LES COMMERÇANTS ET LA NATION
Mais venons-en, enfin, à cette collaboration que Colbert prisait par-dessus toutes, et qui était nécessaire à son système : celle des commerçants, pour qui les colonies étaient faites, celle de la nation elle-même que les colonies devaient enrichir.
Tout d'abord, a ne juger que par le nombre des Compagnies fondées pendant le règne de Louis XIV, les négociants ont donné volontiers dans les entreprises coloniales. De La Boullaye Le Gouz, chargé en 1704 d'inspecter les colonies d'Amérique, affirme, dans un rapport inédit (1), que trois cents navires français y font
(1) Archives de la marine, colonies : Mémoires généraux, t. XXII, n»5.
commerce. « Depuis trente ou quarante ans, ajoutet-il, la France en tire des sommes immenses d'or et d'argent, pour plus de 300,000,000 de livres. » La correspondance de Golbert révèle, pourtant, quelques hésitations. Les commerçants de Dieppe, le Havre et Bordeaux, par exemple, refusent de s'engager dans la Compagnie du Nord. Ceux de Nantes laissent les Hollandais enlever le sucre brut des Iles et le revendre raffiné. Ceux de Saint-Malo ne veulent pas contribuer aux armements. Les Marseillais sont ennemis du commerce général et des Compagnies, etc. (1). Mais à côté de ces abstentions se présentent beaucoup de concours empressés. Ainsi, a neuf des plus fameux négociants et manufacturiers du royaume » présentent à Colbert, en 1664, un Mémoire demandant la création de la Compagnie des Indes orientales (2) . Des commerçants vont eux-mêmes aux Indes, comme agents de la Compagnie, pour choisir et instituer des comptoirs. D'autres, comme Crozat en 1708, comme plusieurs Malouins en 1 7 1 2, se substituent aux Compagnies devenues insuffisantes. D'autres encore, comme le célèbre Fermanel, de Rouen, et le sieur Jourdan, prennent l'initiative de Compagnies nouvelles, la première et la seconde de Chine, par exemple (1660-1698).
(1) Correspondance de Colbert, 111 bis, p. 335, 518, 549, 599, 617, etc.
(2) C'étaient : Pocquelin père, Maillet père, Lebrun, de Faverolles, Cadeau, Saumon, Siinonet, Jabac, de Varennes. (V. de Fraîicueville, op. cit., p. 28.)
On peut dire en toute vérité que rarement le commerce français a été aussi intrépide qu'à cette époque ; ajoutons aussi patient et aussi confiant. Malgré des entraves de toute nature, dont la plus grave était le régime même des Compagnies; malgré les tergiversations du pouvoir, qui tantôt monopolise un commerce et tantôt le déclare libre (1) ; malgré les impôts écrasants, les guerres ruineuses, la révocation de Fédit de Nantes et toutes les folies d'un règne trop admiré, les commerçants osent risquer des capitaux énormes pour l'exploitation des pays qu'on leur offre. S'ils n'ont pas mieux réussi, ou plutôt s'ils n'ont pas continué leurs succès, ce n'est à coup sûr pas leur faute. Ils n'ont pas marchandé leur coopération.
En a-t-ilété de même de l'épargne, grande et petite? Nous avons, pour en juger, une source très sûre de renseignements. C'est la correspondance échangée à propos de la fameuse souscription à la Compagnie des Indes orientales.
On voulait rendre cette souscription aussi universelle que possible. On n'épargna rien, ni lettres autographes du Roi, ni affiches, ni brochures, pour populariser l'affaire. On eut un correspondant dans tous les
(1) Prenons l'exemple du commerce des castors : 1664, privilège de la Compagnie ; 1668, édit déclarant ce commerce libre ; 1675, édit concédant le monopole au fermier du domaine d'Occident, et nombre dédits confirma tifs jusqu'en 1700 ; 1700, édit accordant la liberté du commerce des castors à la colonie du Canada; 1706, édit rétablissant le monopole pour la Compagnie Aubert. (V. de Francheville, p. 388-415, P. J.)
centres, pour rendre compte des mouvements d'opinion. Nous trouverons donc, dans les rapports adressés au ministre, une enquête sérieuse et complète. Nous ne pouvons chercher de meilleurs documents sur les sympathies ou antipathies du public au sujet de la politique coloniale.
Notons d'abord, d'après M. Pauliat, qui a consulté aux archives des colonies le registre des souscriptions, quel fut le résultat obtenu (1).
La cour s'intéressa pour 2,000,000 de livres ; les gens de finance, pour la même somme; les cours souveraines, pour 1,200,000 livres (2); les villes, pour les sommes suivantes : Lyon, 1,000,000 de livres; Paris, 650,000 livres; Rouen, 500,000 livres; Bordeaux, 400,000 livres; Nantes, 200,000 livres; Tours, 150,000 livres; Saint-Malo, Rennes, Dijon, 100,000 livres; puis, pour des sommes moindres, Moulins, Bourges, le Havre, Marseille, Dunkerque, Metz, Amiens, Langres, Chàlons, Rio m, Glermont, Orléans, Abbe ville, Gaen, Montluçon, Reims, la Rochelle, Soissons, Poitiers, Aix, Arles, Thiers, Limoges, Quimper, Angers, etc.
C'est là, en apparence, un beau résultat, et le sens de la manifestation semble bien indiqué. Cependant, on sait que les 15,000,000 de livres demandés ne furent
(1) Archives de la marine, colonies : Compagnie des Indes orientales : Administration en France, 4 C, f°* 1-131.
(2) Cf. Voltaire : Siècle de Louis XIV, chap. xxn.
pas versés dans les délais indiqués. Des souscripteurs ne s'étaient pas encore acquittés en 1676. Il y eut aussi de nombreuses désertions. Dans l'assemblée du 29 mai 1684, on reconnut que le fonds de la Compagnie n'était que de 3,553,966 livres 13 sols 4 deniers, et que, de tous ceux qui y étaient restés intéressés, quatre-vingt-dix-huit seulement avaient payé le quart supplémentaire qui leur avait été demandé (1). La manifestation semble donc se retourner contre ellemême. Examinons-la de plus près (2).
Voici d'abord un certain nombre de villes ou de personnalités qui refusent de s'engager. Les unes, comme Montpellier, o n'ont pas l'habitude de mettre leurs fonds dans des entreprises lointaines ». D'autres, comme Grenoble et Montauban, refusent sans donner de raison, ou bien, comme Saumur, Soissons, Saint- Ghamond, ne répondent même pas à la convocation faite parleurs maires et échevins. Un certain nombre, Saint-Jean de Luz, Narbonne, Dinan, Pézenas, la chambre des comptes de Navarre, se retranchent derrière « leur pauvreté ordinaire » , ou derrière « les pertes souffertes pendant les dernières guerres » . Un gentilhomme de Guyenne, le comte de Fontrailles, répond même par une jolie gasconnade : « Pour l'exemple que vous m'alléguez, écrit-il à l'intendant Pellot, de vous, de M. de Saint-Luc et de Marin, je
(1) De Francueville, p. 70-71-73.
(2) Correspondance administrative, III, p. 354-414.
voudrais de tout mon cœur avoir autant d'argent que vous en retirez tous trois du Roi, chaque année, et je vous assure que je ne ferais point de difficulté d'y mettre aussi grande somme que vous faites. » — Ces abstentions, plus ou moins franches, peuvent être comptées, si Ton veut, pour des hostilités à Faction coloniale, surtout à celle qui cherchait des actionnaires.
Voici, en second lieu, des souscriptions qui ne valent guère mieux, puisqu'elles ont été obtenues par menaces. A Bordeaux, le président de Poutac se heurte d'abord à un refus catégorique des jurats, en octobre 1664. Le mois suivant, u il fait entendre aux jurats et aux bourgeois que, s'ils résistent, le Roi examinera les privilèges de la bourgeoisie avec tant de sévérité qu'ils en seront sans doute privés d'une partie la plus considérable » . Alors , plusieurs assemblées sont tenues entre les jurats, le juge de la Bourse et les bourgeois, « lesquels ont témoigné beaucoup d'affection dans ce rencontre » . Finalement, après une assemblée générale dans l'hospice, « où chacun témoigna d'un grand zèle » , de Poutac annonce qu'on peut compter sur 100,000 livres. Il faut dire que, dans l'intervalle, l'intendant Pellot, ayant su que les sieurs Dejean et Durilant, qui sont des plus considérables et des plus riches marchands, « en ont très mal usé » , s'est promis et a promis à Golbert « de les condamner sur la noblesse, s'ils ne souscrivent pas, pour le moins, 3,000 livres chacun » . Le même intendant rapporte que M. de La
Chèze, receveur général, refuse d'entrer dans la Compagnie des Indes orientales, parce qu'il est déjà dans celle des Indes occidentales, et il constate « que cela fera un meschant effet a l'esgard de tous les autres receveurs généraux et particuliers » . Il demande ce qu'il y a à faire pour ramener le récalcitrant. — A Clermont et en Auvergne, où l'évéque s'en mêle, on souscrit. Mais Colbert reçoit des lettres anonymes où il est dit : « Je suis assuré que le Roi ni son conseil n'entend point qu'il (l'intendant de Fortia) exerce dans ce pays toutes les violences et les menaces qu'il met en pratique pour la contribution du commerce des Indes, où l'on sait que Sa Majesté veut que la liberté soit entière. Ne se contentant point de ce que les Compagnies ont voulu donner de gré, il est revenu à la charge, disant qu'il avait vos ordres pour les obliger à faire plus. Il s'est servi du même prétexte pour y contraindre les villes, en se rendant maître de leurs taxes, et, sans considérer leur pouvoir, les a mis dans l'impossibilité de les payer, à moins d'y employer le ministère des dragons, comme il commence à faire. » — Brulart, président du Parlement de Dijon, dit « qu'il fait valoir, autant qu'il peut, l'ordre qui lui est donné par Sa Majesté de lui envoyer, avec la liste de ceux qui y prendront part, le nom de ceux qui ne voudront pas s'y associer, ce qui obligera plusieurs, qui n'y auraient rien mis, de s'y engager » . Des souscripteurs recrutés par de tels moyens ne sont pas, bien entendu, de chauds partisans. Ils ver-
raient sans doute volontiers l'aventure se tenter, avec l'argent des autres. Si on les joint à ceux qui refusent toute souscription, on obtient un total de douze personnalités qu'on peut dire hostiles, sur les vingt-deux dont la correspondance rapporte la consultation. La majorité, dans ce vote d'un nouveau genre, se prononce contre l'action proposée.
La minorité même ne s'engage pas sans quelques réserves. A Toulouse, l'assemblée tenue à l'Hôtel de ville « est disposée à mettre dans la Compagnie une somme considérable » ; mais le prieur des marchands avait déclaré « qu'ils étaient hors d'état de souscrire » . A Lyon, on est prêt à s'engager pour un million, mais à la condition qu'on y aura une chambre de direction particulière. A Rouen, le registre de souscriptions se couvre de cent cinquante signatures, et l'archevêque avance qu'elles a feront infailliblement plus de 200,000 livres » . Mais Fermanel affirme que le fonds de Rouen eût été plus considérable, « si ce n'est que les religionnaires, n'ayant pas obtenu d'exercice public dans l'île Saint-Laurent, ont modéré leur somme à 1,000 livres, quoiqu'ils soient les plus riches et composent le tiers de la communauté (1) » .
En somme, il faut en convenir, nous nous trouvons en présence d'une véritable opposition. C'est là un fait grave. Au moment où la colonisation devient
(1) Lettre de Fermanel. (Correspondance administrative, III, p. 382- 383.)
rationnelle, où la théorie coloniale a pris corps, où le pouvoir porte dans l'action la plus énergique initiative, la nation résiste et l'épargne se dérobe. La cour est presque seule à souscrire spontanément. Les cours souveraines , les particuliers , les trente et quelques villes qui figurent sur les listes, ont plus ou moins cédé à une pression ou n'ont pas tenu leurs engagements.
Est-ce donc que les contemporains de Golbert ont perdu l'enthousiasme qu'avait excité Richelieu? Colbert doit-il être convaincu d'avoir fait de la colonisation gouvernementale ?
Quelques remarques font hésiter devant cette conclusion. D'une part, cette manifestation hostile est en contradiction avec l'activité commerciale, qui est indéniable. De l'autre, elle semble plutôt une protestation contre la pression officielle que contre la politique coloniale. Beaucoup pensèrent, en effet, comme les officiers d'Auvergne : « C'est un piège, disaient-ils, pour mettre à la taille les nobles et tous autres exempts. On forcera tout le monde d'y entrer, l'Église, la noblesse et le tiers, et ensuite on les taxera tous les ans. On leur fera nouvelles demandes, tantôt sous prétexte de quelque perte arrivée ou de quelques entreprises à faire, utiles en apparence. »
Pour nous bien fixer, faisons une contre-épreuve J La nation a refusé ses capitaux : mais peut-être a-t-elle fourni des hommes à la colonisation?
Nous avons parlé des efforts que fit Golbert pour
peupler le Canada et les Iles. Quelques documents et témoignages nous renseignent sur le résultat qu'il obtint.
L'édit de révocation de la Compagnie des Indes occidentales (décembre 1674) accuse une population dans ses domaines de 45,000 âmes. D'après le P. Charlevoix, le recensement fait en 1688 au Canada a donné le chiffre de 1 1 ,249 habitants. La Martinique, en 1700, d'après Froger(l), comptait 10,600 blancs; la Guadeloupe, 3,825 ; Saint-Domingue, 30,000; Cayenne, 400. Cela fait un total de 55,000 colons et engagés dans l'ancien domaine de la Compagnie. C'est un gain de 15,000 sur la population de 1674. Durant une période d'environ vingt ans, il est allé aux colonies d'Amérique, année moyenne, 750 Européens. Au seul Canada, entre les deux recensements de 1665 et de 1688, la population s'est trouvée portée de 3,215 à 11 ,249 ; elle a donc augmenté de 8,034 en vingt-trois ans, ou de 349 par an.
Est-ce là un résultat favorable? Il parait difficile de le soutenir. Cette émigration de 300 ou de 700 individus en moyenne semble bien faible auprès des milliers d'Allemands qui, de nos jours, vont à peu près dans les mêmes parages, auprès des 500,000 Anglais qui ont émigré en Australie en dix ans (1851-61), auprès des 600,000 qui ont pris possession de la Nou-
(i) Froger : Relation du voyage de M. de Gennes (in-12, 1699).
velle-Zélandeen quarante-six ans (1840-86) (1). Ne saiton pas, d'ailleurs, que cette émigration si restreinte est entachée des mêmes violences que la souscription, au moins en ce qui concerne les engagés? Seignelay fait partir jusqu'à des forçats invalides, et engage jusqu'à des Turcs.
Cette contre-épreuve confirme donc les résultats de la première. Malgré beaucoup d'adhésions, malgré des collaborations dévouées, malgré l'activité du commerce, les contemporains de Colbert ont hésité à le suivre dans ses entreprises coloniales. S'ils ne condamnent pas l'idée, ils ne s'associent pas à l'action.
(1) Y. Vichoe! : La France dans l Afrique du Nord (1887), p. 9, 98.