NOMBRE ET CARACTÈRE
Trouverons- nous, dans les cinquante-cinq dernières années de la période coloniale qui nous occupe, la même curiosité manifestée par les publications que dans les soixante premières?
Il y a une légère infériorité dans le nombre des livres parus : 380 contre 450. La moyenne ne ressort plus qu'à 6, au lieu de 7,5 par an. Mais on peut expliquer la différence.
Les relations des missionnaires, au temps de Richelieu, comptent pour plus d'un tiers (176) dans le total de 450. A l'époque suivante, elles sont réduites au quart (96 sur 380). Encore n'y a-t-il pas que des relations, mais beaucoup d'ouvrages de polémique religieuse.
Il était, en effet, arrivé aux Jésuites, principaux auteurs des relations, plusieurs mésaventures qui avaient quelque peu ébranlé leur crédit auprès du public. La première fut leur querelle avec Jean de Palafox de Mendoza, évéque d'Angelopolis et doyen du conseil des Indes. Dans une lettre en latin au pape Innocent X, du 8 janvier 1649, et dans un petit opuscule paru secrètement sans aucune des approbations ordinaires (1), l'évêque espagnol dénonçait l'orgueil, la cupidité, les intrigues, la corruption des Jésuites. Il les accusait, entre autres choses, « d'avoir exercé la banque dans l'église de Dieu, tenu publiquement dans leurs propres maisons des boucheries et d'autres boutiques
d'un trafic honteux , d'avoir plongé la grande et
opulente cité de Séville dans la douleur et les larmes, en trompant les plus honnêtes gens, et, après leur avoir tiré plus de 400,000 ducats, dépensés pour leurs usages particuliers, en ne les payant que d'une honteuse banqueroute ; d'avoir moins instruit que
séduit l'Église de Chine, où, par crainte des persécutions, il s ont caché la croix et autorisé des coutumes païennes... » . Les ennemis des Jésuites s'emparèrent naturellement du réquisitoire de l'évêque. Les éditeurs des Lettres provinciales insérèrent, dans l'édition de 1667, la traduction de la lettre au Pape : c'était, avec d'autres pièces, un document à l'appui des éloquentes
(1) Virtudes del Itidio, por Juan Palafox, obispo de la Puebla de lot Angeles. (£. /. n. d.)
indignations de Pascal (I). L'autre mésaventure n'était pas moins humiliante. Un missionnaire de Saint-Su 1pice, l'abbé d'Allet, qui séjourna au Canada plus de quinze ans, donna, à son retour en 1685, quelques renseignements sur les agissements des Jésuites dans la colonie. Il composa même deux Mémoires qu'il communiqua à Arnaud et qu'on trouve dans les œuvres de ce dernier (2). Or, voici ce qu'il dit des fameuses Relations annuelles : * Dès que ces Relations étaient imprimées en France, on avait soin de les envoyer aux ecclésiastiques qui étaient à Montréal, et ils gémissaient de voir que les choses étaient rapportées autrement qu'elles n'étaient dans la vérité. M. de Courcelles
J en ayant donné avis à la cour, on donna ordre aux
' PP. Jésuites de. ne plus faire de Relations. » Cette
I interdiction fut faite en 1673. Le fut-elle par la cour
' ou par la Société de la propagande, comme le demande
Arnaud (3)? Peu importe : la raison était la fausseté
reconnue des Relations.
On n'avait pas fait taire les Jésuites, pourtant. Si la
Nouvelle-France leur échappe, la Chine leur reste.
Profitant de leur faveur auprès de l'empereur Kang-hi ,
ils soutinrent une vraie lutte contre les Dominicains,
Franciscains, Sulpiciens, qui voulaient les supplanter,
(1) Un exemplaire de cette édition fort curieuse est entre nos mains. Il forme un gros in-8° de 893 pages. Il a été imprimé à Cologne, chez Nicolas Schoute.
(*) Arhaud : Œuvres, t. XXXIV, p. 73*.
(3) Lettres d'Arnaud, II, p. 619. (Lettre à M. de Vaucel, 1675.)
et ils inondèrent la France de lettres ou de livres sur la Chine et l'Extrême-Orient. C'est alors que s'éleva cette fameuse querelle sur les superstitions chinoises, que Voltaire a racontée dans le dernier chapitre du Siècle de Louis XIV. Elle commença en 1687, par un livre du P. Le Tellier > le futur confesseur du Roi (1), et elle n'inspira pas moins de trente-cinq livres ou brochures jusqu'en 1701. L'année 1700, si pleine pourtant d'événements ou d'appréhensions à l'extérieur, semble avoir été toute consacrée à cette affaire : vingt-six publications en harcèlent le public. Français, italien, latin, chinois même, toutes les langues sont mises au service de cette polémique; Paris, Lyon, Cologne, Liège, Louvain fournissent les imprimeurs. Les PP. Le Tellier et Le Comte furent les champions de l'Ordre de Loyola; Arnaud, Louis de Cicé, les prêtres de Saint- Sulpice, les Dominicains en furent les plus ardents adversaires. Chose curieuse : c'étaient les Jésuites qui se montraient libéraux, pour une fois. Ils s'opposaient à ce que la morale de Confucius, la science des mandarins, le respect des Chinois pour les ancêtres, fussent condamnés par l'Inquisition de Rome comme croyances et pratiques alhéistes (2). Mais leurs adversaires, en défendant une mauvaise cause, avaient beau jeu contre
(i) Défense des nouveaux chrestiens et des missionnaires de la Chine ' du Japon et des Indes, contre la Morale des Jésuites et F Esprit de M. Ârnauld. (Paris, in- 12.)
(2) Cf. Recueil de pièces touchant le culte qu'on rend, a la Chine, a Confucius : Cologne (Hollande), chez Louis Le Sincère, in-12, 1700.
eux ; car les mauvaises causes ne manquent pas dans l'histoire des Jésuites. C'est ainsi qu'Arnaud tira argument de l'histoire de Palafox, qu'il raconta en 1690; un anonyme, «■ de la persécution de deux saints évàques par les Jésuites, l'un D. Bernardin de Gard en as, évéque du Paraguay, l'autre D. Philippe Pardo, archevêque de Manille v 1691) » ; les Sulpiciens, des violences commises « par les chrestiens des Jésuites contre M. Maigrot, Sulpicien, évéque de Gonon, et le R. P. Croquet, Dominicain (1700) », etc. Bref, cette querelle « aussi vive que puérile » amusa fort la galerie. Elle était de nature à mettre à la mode, si elles ne l'eussent été déjà, les terres et nations de l'Orient; elle ferait, à la rigueur, le pendant de l'affaire de Villegagnon. Mais qu'arriva-t-il? La Sorbonne elle-même, sur la dénonciation de l'abbé Boileau, s'en émut et en délibéra. Elle pensa même à envoyer en Chine douze de ses docteurs pour s'instruire à fond de la cause. Toutefois, se croyant assez éclairée sans cette périlleuse enquête, elle prit une décision et rendit cette mémorable sentence : a Les louanges des Chinois sont fausses, scandaleuses, téméraires, impies et hérétiques, n Les Chinois s'en moquèrent un peu (1); mais les Jésuites durent, sinon cesser, du moins restreindre leurs publications ainsi dépréciées.
(i) L'empereur Kang-hi, apprenant cette décision, en 1705, en rit beaucoup, mais ne s'en fâcha pas, montrant ainsi qu'on avait autant d'esprit en Chine qu'en France, et même un peu plus.
De ces faits et d'autres analogues, il est résulté que la publicité en matière coloniale, au temps de Colbert, s'est trouvée allégée en partie de la propagande religieuse. Colbert, nous Favons vu, se garda bien d'aviver cette dernière comme avaient fait Richelieu et le P. Joseph. De cette façon, l'intérêt humain l'emporta sur le divin, et la question coloniale fut en partie laïcisée. C'était un grand progrès.
Un autre en découla naturellement. Les missionnaires, colportant un article unique, la doctrine catholique, choisissaient leur champ d'action et imposaient leurs préférences. Les auteurs laïques, pionniers du commerce et commerçants eux-mêmes, sont obligés de se plier aux préférences commerciales. La publicité alors se rapproche de l'action et en offre une plus fidèle image.
Ainsi, toute l'action coloniale a été, on le sait, centralisée par Colbert à Paris. C'est là que doivent être, d'après les contrats, le siège social et le conseil des directeurs des Compagnies; là que sont recrutés, au moins pour moitié, ces mêmes directeurs; là enfin que Colbert donne l'impulsion générale. Or, Paris devient le centre principal et quasi unique des publications de caractère colonial; il a, sauf une ou deux exceptions (1), le monopole des premières éditions. Au lieu
(1) Le Voyage d'Italie et du Levant, de MM. Fermanel, Fauvel, Baudouin et de Stochove, fut publié d'abord à Bruxelles, patrie de Stochove, puis avec des additions à Rouen, patrie de Fermanel, en
des 120 publications provinciales que nous avons comptées au temps de Richelieu, l'époque de Colbert n'en offre plus que 43. Deux villes seulement ont imprimé plusieurs ouvrages : Lyon, 20; Rouen, 8. Onze autres se présentent avec un seul, qui presque toujours a eu une édition antérieure ou simultanée à Paris.
Ce premier fait acquis, reprenons le groupement qui nous a servi pour la première moitié du siècle. Nous y trouverons des différences notables et significatives dans l'intérêt manifesté.
. Chine et Japon, 82 (74 à l'époque précédente).
Levant (Turquie et Perse), 72 (96).
Nouvelle-France et Antilles, 54 (60).
Indes orientales, 53 (45).
Indo-Chine et Tonkin, 28 (13).
Afrique barbaresque, 23 (37).
Afrique (côtes et intérieur), 22 (16).
Le Levant et l'Afrique barbaresque font les plus grandes pertes, c'est-à-dire les pays turcs contre lesquels, malgré les velléités de croisade de Louis XIV, l'animosité chrétienne n'est plus excitée. Les côtes d'Afrique, où se fait la traite, l'Indo-Chine, où l'on ébauche une alliance et un établissement, la Chine, le Japon, Madagascar et l'Asie intérieure, où Colbert porte l'action commerciale, font au contraire des gains
1664, 1668, 1670. — Le Dictionnaire caraïbe-français du P. Raymond Breton a en «es trois éditions à Auxerre (1664-65-66).
sensibles. L'attention est donc principalement attirée de ce côté.
La nature des ouvrages qui eurent le plus de vogue appuie cette démonstration.
Les illustres voyageurs Thévenot, Bernier, Taver- ^ nier, Chardin, ont surtout occupé l'attention. Jean ■ Thévenot, mort en 1667, avait parcouru l'Europe, mais surtout l'Egypte, la mer Rouge, la Turquie, la Perse et l'Inde. Son Voyage dans le Levant, publié en 1665, par les soins du sieur de Luisandre, fut réimprimé en 1674-81-84-87-89, traduit en anglais et en allemand. Bernier, médecin de la Faculté de Montpellier, philosophe épicurien (1), lié avec Molière et avec la société du Temple, résida douze ans à la cour d'Aureng-Zeb, dont il fut le médecin. Son Histoire de la révolution des États du Grand Mogol eut trois éditions en France (1670-71-99), deux en Angleterre (1673-76), une en Allemagne (1676). Tavernier, fils d'un cartographe d'Anvers réfugié en France, passa sa vie en voyages. 11 parcourut d'abord l'Europe, dont toutes les langues lui étaient familières; puis il se voua à l'Asie, et, durant quarante ans, fit six voyages en Turquie, en Perse et aux Indes. Il allait en entreprendre un septième pour le compte de l'Électeur de Brande-
(i) Auteur d'un Abrégé de la philosophie de Gassendi, si beau et si curieux, dit Bayle, que la première édition fut enlevée rapidement et qu'il en fallut aussitôt donner une seconde « pour satisfaire à l'empressement du public » . (Nouvelles de la République des lettres, novembre 1684.)
bourg, lorsqu'il mourut (1). Ses Voyages, rédigés par La Chapelle et Chapuzeau, furent réimprimés chaque année del676àI683, et une fois en Hollande par les . Elzevier. Chardin, fils d'un bijoutier de Paris, séjourna • longtemps aux Indes et en Perse. Avec l'aide du célèbre académicien Charpentier, il rédigea son Journal de voyages, qui parut à Londres (2) en français, en 1686, en français à Lyon, en anglais à Londres et en hollandais à Amsterdam, en 1687, et d'une façon complète à Paris, en 1711 et 1735.
Tous ces récits, qui jouissent d'une vraie popularité, ont, comme on le voit, le même sujet : ils font connaître et valoir la Perse et l'Inde. Mais leurs auteurs ont une autre ressemblance : ils sont tous, plus ou moins, des commerçants. Thévenot introduit le café en France. Bernier le recommande, et sa lettre sert de pièce justificative au célèbre Traité du café du sieur Dufour (1685). Il s'occupe, d'ailleurs, beaucoup plus de commerce que de médecine. Il adressa à Colbert et inséra au tome I er de sa Relation une lettre sur les richesses de l'Inde, si précise et si complète, que Colbert recommanda à Caron d'en suivre les instructions (3). Tavernier rapporte tant de ces richesses
(1) Cf. M. Joret : Tavernier (1884).
(2) Chardin, comme Thévenot et Tavernier, était protestant. A ton retour en 1681, voyant les persécutions exercées contre ses coreligionnaires, il se réfugia en Angleterre, auprès de Charles II, qui le fit chevalier et lui confia une mission en Hollande.
(3) Mémoire de Colbert, mars 1669. — Correspondance ,111 bis, p. kt7 .
d'Orient, qu'il en vend pour trois millions au Roi. Chardin, enfin, ne va en Orient que pour faire le commerce des diamants, et il devient « marchand du Roi » en Perse. Ne dirait-on pas que ces voyageurs sont des agents de Golbert, au même titre que les directeurs de la Compagnie? Leur pensée est, d'ailleurs, nettement exprimée par Tavernier. « Mon but dans cet ouvrage, dit la Dédicace au Roi, n'est pas simplement de contenter la curiosité publique; je me suis proposé une fin
plus noble et plus élevée dans toutes mes actions
En tous les pays que jay parcourus, ma plus forte passion a toujours esté de faire connaître les vertus héroïques de Votre Majesté et les merveilles de son règne
et de montrer comment ses sujets excellent par leur industrie et par leur courage sur les autres peuples de
la terre Ma façon d'agir un peu trop libre m'a
exposé à plusieurs dangers parmi les nations jalouses de notre prospérité, qui nous détestent autant qu'elles peuvent, pour nous exclure du commerce qu'elles seules veulent faire. » Voilà bien le langage d'un pionnier. Il répondait aux sentiments des commerçants eux-mêmes. Un Mémoire « de plusieurs notables commerçants de Tours, Nantes et la Rochelle (1) » ne dit-il pas expressément : « Le principal négoce qui se puisse faire aux Indes est la soye et les espiceries. Personne ne doubte que ce ne soit un advantage
(1) M. Pauliat : op. cit. (Appendice.)
très considérable pour toute la France, si Ton pouvait se passer des Hollandais pour aller quérir lesdites espiceries, desquelles il faut en France pour 3,193,000 livres, et ces soyeries qui viennent du Levant, pour 2,000,000 de livres. »
Beaucoup d'ouvrages encore marquent cette tendance générale. Tels sont : la Relation du voyage de Perse et des Indes, de l'Anglais Herbert, traduite par Wicquefort, rééditée quatre fois; Les instructions morales d'un père à son fils, du négociant érudit Dufour, lesquelles eurent un succès extraordinaire, furent traduites en latin, allemand, flamand, et furent réimprimées plusieurs fois à Paris, Lyon, Toulouse, Bâle, en Hollande, etc. (1); toutes les publications concernant la Compagnie des Indes orientales, depuis les brochures si bien faites et si bien accueillies de Charpentier (1664-65-66), jusqu'aux affiches répandues à profusion au moment de la fondation ou depuis.
Il existe un contraste frappant, et en même temps instructif, entre ces affiches et celles qui nous sont connues de la période précédente. Le P. Dutertre (2) nous a conservé celle que fit apposer la Compagnie de
(i) Cf. Batle : Nouvelles de la République des lettres (mai 1685). — Ce Dufour est le même que l'auteur du Traité du café. Marchand natif de Provence, il s'établit de bonne heure à Lyon. Il savait « ajuster ensemble le savoir et le trafic » . Il entretenait « commerce d'esprit ■ avec Lamoignon, Charpentier, mademoiselle de Scudéry, Chardin, Tavernier, etc. C'est assurément une remarquable figure.
(2) Histoire des Antilles françaises, chap. xvin (t. I* r , p. 480, édition 1667).
la Potherie et de la Vigne, dite « de la France équinoxiale » , en 1656. Qu'y voit-on? Un éloge pompeux de l'abondance du pays, et rien autre chose. 11 s'agissait de recruter des colons ! On promet sur cette terre enchantée, qui est l'inhabitable Guyane : a des vaches, des manipolis, des cerfs de deux sortes, des sangliers aussi de deux sortes, deux ou trois espèces de lapins, des cochons, des tatous; dans les bois, une infinité d'oyseaulx bons à manger et d'un très beau plumage, comme poules, pintades, faisans, perdrix de trois sortes, ramiers, tourterelles, grives, ortolans, perroquets de cinq ou six espèces, et plus de cinquante sortes d'autres oyseaulx bons à manger; enfin des rivières regorgeantes de poissons très excellents comme turbots, rayes, dorades, bonites, mulets, et surtout le lamentin, duquel (outre la chair qui est aussi délicate que celle du veau) on tire de l'huille plus douce que la meilleure de Provence ; la tortue, qui y est si commune que c'est le plus ordinaire manger des habitants, etc. » Ne senton pas, dans cette prolixe énumération, la préoccupation exclusive d'assurer les gens qu'ils ne mourront pas de faim? Du profit commercial qu'ils pourront faire en ce lointain pays, il n'en est pas même question. Au contraire, dans les affiches de 1664, on met cet intérêt au premier plan. On promet aux colons qui voudront aller à Madagascar des terres à cultiver, un bon climat, des fruits naturels et du bétail pour leur nourriture. Mais on ajoute : a Les vers à soie y sont communs sur
les arbres et produisent de la soye fine et facile à filer; il y a des mines d'or, de fer, de plomb; du cotton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du tabac, de l'indigo, de l'ébène, et toutes sortes de bois de teinture, et autres bonnes marchandises; il ne manque que des hommes qui ayent l'adresse de s'en servir et de faire travailler les nègres, habitants du pays, qui sont dociles, obéissants, et soumis à tout ce qu'on leur veut commander. Ceux qui auront connaissance de la culture de ces sortes de marchandises, y profiteront extraordinairement (1). » Voilà un appel direct à l'esprit d'entreprise. Il s'adresse, non aux affamés de la métropole, mais aux travailleurs et aux capitalistes. L'idée coloniale de Golbert est là tout entière.
Il n'est pas jusqu'aux œuvres purement littéraires qui ne manifestent un semblable esprit.
* Boileau est pris d'enthousiasme, en voyant
...nos vaisseaux, domptant l'un et l'autre Neptune, Nous aller chercher l'or, malgré Tonde et le vent, Aux lieux où le soleil le forme en se levant (2).
Il écrit ces vers au-dessous du portrait de Tavernier :
De Paris à Delhy, du couchant à l'aurore, Ce fameux voyageur courut plus d'une fois.
(1) Cf. Du Fresne de Frascheville, op. cit. f p. 36-38.
(2) Discourt au Roi.
De l'Inde et de l'Hydaspe il fréquenta les rois, Et sur les bords du Gange on le révère encore. En tous lieux sa vertu fut son plus sûr appui, Et, bien qu'en nos climats de retour aujourd'hui,
En foule à nos yeux il présente Les plus rares trésors que le soleil enfante, Il n'a rien rapporté de si rare que lui (1).
La Bruyère, dans son chapitre du Souverain ou de la République, s'attache, avec son ingéniosité ordinaire, à démontrer la nécessité du commerce. « Que sert
dît-il, au bien des peuples que le prince place les
bornes de son empire au delà des terres de ses ennemis?... Que me servirait, comme à tout le peuple, que le prince fût heureux et comblé de gloire par lui-même et par les siens, que ma patrie fût puissante et formidable, si, triste et inquiet, j'y vivais dans l'oppression
et l'indigence , si, par la facilité du commerce, il
m'était moins ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes et de me nourrir de viandes saines, et de les acheter
peu? » Un des chapitres les plus connus du Télé-
maque est celui qui raconte le séjour à Salente (2) . Or, Salente, d'après les clefs, c'est Amsterdam, la ville active, toute au commerce, qui semble bien répondre à l'idéal que concevait Fénelon. Mentor fait de plus, devant Idoménée, une théorie du commerce assez différente, comme nous le verrons, de celle deColbert,
(1) Portrait et vert ont été mis en tête du Recueil de plusieurs relations, 1679. (4* édition de Tavernier. Paris, 2 vol. in-12.)
(2) Télémaque, I. VI.
mais qui débute par une apologie digne de l'époque de Colbert. La ruine du commerce est précisément un des principaux griefs que relèvent contre le gouvernement de Louis XIV et la guerre de succession d'Espagne les Mémoires que l'archevêque de Cambrai adressait en secret à son élève le duc de Bourgogne (1). De même, le grand patriote et penseur Yauban ne craint pas de dire à Louvois (2) que la révocation de l'édit de Nantes a causé, « entre autres maux très dommageables à
l'État, la désertion de quatre-vingt à cent mille
personnes de toutes conditions, qui ont emporté avec elles plus de 30,000,000 de livres de l'argent le plus comptant, la ruine de nos arts et manufactures particulières, la plupart inconnus aux étrangers, qui attiraient en France un argent très considérable, la ruine de la plus considérable partie du commerce, etc.... » Et plus tard essayant, dans la Dime royale, d'esquisser une meilleure répartition des charges publiques en vue d'un accroissement des forces productives du pays, il montre l'importance qu'il attachait au commerce en recommandant de ne l'imposer que très peu; car, ditil, « le commerce est désirable en tout et partout, dedans et dehors le royaume (3) » .
(1) Plan de gouvernement, novembre 1711 : article Commerce» marine.
(2) Oysivetés (édition Augoyat), t. I er , p. 1-42.
(3) Dîme royale, première partie, second fonds.