CURIOSITÉ COLONIALE
Mais ce n'est pas seulement au commerce en généra], ni même au commerce d'exportation qui implique la possession des colonies, que répondent les préoccupations que nous venons de saisir : c'est, d'une façon précise, au commerce colonial. La curiosité pour les colonies ou les pays colonisables ressort de nombreux incidents de publicité que nous ne devons pas omettre.
Voici, par exemple, ce que raconte, à propos de son \ livre (1), le P. Dutertre : « Il y a environ quinze ans (1652), les prières de quelques personnes de qualité m'obligèrent à mettre en ordre quelques remarques que j'avais faites dans mes premiers voyages et séjours aux Antilles. . . Le livre fut si curieusement recherché que je n'en pus conserver une copie. . . On m'en déroba une qui servit au sieur de Rochefort à composer son Histoire naturelle et morale des Antilles (1658) (2)... MM. de l'assemblée des physiciens, mathématiciens et
(1) Histoire des Antilles, édition 1667, dédiée à du Harlay.
(2) Rééditée en 1665, 1666, 1667 (traduction anglaise), 1668 (traduction allemande), 1681 (à Rotterdam), 1688 (deuxième traduction allemande).
astronomes, à qui le livre de Rochefort avait été présenté, remarquèrent facilement qu'il n'était qu'une copie, fidèle jusqu'aux erreurs, de mon ouvrage. Us me pressèrent alors d'écrire pour réclamer mon travail et montrer la fausseté de plusieurs Mémoires faits par ledit sieur Rochefort. M. de Montmore, un des principaux d'entre eux, s'offrit à faire imprimer en Hollande, à ses frais, tout ce que j'aurais écrit... » Cette sollicitude de la future Académie des sciences n'est-elle pas bien significative ?
Elle fut persévérante aussi, comme on peut s'en convaincre en feuilletant le Journal des savants. Il n'est pas un volume, en effet, qui ne contienne un fait, une appréciation, une étude intéressant les colonies : c'est l'analyse des lettres de la Sœur Marie de l'Incarnation et sa biographie élogieuse, le rapport de l'évèque de Québec ou la relation du P. Leclerc sur l'établissement de la foi au Canada, le récit des découvertes de Cavelier, l'appréciation en 1688, sous l'influence du Code noir, de plusieurs ouvrages traitant de l'esclavage, comme YEleutheria, de Guillaume de Laon, les Remarques contradictoires, de Loisel et de M. de Launay, le traité de Grotius, De jure pacis et belli, etc. De 1672 à 1706, le journal note scrupuleusement et analyse tous les traités publiés sur les propriétés bonnes ou mauvaises du café.
L'usage de cette plante coloniale, introduite en 1660 de la Guyane hollandaise à la Guadeloupe et à
la Martinique, a donné lieu à de vives discussions en France et, par suite, attiré l'attention sur les pays producteurs. Madame de Sévigné ne l'aimait pas, comme on sait; certains la croyaient dangereuse, malgré les témoignages de Bernier et de ceux qui l'avaient expérimentée sur place ; d'autres lui attribuaient des vertus merveilleuses, comme « d'abattre les vapeurs du vin » , « de rendre les femmes fécondes » , ou, au contraire, « stériles » . Au milieu de tout cela, la mode s'en répandit vite, et le café ne passa pas plus que Racine. Le gouvernement y vit une source de revenus et résolut, en 1692, d'en faire l'objet d'un monopole vendu chèrement. « Les boissons de caffé, thé, sorbec et chocolat, dit Fédit de janvier 1692, sont devenues si communes dans toutes les provinces de nostre royaume, que nos droits d'aydes en souffrent une diminution considérable. Cependant, ne voulant pas priver nos sujets de l'usage de ces boissons, que la plupart jugent utiles à la santé, nous nous sommes proposé d'en tirer quelque secours dans l'occurrence de la présente guerre. » Ce monopole fat d'ailleurs révoqué, dès l'année suivante, pour deux causes : la fraude que favorisaient « les seigneurs, personnes considérables, couvents et communautés » , les plaintes des épiciers (1).
Un autre fait, qui mit en émoi l'opinion et eut son
(l) Du Fresïie de Frarcheville : Histoire de la Compagnie des Indes, P. J., p. 527-35.
retentissement dans les publications, ce fut l'ambassade de Siam en 1686. On sait que Louis XIV fondait les plus belles espérances, pour le commerce d'Orient, sur l'alliance avec l'empereur de Siam. Un habile ministre, d'origine grecque et du nom de Constance, servait avec ardeur l'influence française. Des ambassades solennelles furent échangées : de Chaumont, accompagné dei'abbé Choisy, y fut envoyé en 1685; les ambassadeurs siamois parurent à la cour de Versailles en 1686; de la Loubère alla tenter de renouer les relations, en 1690 (1). L'affaire ne réussit pas : une révolution, dans laquelle périt Constance, fit triompher le parti antifrançais. Mais l'impression était produite sur le public de France. On fut curieux de connaître les mœurs de ces Orientaux. La relation de Chaumont fut réimprimée coup sur coup en 1685-86-87. Comme si elle ne suffisait pas, l'abbé Choisy en publia une, de son côté, en 1687 (2), et la même année, Mabre-Cramoisymiten vente la Harangue faite à Sa Majesté par les ambassadeurs du roi de Siam. Cette nouveauté
(1) Cf. M. Lan 1ER : État historique sur les relations de fa France et du royaume de Siam, de 1662 à 1703.
(2) La gaieté ne perdant jamais ses droits en France, Choisy fut censé adresser de San Jacob, en l'île de Madagascar, à l'abbé Saint-Martin, protonotaire du Saint-Siège, « pour la faire voir au public » , une lettre sur les Torisbos, prétendus Pyguiées de Madagascar [Bibliothèque nationale, manuscrits : Recueil historique, t. XV, Z 2284, Zf 58 (6)]. Or, cet abbé Saint- Martin, d'après Furetière (Ana, p. 42), était un Torisbo civilisé; « il était connu pour sa laideur, son costume grotesque, ses habitudes ridicules, sa vanité, son ignorance et sa crédulité - .
défraya longtemps les conversations. La Bruyère, qui les entendait, y trouva matière à ces piquantes réflexions : u Si les princes étrangers, dit-il au chapitre des Jugements, étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière et à se faire entendre par interprètes, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que Ton pense juste partout où il y a des hommes. » Et ailleurs, dans le chapitre des Esprits forts, il dit avec une liberté d'esprit remarquable : a Si Ton assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le Roi Très Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants, à nous-mêmes, par leurs livres et par leurs entretiens; qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons, cependant, six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très sottes et très ridi-
cules » La Bruyère insinue que leur tolérance pour
nos missions pourrait bien être une preuve de la force de la vérité. Mais qui ne conviendra que cette raison est faible, autant que la satire est forte?
La Bruyère se rencontre ici avec Bayle, qui n'est ni moins observateur, ni moins caustique. Mais Bayle ne se croit pas obligé de pallier la critique : « Je ne sçai pourquoi, s'écrie-t-il, les chrétiens font si peu de réflexion sur l'esprit de tolérance qui règne dans ces rois payens, que nous traitons hautement de barbares et de féroces. Voilà un empereur chinois, très persuadé que la religion des Jésuites est fausse et tout à fait opposée à celle dont lui et tous ses sujets font profession, qui ne laisse pas de souffrir ces missionnaires et de les traiter fort humainement! » (Février 1685.)
Puisque nous parlons de Bayle, remarquons en passant que ses Nouvelles de la république des lettres, gazette littéraire aussi libre et judicieuse que bien informée, nous fournissent une nouvelle preuve du goût général pour les pays de colonisation. II le dit lui-même : « Par l'usage de tous les journalistes, des sa vans, et par la déclaration que nous en fîmes dans notre première préface, les raretés des Indes sont du ressort de ces Nouvelles. » (Janvier 1686.) Et, de fait, on y trouve, à chaque instant, des comptes rendus faits avec une faveur visible, des relations, lettres, ouvrages spéciaux touchant les pays et choses exotiques. On y peut même toucher du doigt les deux sentiments que nous avons
notés plus haut : d'une part, la défaveur que rencontrent les récits des Jésuites, et, de l'autre, le goût très prononcé pour les relations d'intérêt commercial, comme celles de Bernier, Chardin, etc.
Il est encore un incident que nous n'aurons garde de passer sous silence : c'est la discussion qui s'élève, à la fin du siècle, à propos des découvertes de Cavelier de La Salle. Un des compagnons du héros, le P. Hennepin, Récollet, étant revenu en France après l'exploration de 1678 et ayant raconté en 1683 son « voyage au Sault Saint-Antoine » , fut mis en goût par le succès, S'approp riant en partie la relation du P. Ghrestien Le Clerc, Récollet comme lui, publiée en 1691 (1), et en totalité celle de l'abbé Bernon, restée manuscrite et communiquée à Golbert, il songea à s'attribuer le mérite de toutes les découvertes faites dans la vallée du Mississipi. Il publia, en 1697 et 1698, sa Nouvelle découverte d'un très grand pays, qui n'est qu'un tissu d'audacieux mensonges. Il eut honte sans doute de le faire en France; c'est à Utrecht qu'il commit cette vilenie et à Guillaume III qu'il la dédia. Les amis et compagnons de Cavelier furent outrés de cette double trahison, et bon nombre se portèrent défenseurs du glorieux explorateur. Tonti, d'abord, publia ou laissa publier (2), en 1697, Les dernières découvertes de Cave-
(1) Histoire de rétablissement de la foy dans la Nouvelle-France.
(2) Le Jésuite Gabriel Marest (Lettres édifiantes, t. X, p. 308) affirme avoir entendu Tonti désavouer cet écrit. Mais c'est le seul témoignage, et il est suspect.
lier de La Salle; Joutel, l'un des quatre survivants de l'expédition de 1686, fit rédiger, par Michel, son Journal historique du dernier voyage de Af . Cavelier de La Salle, paru en 1713 ; le neveu du héros, celui qu'on appelait « le petit M. de La Salle » et qui fut le premier administrateur de la Louisiane après le voyage, d'Iberville (1698), donna, lui aussi, un récit de l'expédition et de la mort de son oncle. La discussion continua après 1715 et ne fournit pas de conclusion. L'entrepreneur du Recueil des voyages du Nord, le libraire hollandais Bernard, donna indifféremment asile aux relations de Hennepin et à celles de ses contradicteurs. La mémoire de Cavelier ne fut pas vengée.
Mais cette discussion, qui termine la période coloniale de Golbert, jointe à celle qui s'est élevée en même temps sur les superstitions chinoises, nemontret-elle pas combien les esprits ont été occupés, jusqu'au dernier moment, des colonies et des découvertes? On peut donc affirmer que Louis XIV et Colbert ont opéré devant un public au moins attentif à leur œuvre.