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LES AGENTS

Beaucoup y contribuèrent aussi. A n'en juger que par le nombre et la valeur des collaborateurs, on pourrait croire que la politique coloniale de Colbert a joui de la plus grande faveur.

En tête, il faut placer le Roi, comme nous l'avons dit. Après le Roi, les princes du sang et les gens de cour, qui s'intéressent dans les Compagnies, comme nous le verrons tout à l'heure. Après eux, les ministres, conseillers d'État et membres des Parlements, qui jouent un rôle dans les affaires coloniales. Ainsi, parmi les directeurs de la Compagnie des Indes orientales, on trouve de Thou, ancien président du Parlement de Paris; Berryer, secrétaire du conseil. Parmi les commissaires nommés dans l'assemblée de décembre 1 668 « pour assister aux comptes de la Compagnie, les examiner, les calculer et les arrêter » , figurent Lamoignon, premier président du Parlement, Pussort, Voisin, de La Reynie, « pour les maîtres des requêtes » , les procureurs généraux du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aides. La première Compagnie de la Chine, formée le 15 avril 1660, choisit pour directeurs « le président Garibal d'Argenson, conseiller

du Roi ordinaire en ses conseils ; Pingre, sieur de Férainvilliers, conseiller au grand conseil ; Arnaud de Pomponne, conseiller du Roi en ses conseils; L'Hoste et Le Comte, administrateurs de l'Hôtel -Dieu ». C'est le sieur d'Appougny, « secrétaire du Roy » , qui est à la tête de la troisième Compagnie du Sénégal, formée par les marchands de Rouen en mars 1696. Les directeurs généraux de la Compagnie des Indes occidentales sont, entre autres : Bechameil, « conseiller du Roi, secrétaire ordinaire de son conseil d'État, direction et finances de Sa Majesté » ; François Berthelot, a conseiller, commissaire des poudres et salpêtres de France » ; d'Alibert, « conseiller, trésorier de France en la généralité de Montauban » .

Voilà, certes, un brillant cortège officiel, qui n'a que le tort d'être officiel. Mais on peut le grossir d'autres hauts personnages qui, pour avoir agi par ordre, n'en ont pas moins bien servi l'idée. Les présidents des Parlements de province, par exemple, ont apporté à la grande souscription de 1664 un concours qui mérite d'être signalé. Un des plus zélés fut le premier président du Parlement de Bordeaux, de Pontac. Il négocie avec ses confrères du Parlement ou de la Cour des aides, avec les jurats de la ville, avec les bourgeois : il les stimule, les menace au besoin, fait tenir des assemblées générales, et finalement obtient un total de souscription très présentable. On peut citer encore Brulart, président du Parlement de Bourgogne,

ou bien Libeyre, premier président de la Cour des aides d'Auvergne (1).

Mais en voici d'autres dont la collaboration, plus imprévue, a été plus spontanée : ce sont les évêques. L'archevêque de Lyon, l'archevêque de Rouen, l'évêque de Clermont, non seulement consentent à lire au prône, comme une bulle du Pape, la lettre de Sa Majesté invitant à souscrire, mais ils font des mandements en faveur de la Compagnie et les font lire en chaire par leurs curés. Ils surveillent la souscription, transmettent les objections et se chargent d'y répondre ; ils proposent des hommes d'action et discutent les intérêts de leur ville. Bref, ils ne s'emploient pas moins à cette affaire temporelle que s'ils n'avaient pas la charge du spirituel. Ils s'y montrent d'ailleurs fort entendus. L'archevêque de Lyon, par exemple, traite avec compétence du commerce des soieries, des revendications de Nîmes contre Lyon, du change, etc. (2). Colbert, comme Richelieu, a souvent employé des prêtres pour ses négociations ou ses enquêtes commerciales à l'étranger, et il n'a eu qu'à se louer de leur aptitude. L'archevêque d'Embrun, par exemple, envoyé en Espagne, en 1663, fait « de très justes raisonnements sur la nécessité d'avoir un port au cas que l'on voulust faire quelque commerce aux Indes (3) » . Au reste, ne sait-on

(1) Correspondance administrative, III, p. 358-365, 363, 381. (*) ld., III, p. 365-370, 366, 37*.

(3) ld. 9 III, p. 338.

pas que le savant Huet, évêque d'Avranches, a écrit une Histoire du commerce de Hollande et une Histoire du commerce et de la navigation des anciens?

Ce goût du clergé pour les affaires est vieux et durable, comme l'Église. Du moment qu'il est mis au service de l'État, on ne peut qu'y applaudir. Aux colonies aussi, Colbert se servit des hommes de religion. L'accord ne fut pas aussi complet qu'en France. Frontenac, par exemple, est forcé, en 1673, de faire jeter en prison l'abbé de Salignac-Fénelon, de la mission de Saint-Sulpice, qui prêchait contre lui à Montréal. Les Jésuites, nous l'avons vu, sont des maîtres que le ministre recommande à ses agents de ne pas irriter. Cependant, c'est avec l'aide des missionnaires que Colbert organise les paroisses au Canada, et les missionnaires de Saint-Sulpice consentent, au refus des Jésuites, à donner aux jeunes sauvages une instruction et des sentiments français.

Quant aux agents civils et militaires, on peut être sûr que Colbert les choisit avec soin sous le rapport de l'intelligence et de l'activité. Mais il est bon de savoir aussi que tous sont des hommes de haute valeur, déjà distingués par des services antérieurs, capables non seulement de bien servir, mais d'honorer une œuvre. Prenons seulement quelques exemples au Canada.

Parmi les vice-rois ou gouverneurs généraux on compte : le comte d'Estrades, qui fut ambassadeur en Hollande et en Angleterre, de 1662 à 1667, et qui a

laissé d'importants Mémoires sur la première période du règne ; Prouville de Tracy, qui l'a suppléé dans sa charge et qui, comme conseiller d'État, commissaire général de l'armée d'Allemagne, lieutenant général de l'armée, s'était fait remarquer du Roi et du ministre, qui enfin reçut, au retour d'Amérique, le commandement de Dunkerque, puis celui de Château-Trompette, à Bordeaux; Dubois d'Avaugour, qui, à peine rentré en France, en 1663, partit avec Coligny et alla mourir vaillamment sur le champ de bataille de Saint-Gothard; Daniel Rémi, sieur de Courcelles, qu'on éleva au gouvernement de Thionville; Louis de Buade, comte de Frontenac, petit-fils d'un chevalier de l'Ordre, qui s'était distingué pendant la Ligue et contre elle, lieutenant général des armées du Roi , protégé par Turenne et par le maréchal de Bellefond (1); le marquis de Denonville, colonel de dragons, « également estimable, d'après le P. Charlevoix, par sa valeur, sa droiture et sa piété... » On pourrait les citer tous, car tous ont du mérite.

Des intendants, le plus remarquable fut Talon. Il séjourna au Canada de 1665 à 1672, et pendant ce temps il déploya une intelligente initiative. Il sut choisir ses auxiliaires avec le même soin et le même bonheur que Colbert lui-même. Par exemple, il envoie

(1) V. la lettre de Turenne au doge Gontarini, publiée par M. de Mas-Latrie. (Bibliothèque Ecole des chartes, 1882, t. XXXVII, p. 33.)

le sieur de La Tesserie dans la baie de Saint- Paul pour reconnaître une mine de fer, et peu de temps après la fait examiner, sur Tordre de Golbert, par le sieur Mathurin du Tremblay, sire de la Potardière (1), délégué tout exprès. Il députe Nicolas Perrot, « homme d'esprit, d'assez bonne famille et qui avait quelque étude » , chez les Miami s et autres tribus du Nord et de TOuest, et en même temps son subdélégué, le sieur de Saint-Lusson, chez les tribus du « Sault Sainte-Marie » , pour les engager à envoyer des représentants à une assemblée générale où fut solennellement reconnue l'autorité du roi de France. Il fait enfin commencer par le P. Marquette et Jolliet l'exploration du Mississipi, qu'ils descendirent du 42' au 33' degré de latitude nord, entre les confluents du Wisconsin et de l'Arkansas.

Parmi les militaires, le marquis de Salières, colonel du régiment de Carignan-Salières, qui revenait de la guerre contre les Turcs quand il fut envoyé au Canada en 1665, donna l'exemple d'un de ces établissements militaires plusieurs fois essayés au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, recommandés de nos jours et dès le dix-septième siècle par les meilleurs esprits. « La meilleure partie de son régiment, dit le P. Charlevoix, demeura au Canada. Six compagnies, qui y furent envoyées deux ans après, firent de même. Plusieurs de

(1) Les Archives de la Sarthe ont sur ce personnage et sa famille plusieurs pièces intéressantes. (E, 306, registre, petit in-fol. de 48 p.)

leurs officiers avaient obtenu des terres avec tous les droits de seigneurs ; ils s'établirent presque tous dans le pays, s'y marièrent, et leur postérité y subsiste encore. La plupart étaient gentilshommes : aussi la Nouvelle -France a-t-elle plus de noblesse ancienne qu'aucune autre de nos colonies. »

Mais il est un autre collaborateur qu'il faut distinguer entre tous : c'est l'héroïque Cavelier de La Salle. Si la persistance obstinée, le mépris des fatigues et des dangers, le sacrifice entier de ses biens et de sa personne peuvent passer pour de bonnes preuves de dévouement à une cause, il est certain que Cavelier de La Salle s'est absolument dévoué à la cause coloniale. On a tardé à lui rendre justice. Le P. Charte voix est contre lui d'une partialité évidente. Jésuite, il lui gardait rancune des intrigues dont son Ordre avait essayé de traverser l'entreprise. Son œuvre même a été discutée (1), grâce aux hâbleries du P. Hennepin, « Récollect ». Il a été ensuite oublié ; et, comme le remarque Michel Chevalier (2), « il a fallu, pour que son nom ne périt point, que le congrès américain lui érigeât un petit monument dans la rotonde, entre Penn et Smith » . C'est tout récemment (3) qu'on a recueilli les documents qui permettent d'apprécier la pensée et l'œuvre

(1) Elle l'est encore aujourd'hui. Voir la lettre de M. Clarck d'Auburn à M. G. Marcel (Revue de géographie , novembre 1884).

(î) Lettre sur C Amérique du Nord (1837).

(3) M. Marcry : Mémoires et documents pour servir à f histoire de quelques contrées lointaines (Paris, Mai son neuve, k vol. in-4*), 1878.

du grand homme auquel, suivant Mirabeau le père, « il faudrait un Camoëns » . Et cependant, quelle grandeur de vues et quel patriotisme ! Aucun voyageur n'a peut-être entrepris une exploration avec une conscience plus entière du service à rendre. Cavelier, dans ses entretiens avec Seignelay, a exposé que la sécurité de la Nouvelle-France et sa complète mise en rapport commerciale dépendaient d'une entière possession de la vallée voisine. Plein de son idée, instruit par le voyage de Marquette et Jolliet, par sa propre exploration de l'Ohio, il vint en France pour obtenir des vaisseaux qui lui permettraient de reconnaître l'embouchure du grand fleuve, dont le cours supérieur et moyen et un affluent de gauche étaient explorés. Il songeait à remonter la vallée jusqu'à celle de l'Ohio et à tracer une route de Québec à la mer du Sud, à travers le continent. Mais il dut d'abord répondre aux calomnies des Jésuites et de leur homme lige, le gouverneur La Barre. Seignelay avait été prévenu contre La Salle, et il lui marchanda des secours. Il lui accorda cependant le commandement d'une petite escadre, mais sans argent. La Salle, pour faire les frais de l'expédition, dut engager sa propre fortune, celle de ses parents et de ses amis. Il put enfin partir de Rochefort avec quatre bâtiments et deux cent quatre-vingts hommes. Mais on sait comment il fut trahi par les capitaines des navires et périt assassiné par deux misérables, au moment où il pénétrait dans la haute vallée,

le 19 janvier 1687. Il avait eu le pressentiment de sa mort, et il n'en avait pas moins délibérément marché à cette conquête pacifique, dont il savait l'importance pour son pays. Voilà, certes, un dévouement qui fait honneur à la période coloniale de Colbert et qui la caractérise.

L'exemple de Cavelier de La Salle n'est pas unique, d'ailleurs. Son neveu d'Iberville, en Louisiane, et surtout l'illustre André Brue, au Sénégal, méritent après lui des éloges. Us sont animés du même esprit.

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