CHAPITRE IV
LA DISCUSSION
L'opposition et les appréciations.
Ce que nous avons dit précédemment sur la collaboration et sur les publications nous dispense de rechercher les adhérents à l'œuvre de Colbert. Venons-en tout de suite aux opposants. Une méthode coloniale a été créée; h quelles appréciations a-t-elle donné lieu? Une action importante est engagée; y a-t-on applaudi?
l'opposition classique.
Une première opposition se présente, que nous con naissons déjà : celle des littérateurs, nourris d'antiquité. Toute de forme et de convention, sans sincérité comme sans raison, elle s'attaque à l'œuvre entière. A l'en croire, et ses représentants sont de ceux qui font autorité, Colbert mériterait toutes les malédictions pour avoir rapetissé les esprits de son siècle. En réalité, ces opposants ne jugent pas, ils copient.
Ils copient les classiques grecs et latins, comme Ronsard et Montaigne ; seulement, ils rajeunissent la matière. Ils ne s'inspirent plus du lieu commun de l'âge d'or. L'art des écrivains du grand siècle est trop délicat et trop réservé pour donner dans une déclamation devenue invraisemblable. Mais n'en pratiquant pas moins l'art pour l'art, les écrivains choisissent d'autres tirades, jouent d'autres sentiments, jonglent avec d'autres idées.
On connaît Yllli robur et ces triplex d'Horace : c'est un fort beau chant de deuil, mais aussi une malédiction contre l'esprit d'entreprise. Horace, et bien d'autres anciens avec lui, revient sans cesse sur cette idée. Il se plaît à opposer à l'esprit de lucre la sage philosophie de l'homme content de peu, et les douceurs d'une vie champêtre aux agitations inquiètes du négociant qui cherche la fortune. L' fortunatos nimium de Virgile, et une foule de morceaux des poètes latins, voire des prosateurs, comme Cicéron et Sénèque, sont des amplifications sur ce thème. On sait ce que valent ces bucoliques tirades et le prétendu dédain des richesses qu'affecte la société de l'Empire : c'étaient jeux de rhéteurs ou rêveries de poètes, en complète opposition avec des mœurs très positives ; mais ils semblaient par cela même admirables. Nos écrivains français n'eurent garde de ne pas admirer ces beautés de convention, toutes de mots et toutes d'imagination. Quel beau lieu commun c'était là !
Voyez en combien de façons le tourne et retourne La Fontaine, le plus original pourtant de nos dévots d'antiquité. On compterait vingt fables où le Rapax Orcus, le trafic de mer, les voyages aux lointains pays, les « chercheurs de nouveaux mondes » , l'avarice, sont moqués et bafoués, voire condamnés avec une indignation qui veut paraître sincère (1). Citons seulement cette adaptation des pensers antiques aux choses du temps f 2) :
La fortune a, dit-on, des temples à Surate ; Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute Arme* de diamant, qui tenta cette route, Et le premier osa l'abîme défier.
Celui-ci, pendant son voyage,
Tourna ses yeux vers son village Plus d'une fois, essuyant les dangers Des pirates, des vents, du calme et des rochers, Ministres de la mort : avec beaucoup de peines On s'en va la chercher en des rives lointaines, La trouvant assez tôt, sans quitter la maison. L'homme arrive an Mogol : on lui dit qu'au Japon La fortune pour lors distribuait ses grâces.
Il y court. Les mers étaient lasses
De le porter ; et tout le fruit
Qu'il tira de ses longs voyages, Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : Demeure en ton pays, par la nature instruit!
(i) Le Berger et la Mer; l'Homme qui court après la fortune et F Homme qui V attend dans son lit; V Ingratitude des hommes envers la fortune; le Marchand , le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de roi; la Chauve-souris, le Buisson et le Canard ; surtout la délicieuse idylle des Deux Pigeons, etc., etc.
(2) L Homme qui court après la fortune et V Homme qui V attend dans son lit.
Ne croirait-on pas que le poète a pris à tache de discréditer l'entreprise du commerce d'Orient et la Compagnie des Indes? Il y pensait certainement en écrivant ces vers. Mais il ne faut pas trop, comme M. Taine, chercher une intention de critique dans les boutades du bonhomme. Ici l'inimitable La Fontaine est tout simplement imitateur et même traducteur; il a développé un lieu commun classique, avec insouciance, par pure convention littéraire. Tout au plus pourrait-on dire qu'il obéit à une impulsion de sa nature : l'activité commerciale répugnait à son indolence.
Mais que penser de Boileau, qui loue les entreprises commerciales et les lointains voyages dans les termes que nous savons, lorsqu'on le voit faire du fameux dialogue de Perse entre l'Avarice et le paresseux (1) cette application toute directe :
N'importe, lève-toi. — Pourquoi faire, après tout? Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, Rapporter de Goa le poivre et le gingembre ?
Mais j'ai des biens en foule, et je puis m'en passer (2) .. .
ou bien lorsqu'on le voit paraphraser en se l'appropriant leparvi contentum d'Horace?
A quoi bon ravir l'or au sein du nouveau inonde? Le bonheur tant cherché sur la terre et sur l'onde
(1) Pebse : Satire V.
(2) Boileau : Satire VIII
Est ici, comme aux lieux où mûrit le coco, Et se trouve à Paris, de même qu'à Cuzco.
On ne le tire point des veines du Potose.
Qui vit content de rien possède toute chose (1).
Ces sectateurs du lieu commun ne seraient pas dangereux s'ils n'étaient devenus classiques à leur tour. Mais qui pourrait dire en combien d'esprits français Boileau ou La Fontaine ou les autres ont insinué goutte à goutte, comme un poison, à l'aide de leurs belles tirades d'emprunt, ce dégoût et ce mépris de l'activité commerciale dont notre société souffre à cette heure?