LES PUBLICATIONS
Le public a-t-il témoigné le même intérêt? Au défaut de la littérature, qui est muette sur ce sujet, force nous est de le chercher dans l'analyse des publications spéciales, relations ou autres, et dans quelques faits caractéristiques .
Les publications sur les pays étrangers sont beaucoup plus nombreuses au dix-septième siècle qu'au siècle précédent. Nous en avons compté près de 450 de 1600 à 1 66 1 , et environ 230 depuis 1625. C'est une moyenne de 6 par an; certaines années, celle de 1645 entre autres, en ont compté jusqu'à 19.
Ces nombres, il faut l'avouer, seraient notablement réduits, si nous en retranchions, comme pour le seizième siècle, toutes les relations religieuses envoyées de F Orient. Il n'y a, en effet, entre les dates indiquées, que 74 livres sur l'Amérique, contre 165 sur l'Orient, ou même 112 contre 341 entre les dates extrêmes.
Mais voyez le progrès. Dans les vingt-cinq premières années du siècle, sur 216 publications, l'Amérique n'en inspire que 38 : c'est environ le sixième. Dans l'intervalle de 1625 à 1661, elle est représentée par 74 contre 165 : c'est presque la moitié. L'action française, en effet, se porte principalement au Canada et , aux Antilles, et la curiosité du public l'y suit.
Toutefois, il se poursuit en Orient une autre action, dont il faut tenir compte, car elle s'impose aux hommes d'État et au public. C'est l'action des missionnaires. Le fameux P. Joseph fut nommé par le Pape, en 1625, directeur des missions du Levant, et cette nomination, qui concorde avec celle de Richelieu à la charge de grand maître de la navigation, est une nouvelle preuve des fermes résolutions prises alors en vue de l'expansion coloniale. Seulement, comme il est dit plus haut, on ne songe pas encore à l'exploitation commerciale de l'Orient. On s'en tient, de ce côté, à la propagande religieuse, qui n'est d'ailleurs pas la moindre partie du programme colonial de l'époque. Le P. Joseph s'y employa avec son ardeur et son adresse ordinaires. Il envoya dans l'Inde, la Chine, le Japon, la Perse, de
nombreux Capucins français, missionnaires à la fois et agents diplomatiques. Tous lui adressèrent des relations qui furent presque toujours livrées au public (1). Elles sont d'une autre importance que les anciennes lettres des Jésuites, et il ne nous est plus permis de les négliger. Pour être principalement religieuses, elles n'en jouent pas moins le même rôle d'initiation que les relations des découvreurs de terres neuves au siècle précédent.
Les Voyages du Levant, que nous avons aussi laissés de côté précédemment parce qu'ils n'avaient qu'une valeur confessionnelle (2), changent eux-mêmes de caractère et méritent de nous occuper. Au lieu du vieil esprit des croisades qui les inspirait jadis, on y trouve, après 1600, deux nouveaux sentiments dont l'expression intéresse notre sujet : la curiosité scientifique et le patriotisme. Le gentilhomme breton Villamont, « qui part de la duché de Bretagne en 1588 » pour faire un voyage dans le Levant et qui en publie la relation en 1598 (3), nous montre la transition. Il déclare qu'il a entrepris son voyage « parce que les voyages forment l'esprit par la comparaison des mœurs de différents peuples » . De même, le Lorrain Henri de
(1) Cf. Ch. Joret : J.-B. Tavernier (page 16).
(2) Excepter les Observations de plusieurs singularité* du naturaliste manreau P. Belon, dont nous avons parlé précédemment; c'est une œuvre de science plus que de foi.
(3) Voyage a" Italie, de Grèce et a" Egypte, cinq fois réimprimé jusqu'en 1618.
Beau veau, qui publie en 1608 sa Relation journalière du voyage du Levant (1), dédiée à Henri de Lorraine, duc de Bar, et approuvée par les Gordeliers de Toul, assure « que le désir de servir à sa patrie Ta porté au delà des mers » .
Ainsi, toutes les publications ayant pour objet les pays hors d'Europe ont les caractères que nous devons demander aux ouvrages d'intérêt colonial.
Quels sont maintenant les enseignements qu'ils nous donnent?
Le lieu de leur publication n'est d'abord pas indifférent. De nos jours, si la province faisait concurrence à Paris pour la publication d'oeuvres ayant un même objet, ce serait un signe certain que cet objet préoccupe vivement l'opinion et qu'il est « populaire » . Or c'est le cas au dix-septième siècle pour le sujet qui nous occupe. Sur les quatre cent cinquante livres ou brochures que nous avons comptés, cent vingt au moins ont paru en province.
Il ne faut pas dire que c'est là un cas fortuit, ou que la centralisation littéraire n'était pas alors aussi grande qu'aujourd'hui. Nous convenons que Paris n'avait pas encore attiré à lui, comme il l'a fait depuis et dès la fin du siècle, toute l'activité intellectuelle de la nation. Les imprimeries fondées dans les différentes villes, au cours du siècle précédent, n'ont pas encore abandonné
(1) Quatre éditions en dix ans.
la concurrence, et les Universités ou les couvents leur continuent leur clientèle. Les auteurs, suivant leurs relations personnelles ou leur lieu de naissance, les choisissent de préférence (1). Mais ce n'est pas à cela seul qu'il faut attribuer la dispersion des éditeurs, pour la série d'ouvrages que nous étudions. On voit très bien, en effet, les villes faire le choix qui convient à leurs intérêts. Lyon, par exemple, que touche surtout le commerce du Levant, publie trente-sept récits sur l'Asie et l'Afrique barbaresque contre huit sur les Indes occidentales.
Il semble donc qu'on puisse légitimement inférer du relevé des éditions provinciales le goût des différents groupes de population. Il serait excessif, sans doute, de conclure à une préférence exclusive. Telle congrégation, en effet, vouée à une mission particulière, a pu faire publier ses relations par le libraire le plus à sa proximité, sans que le public ait contribué au choix de la contrée à convertir ou manifesté une préférence pour les nouvelles qui en viennent. Douai, par exemple, n'eut pas nécessairement d'engouement pour le Japon, bien que les Jésuites y aient, de 1606 à 1618, publié en français et en latin leurs Lettres annuelles du Japon. De même, les habitants du Mans
(1) Le P. Biard, « Grenoblais » , se fait imprimer à Lyon ; le P. du Jarric, « Tholosain » , à Bordeaux; Daniel « de Dieppe » , à Rouen, etc. — Par contre, le sieur de La Boullaye Le Gouz, « gentilhomme angevin ■ , s'est fait, on ne sait pourquoi, éditer à Troyes plutôt qu'à Angers ou à Paris.
ne peuvent être taxés d'enthousiasme pour les missions générales ou particulières, parce qu'il a plu à un de leurs évéques d'établir parmi eux un couvent des missions et à un des moines de publier au Mans son Voyage des isles camercanes en l'Amérique (1). Toutefois, partout où Ton trouve une série de publications de même nature, ayant pour objet la même contrée, on peut supposer que ces publications ont satisfait un goût ou qu'elles l'ont fait naître. Dans les deux cas, c'est une manifestation qui nous appartient.
Quoiqu'il en soit, la multiplicité des villes qui fournissent les éditions est, sans contredit, une preuve de la généralité du goût ainsi manifesté. Or, il n'y eut pas moins de vingt-sept villes qui éditèrent des œuvres d'intérêt colonial, y, compris toutefois Lille, Douai, Valenciennes, Nancy, Avignon, qui ne sont pas encore à la France; Pont-à-Mousson et Arras, qui ne deviennent françaises qu'en 1632 et 1640. En tête, se place Lyon, avec 45 publications, puis Rouen, avec 19; Bordeaux en compte 10; Lille, 8; Douai, 6; Troyes, 4; Aix, Toulouse, Caen, Rennes, Arras, 3 chacune; Dieppe, Valenciennes, Nancy, Nantes, 2 seulement; et enfin, on n'en trouve qu'une à Grenoble, Avignon, Agen, Niort, Pont-à-Mousson, Toul, Chaumont, Poitiers, Bourges, le Mans, la Flèche, Angers.
(1) Couvent établi en 1645 par décret de l'évèque Émeric Marc de La Ferté. (Archives de la Sarthe, G. 739.) — L'auteur est le Carme Maurile de Saint-Michel.
Nous ne croyons pas que la querelle même des Jansénistes et des Molinistes ait produit un pareil effort de publicité.
Quant aux préférences des lecteurs, elles nous seront indiquées avec sûreté par le dénombrement comparatif des ouvrages d'après les contrées et par l'examen de ceux qui ont eu le plus de vogue. .
Les contrées qui ont le plus excité la curiosité des \ voyageurs ou des lecteurs sont : le Levant (Turquie, \ Lieux saints et Perse), qui se présente avec 96 publi- \ cations; la Chine et le Japon, avec 74; la Nouvelle- France, avec 52; les Indes orientales (îles et Asie intérieure), avec 45; l'Afrique barbaresque, avec 37. Viennent en seconde ligne : l'Amérique méridionale, qui est l'objet de 18 relations; les Indes occidentales (possessions espagnoles), qui atteignent le même chiffre; l'Afrique (côtes et intérieur), qui en compte 16; la Gochinchine et le Tonkin, 13. Les moins favorisées ont été les Antilles et le Groenland, qui n'en ont attiré que 8 et deux auteurs.
En additionnant ces chiffres par continent, on trouve 228 livres sur l'Asie, 98 sur l'Amérique et 53 sur l'Afrique (1).
D'après ces chiffres, c'est l'Asie qui semble en
(1) Cela ne fait qu'un total de 381, au lieu de 450. Mais nous avons naturellement laissé de côté les ouvrages qui ne peuvent être affectés à telle ou telle contrée : ainsi 14 documents officiels, 20 récits de voyages autour du monde, une dizaine d'écrits purement scientifiques (histoire naturelle ou philosophie), etc.
faveur. Lescarbot et Champlain, dont nous avons constaté le succès, ne sont plus réimprimés depuis 1618 et 1632. Aucune relation sur l'Amérique n'a retrouvé la popularité des leurs. Le grand voyage au pays des Hurons, du Récollet Sagard Théodat, a seul été réédité (1632, 1636). Cela n'implique pas, cependant, que l'Amérique soit en discrédit : nous en avons donné plus haut la preuve. Mais cela démontre que les « terres neuves » , pour les hommes du dix-septième siècle, ne sont plus les îles et terres d'Occident; ce sont celles de l'Orient. Champlain et Lescarbot ont contribué euxmêmes à créer ce nouveau goût : d'un côté, ils n'ont rien laissé à apprendre sur l'Amérique, au moins l'Amérique française; de l'autre, ils ont préconisé l'emploi des missionnaires, qui emplissent la scène après eux.
C'est, en effet, aux relations des missionnaires que l'Asie doit d'avoir le plus occupé l'attention du public. Là, opèrent Capucins et Jésuites, les premiers en Perse et dans l'Inde principalement, les seconds presque exclusivement en Chine, Indo-Chine et Japon. Leur zèle de conversion n'a d'égal que leur ardeur de publication (1). Nous verrons plus loin que les esprits en
(1) Le P. Couplet, dressant, en 1686, la liste des Jésuites qui ont été employés aux missions de Chine et le catalogue des livres écrits par eux en chinois, presque tous annoncés ou traduits en France, compte 106 Jésuites (dont 11 seulement avant 1600) et 340 volumes jusqu'en 1636 seulement. (Cf. Batlb, Nouvelles de la République de Lettres, octobre 1686.)
France sont montés à peu près au même diapason. Prenons seulement l'exemple des Jésuites. Le P. Trigant s'impose d'abord avec son Histoire des missions du Japon, traduite par Morin, 1614, rééditée en 1624, avec son Histoire de r expédition chrétienne au royaume de la Chine, traduite en 1616 par Riquebourg, imprimée la même année en latin à Lyon, l'année suivante en français à Lille et à Paris, une seconde fois à Lyon en 1639, enfin avec son Vocabulaire chinois, d'abord imprimé à Nankin en 1620, d'après le P. Cotton. Le P. Alexandre de Rhodes, déjà connu par deux publications faites en 1587 et en 1603 sur la Chine et le Japon (1), avait laissé de nombreuses notes et relations manuscrites : son Ordre les publia scrupuleusement. En 1650, ce fut la Relation des progrès de la foi au royaume de Cochinchine; en 1651, Y Histoire du grand royaume du Tonkin et des grands progrès que la prédication de V Évangile y a faits; en 1653, un Sommaire des divers voyages et missions apostoliques du P. Alexandre de Rhodes à la Chine et autres royaumes de l'Orient, depuis l'an 1618 jusqu'à l'an 1633 ; en même temps, le libraire Cramoisy rééditait la relation de 1603. Or, le premier ouvrage fut réimprimé à Paris en 1652 ; le second le fut trois fois à Lyon en français ou en latin, dans les années 1651 et 1652. Le P. Alexandre de la Croix
(1) La vie et martyre de plusieurs religieux de la Compagnie de Jetus dans le Japon, fait en collaboration avec Eutèbe de Nuremberg. (Bordeaux, 1597.) — Divers voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes en la Chine et autres royaumes de V Orient, (Paris, 1603.)
fit paraître à Rennes, en 1631, la Relation de la nouvelle mission des PP. de la Compagnie de Jésus au royaume de la Cochinchine, traduite de l'italien du P. Borri. Son livre fut imprimé à Lille en 1632, à Vienne en 1633, à Paris en 1652. Enfin, comme si ces traités, un peu lourds et compacts, n'étaient pas suffisants à satisfaire la curiosité, les bons Pères imaginèrent, en 1633, de publier leurs Lettres annuelles de la Chine ou du Japon. C'étaient de courts et maniables opuscules dans le genre des Annales de la propagation de la foi d'aujourd'hui. Le public pouvait s'y repaître de touchantes scènes de conversion, de naïfs propos de sauvages (les Chinois eux-mêmes étaient des sauvages!) ou de dramatiques martyres. A entendre tout ce bourdonnement, on pourrait croire que les noms des PP. Jésuites étaient les plus familiers aux lecteurs de voyages ; le Japon, la Chine, la Cochinchine et le Tonkin, l'objet des principales préocupations des contemporains.
Il n'en est pas tout à fait ainsi cependant. Il ne manque pas d'ouvrages laïques qui ont partagé la faveur dont semblent s'emparer les congréganistes. Non moins estimables, ils ont été en réalité plus estimés; ils ne le cèdent que pour le nombre.
Voici d'abord les Voyages en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales, de Jean Mocquet. Moins par sa date que par sa vogue, par les fonctions de l'auteur et par son élévation d'esprit, ce livre mérite une place d'honneur. Mocquet était garde du « Cabinet des sin-
LA PLUS GRANDE EXPANSION. — LES COMPAGNIES, iii
gularitez du Roy aux Tuileries » . Il entreprit ses voyages sur Tordre de Henri IV et dans le but d'enrichir ses collections. Il exprime sa joie, au retour, « d'avoir maintenant le moyen de continuer et parfaire le cabinet des singularitez qu'il a, par le commandement de Sa Majesté, commencé à dresser au palais des Tuileries ; entreprise si louable qu'elle mérite bien d'estre adjousiée à tant d'autres dignes actions d'honneur et de vertu, qui rendent Sa Majesté célèbre et recommandable à tousiours (1) » . Une pensée très haute l'a soutenu dans ses pérégrinations dangereuses et le porte à en faire le récit : il l'exprime en ces termes : « Dieu ayant mis l'univers sous la cognoissance de l'homme, ce n'est pas de merveille que naturellement nous soyons portés à la curieuse recherche d'iceluy..., car de quel ravissement d'esprit ne nous sentons-nous emportés quand nous venons à considérer la création de la terre et de la mer!... Ces considérations, outre ce qui est de ma curiosité naturelle, m'ont principalement esmeu à entreprendre divers voyages, dont Dieu m'ayant fait la grâce de retourner sain et sauf, j'ay pensé estre raisonnablement obligé à en faire part à mon pays. » Cette curiosité philosophique, ce dévouement à la science et à la patrie, ne valaient-ils pas le prosélytisme plus ou moins intéressé que nous venons
(1) Dédicace à Louis XIII. — La collection avait été commencée dès le règne de Henri II, dans le château de Madrid. P. Belon en parle dans ses Observations sur les singularitez,.. (V. notre article sur P. Belon, Revue de géographie, novembre-décembre 1887.)
de voir s'étaler? Les lecteurs pouvaient, à coup sûr, en retirer plus de fruit. On n'est donc pas étonné de voir le livre atteindre sa quatrième édition en 1665 (1).
Un autre sympathique voyageur, dont le récit fut également fort apprécié, c'est le sieur de La Boullaye Le Gouz, «gentilhomme angevin » , le même qui fut, en 1664, chargé de préparer les voies dans l'Inde à la nouvelle Compagnie et de rendre le Grand Mogol favorable. Il voyagea durant de longues années en Orient et visita de nombreux pays dont il se plaît à faire rénumération : « Italie, Grèce, Natolie, Syrie, Perse, Palestine, Karamenie, Kaldée, Assyrie, État du Grand Mogol, Bijapour, Indes orientales des Portugais, Arabie, Egypte, Hollande, Grande-Bretagne, Irlande, Danemarck, Pologne, isles et autres lieux d'Europe, Asie et Afrique. » Ce coureur intrépide avait mérité d'être appelé par excellence en Europe le voyageur catholique, et d'être connu en Orient sous le nom oriental d' o Ibrahim-bey » . Il s'est d'ailleurs fait représenter en costume persan à la première page de son livre. Nous avons affaire, en lui, à un fanatique de voyages, à un affamé de nouveautés, peut-être aussi, si Ton en juge par les amis qu'il s'est faits en tous lieux et dont il dresse la liste très longue, à un négociant plein d'initiative. C'était un observateur, en tout cas. Il donne, par exemple, le fac-similé des caractères hiéroglyphi-
ques qu'il vit sur la ceinture d'une momie. Aussi estce par ordre exprès du Roi qu'il publie à Troyes, en 1653, ses Voyages et observations. Il les dédie à un de ses amis de rencontre, le cardinal Gapponi, bibliothécaire du Vatican. Est-ce l'orgueil de cette distinction particulière ou une morgue gentilhommesque qui lui fait traiter avec dédain le lecteur à qui il s'adresse? Il se présente à lui, en effet, avec une crànerie très originale, u Le peu de dessein que j'avais, dit-il, de mettre au jour ces Mémoires... te doit dispenser, lecteur, de l'obligation que tu m'aurais, si je l'avais fait pour ta seule considération. Si tu ne les trouves pas à ton goût, je te puis assurer que ta censure n'est pas au mien, et soit que tu les rejettes ou que tu les approuves, le tout m'est indifférent. » Il faut avoir affronté mille dangers et avoir vu mille choses, pour oser parler de ce ton. On avait trop d'esprit au dix-septième siècle pour s'en fâcher, et les Voyages du sieur de La Boullaye Le Gouz eurent quatre éditions avant 1661 et d'autres après (1).
Un livre qui eut plus de vogue encore que les précédents fut Y Histoire du sérail de Michel Baudier, du Languedoc. Paru en 1626, il fut réimprimé en 1631, en 1635 (à Londres), en 1642 (à Rouen et Paris), en 1662, 1669, etc. Ce n'est plus une relation. L'auteur prétend même éviter au lecteur a les longs voyages et
(1) 1653, 1654 à Troyes et Paris, 1657.
les périls qui s'y rencontrent » , tout en satisfaisant sa curiosité. C'est proprement un livre de vulgarisation. Il fait connaître « la cour du Grand Seigneur » , et, dans le même volume, « la cour de Chine » . Baudier est un historien. L'Histoire du sérail est son premier ouvrage; il le fit suivre de beaucoup d'autres, ayant toujours pour objet la Turquie ou la France. Mais c'est un historien moraliste, qui veut faire du tableau des mœurs un enseignement de morale. Ainsi, dans V Histoire du sérail, il veut donner a à tous ceux qui ont bien connu la cour et ne l'ont point aimée un exemple de tous les vices qu'elle engendre au milieu des délices dont elle a sucré sa poison » , à savoir : l'amour, la cruauté, l'avarice. De même, « ce qui l'a porté à la teneure de Y Histoire de la cour de Chine, sont les rares et éminentes qualitez des esprits chinois.. . chez qui on voit deux puissances toujours agissantes : la récompense asseurée pour la vertu et la peine infaillible pour le vice » . Avec cela, Baudier est véridique. De La Boullaye Le Gouz déclare qu'il a trouvé l'exposé de Baudier si semblable aux mémoires qu'il avait rapportés de la cour du Grand Ture, qu'il les a retranchés de son livre.
D'autres ouvrages ont pris place à côté des précédents dans la faveur publique. Les Voyages de François Pyrard de Laval , contenant sa navigation aux Indes orientales, Maldives, Moluques et Brésil, furent édités successivement en 1611, 1615, 1616, 1619,etaprès un
long intervalle en 1679. La Relation du voyage d'Oléarius en Moscovie, Tartarie et Perse eut une bizarre destinée. Résultat d'une ambassade allemande, elle fut publiée en français, à Paris, en 1629, avec le Voyage deJ.-A. de Mandelslo, jeune gentilhomme envoyé par les ambassadeurs sur les rives de la Caspienne; elle fut ensuite réimprimée en hollandais à Amsterdam, en 1651, puis reparut à Paris, en 1656 et 1659, comme traduite du hollandais, de même qu'en Allemagne en 1656, fut traduite d'allemand en anglais à Londres en 1662, d'allemand en français par Wicquefort en 1666, et, sous cette dernière forme, eut trois éditions nouvelles jusqu'à la fin du siècle. Ces vicissitudes témoignent de la confiance qu'on lui accordait partout et surtout en France. Les Voyages aux quatre parties du monde de Vincent Le Blanc ont mérité cet éloge de La Boullaye : « Le Blanc pourrait disputer avec Ulysse de la longueur de ses voyages. Il donne beaucoup d'instruction de l'Afrique aux géographes modernes. Il serait à désirer qu'il eût sceu la langue orientale afin de raporter les noms propres des lieux où il a esté. Gomme ses Mémoires n'ont été imprimés qu'après sa mort, ce serait un travail digne d'un illustre voyageur d'en corriger quelque chose pour faire vivre la mémoire d'un si grand homme. » C'est Pierre Bergeron, l'auteur bien connu du Voyage de Rubruquis et autres en Tartarie (1634) et d'un instructif Traité de la navigation (1629), qui publia, en 1649, la relation de Vincent Le
Blanc; elle fut réimprimée à Troyes en 1658. Notons enfin les nombreuses éditions du Voyage de l'illustre seigneur et chevalier François Drake, admirai d'Angleterre, autour du monde, publié, d'après F Anglais Pretty (1600), par François de Louvencourt, sieur de Vauchelles, en 1613, puis avec une seconde partie en 1627, 1631, 1641.
Tels sont à peu près tous les livres, tant laïques que congréganistes, qui ont obtenu faveur au temps de Richelieu et de la Régence. Il semble ressortir clairement de notre analyse que la préoccupation religieuse dans l'action coloniale est prédominante, surtout en Orient, mais que la curiosité générale est bien marquée pour toute contrée où peut s'étendre l'influence nationale.