ou un autre, a des vues d'homme d'État et est digne de s'adresser à Richelieu.
Le cardinal reçut, en 1632, un autre travail non moins intéressant. Il était signé du nom d'un étranger, Wilhem Usselingue, Hollandais (1). Longuement développé, bien qu'en un français pénible, il propose tout un plan d'association commerciale et coloniale avec la Suède et les princes allemands. Le but est d'enlever aux Espagnols l'empire des mers.
u Les raisons, dit Usselingue, qui m'ont induicts à ce croire, sont entre autres les suivantes. » Et il en énumère vingt-trois, qui sont soigneusement numérotées et entourées des commentaires nécessaires. Elles se réduisent à ce syllogisme : la maison d'Autriche est « la cause de touttes (sic) les troubles qui, durant plus de cent ans en ça, ont esté suscités à la chrestienté » , et le roi d'Espagne est le principal soutien de cette ambitieuse maison. Or, le roi d'Espagne n'est puissant que par ses colonies d'Amérique, qui lui rapportent annuellement de 50 à 60 millions de livres,
(1) Archives Affaires étrangères, Amérique, I, f° 110.
dont les deux tiers sont de bénéfice net. Donc, la France, qui fait tant de dépenses « en levée de gens de guerre, aydes et secours de ses alliés, amis et bons voisins oppressés » , pour abaisser la maison d'Autriche, a tout avantage à s'associer à une Compagnie dont le but est de détruire la richesse de l'Espagne ; a elle fera plus avec un million en ceste Compagnie qu'avec cent millions en despenses de guerre » .
Ce raisonnement n'était pas pour déplaire à Richelieu. La proposition était, d'ailleurs, une réponse à la tentative faite en 1628 par l'Empereur et le roi d'Espagne, de réunir en une sorte de zollwerein les villes hanséatiques avec les villes d'Allemagne et d'Espagne déjà affiliées à la Compagnie des Indes de Se vil le, fondée en 1624. Cette union commerciale devait être expressément dirigée contre la Suède, le Danemark, l'Angleterre, la Hollande et la France; «leurs produits indispensables » ne pourraient pénétrer dans l'union que par l'intermédiaire des associés, et cet intermédiaire leur serait nécessaire pour s'approvisionner de tout ce qu'ils avaient l'habitude d'acheter en « Allemagne et Espagne (1) » . L'assemblée de Lubeck avait repoussé ces ouvertures; car, avait-elle dit, * les villes
(1) Le Mercure français, XIV, p. 355 et suiv. (année 1628), donne tout le détail de cette affaire : a la page 407, le refus motivé de l'Assemblée de Lubeck. — 11 donne aussi, t. XII, page 30 (année 1625), « le dessein d'une armée provinciale des pays de Flandres obéissans à l'Espagne pour empêcher le commerce des Hollandais avec les Anglais et les Français ».
hanséatiques ont avant tout besoin du passage des détroits, qu'elles se fermeraient par là » . Richelieu, non plus, ne prit pas en considération le projet qui lui était proposé et n'abandonna pas la guerre en Europe pour Faction exclusive sur mer et aux colonies. On voit, en tout cas, par ces propositions diverses, que le rôle de la question commerciale et coloniale dans la guerre de Trente ans aurait mérité d'être étudié par les historiens; on y trouve l'explication des efforts que fit Gustave- Adolphe, de 1626 à sa mort, pour créer en Suède une Compagnie des Indes orientales (1).
Au temps de Colbert, une rivalité analogue se produisit. Les Espagnols offrirent aux princes d'Allemagne de composer une Compagnie de commerce pour les Indes. Colbert, aussitôt, adressa à nos ambassadeurs près des cours du Nord et d'Allemagne un mémoire à communiquer, pour inviter les princes à entrer dans les Compagnies des Indes occidentales et des Indes orientales, qui venaient d'être fondées en France. Il termine par ces paroles : « Sa Majesté ne doute pas que tous les rois et princes à qui ce mémoire sera communiqué, ne connaissent bien facilement la différence qu'il y a entre la solidité et les avantages de ces propositions et les espérances des Espagnols (2). »
Si Colbert peut tenir ce langage en 1664, c'est que
(i) Du FnESNE de Francheville : Histoire de la Compagnie des Indes, page 13.
(2) P. Clément : Correspondance de Colbert, II, pages 427-433.
l'œuvre de Richelieu et de ses conseillers a porté ses fruits.