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LES APPRÉCIATIONS DU SYSTÈME

Les poètes sont « chose légère » , et leur opposition de fantaisie est la seule que nous trouvions à l'action coloniale de Colbert. Quant aux procédés de cette action, c'est autre chose. Ils ont provoqué une foule de contradicteurs, qui sont gens d'étude et de raisonnement.

Tout d'abord c'est le système fondamental des Compagnies à monopole que l'on attaque. La protestation vient à la fois des colonies et de la métropole. Dès le

(1) Cf. Hobace, Épttres, I, 12 :

Pauper enim non est coi rerum suppelii mas.

1 1 décembre 1664, le comte d'Estrades écrivait à Colbert : « Un habile homme qui trafique aux îles d'Amérique m'a dit que la nouvelle Compagnie foira partir les habitants des isles, si elle n'a tout d'un coup six vint vesseaux pour trafiquer dans toutes les isles : les Hollandais et Zélandais en avaient autant, et ils n'y fournissaient qu'au juste... (1). » L'année suivante, Talon dit à son tour : « Si Sa Majesté veut faire quelque chose du Canada, il me paraît qu'elle ne réussira qu'en le retirant des mains de la Compagnie des Indes occidentales et qu'en y donnant une grande liberté de commerce aux habitants , à l'exclusion des seuls estrangers Sur la première déclaration que la Compagnie a faite de ne souffrir aucune liberté de commerce, et de ne pas permettre aux habitants de faire venir pour leur compte les denrées de France, même pour leur subsistance, tout le monde a été révolté (2). » En France on pense de même, à la connaissance de Golbert. Il rapporte lui-même ce propos significatif : « Le sieur Formont, marchand de Paris, entendant parler dans mon cabinet de cette liberté du trafic, dit que, dès lors qu'elle serait establie, au lieu d'un vaisseau il en enverrait trois (3). » En 1661, les remontrances des six corps de marchands de Paris sur

(1) Correspondance administrative, t. II.

(2) Cité par le P. Charlevoix : Histoire de la Nouvelle- France, l f p. 383.

(3) Lettre à Pellissier, 21 juin 1670, Correspondance administrative, III bis, 285.

plusieurs impositions concluent par cette proposition hardie : « Nos voisins connaissent par expérience que la liberté, soit aux marchandises, soit aux personnes, fait fleurir le commerce (1). » Mais c'est surtout dans le discours du délégué de Nantes à l'Assemblée du commerce de 1701 que la critique est vive et précise : « Le monopole accordé aux Compagnies, dit-il, est devenu nuisible. Les Compagnies, composées principalement de Parisiens, étaient fort ignorantes sur le fait du commerce lointain; leur suppression enrichirait beaucoup d'autres villes, et par suite l'industrie et la navigation s'accroîtraient sensiblement. Tout le monde se jetterait dans le commerce : on ne verrait plus de mendiants et de vagabonds; les colonies se multiplieraient. En un mot, toute la France respire cette liberté. Elle relèverait le courage des négociants, et les revenus du Roi augmenteraient à un point qu'on en serait surpris, d'autant plus que Sa Majesté reprendrait les droits dont elles jouissent par leurs privilèges (2). » Si Ton rapproche ces plaintes de celles des négociants rouennaisde 1604, des cahiers du tiers état de 1614, des théories de Bodin et de celles du dix-huitième siècle, ne trouvera-t-on pas qu'il a existé une sorte de tradition nationale en faveur du principe économique que le siècle de Richelieu et de Colbert a répudié? Colbert

(1) Forbobkais : Recherches sur les finances, I, 274 et suiv. (année 1661).

(î) D&RE9TE : Histoire de V administration en France, t. II. (Appendice.)

et Louis XIV eux-mêmes (I) se rattachent, par raison, à cette tradition, bien qu'en fait ils suivent la routine, qui trop souvent commande en France.

La plupart des penseurs, à la fin du dix-septième siècle, soutiennent la même thèse. Ils sont, en ce point comme en plusieurs autres, les précurseurs des philosophes et économistes du siècle suivant.

On connaît les accusations de Boisguillebert (2). Elles sont injustes en ce qu'elles font à Colbert un grief personnel de doctrines économiques dont le siècle seul est responsable. Mais le dédain dont Voltaire accable Boisguillebert est injuste à son tour, parce que sa doctrine est meilleure que celle qu'il critique. C'est celle des Quesnay et des Turgot, la liberté économique sous toutes ses formes. De même, si Jurieu (3) obéit à de justes rancunes en portant son âpre satire sur tout le gouvernement de Louis XIV, il n'en est pas moins fondé en raison d'attaquer le despotisme commercial, aussi bien que religieux et politique, et de revendiquer toutes les libertés dont on doit jouir dans une République.

(1) On a vu plus haut (chap. i", §2) l'opinion de Colbert. Louis XIV écrit à de Baas, en 1670 : « Soyez persuadé qu'il n'y a que la seule liberté à tous mes sujets de trafiquer dans les isles qui puisse y attirer l'abondance de toutes choses. » (Correspondance administrative , M bis, 477, note.)

(2) Détail de la France. — La France ruinée sous le règne de Louis XIV (chez ce pseudo-éditeur hollandais Marteau, dont le nom servit de couvert à tant de libelles contre Louis XIV). — Cf. Brchet : Impressions imaginaires (1866).

(3) Les soupirs de la France esclave.

L'abbé Choisy nous apporte une critique plus radicale, sinon plus sérieuse. Piqué <Fon ne sait quelle animosité contre Colbert, il blâme à tort et à travers son œuvre (l). Il l'accuse de s'être adonné « à des projets sur le commerce, dont il ne prit les desseins que dans son imagination...; d'avoir demandé en ministre à des marchands les secrets de leur métier, qu'ils lui dissimulèrent en vieux négociants... ; d'avoir été toujours magnifique en idées et presque toujours malheureux dans l'exécution » Il lui reproche surtout de ne pas avoir connu les vrais principes du trafic et de l'échange : « Il oublia, dit-il, que le Créateur de toutes choses n'a placé les différents biens dans les différentes parties de l'univers qu'afin de lier une société commune et d'obliger les hommes par leurs intérêts à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouveraient dans chaque pays. » C'est, sous une forme assez indécise, il est vrai, la condamnation de toutes les entraves qui peuvent peser sur les échanges et qu'admettait en grand nombre le système de Colbert.

Mais il y a dans cette phrase une conception qui dépasse peut-être la pensée de Choisy. On y trouve l'argument favori des économistes de notre temps, qui proscrivent les colonies. Le commerce, disent-ils, doit être tout à tous, et un État n'a pas le droit de s'assurer, à frais plus ou moins grands, un marché exclusif ou un

(1) Mémoires, liv. II, p. 113 etpassim (5* édition d'Utrecht, 1725).

**î LA QUESTION COLONIALE EN FRANCE.

pays de productions spéciales (1). C'est ce que la chambre de commerce de Marseille, en 1861, résumait dans cette formule : o Le monde entier est le meilleur champ d'échange et de fret; il vaut mieux que n'importe quel coin de terre, quelque productif qu'il puisse être. » Qui sait, d'ailleurs, si Ghoisy, abbé de mœurs légères, mais esprit vif et pénétrant, n'a pas entrevu cette idée toute moderne? Il se rencontre une seconde fois avec les adversaires de la colonisation, quand il refuse aux Français les qualités de constance et d'application que nécessitent les entreprises coloniales. Colbert oublia encore, selon lui, « que les Français, impatients de leur naturel, et en cela bien différents des Hollandais, ne pourraient jamais avoir la constance de mettre l'argent, trente ans durant, dans une affaire, sans en tirer aucun profit et sans se rebuter » . C'est la pensée de Brantôme, de quelques contemporains de Razilly, de plusieurs écrivains du dix-huitième siècle, de beaucoup de théoriciens et hommes d'action du dixneuvième. Elle est exprimée en plein essor colonial, au temps de Colbert. Si son auteur ne passait pour léger, elle pèserait du plus grand poids dans notre enquête.

Fénelon, on le sait, s'est beaucoup occupé de questions d'État, par simple curiosité d'esprit ou par

(1) J.-B. Say : Traité d'économie politique, t. I. — Moliïuri : Dictionnaire d'économie politique (art. Colonies). — De Livelete : Éléments d'économie politique, etc.

ambition secrète. Il y porte souvent cet « esprit chimérique » dont l'accusait le Roi. On ne peut prendre au sérieux, par exemple, la proscription des marchandises de luxe, la réglementation « des habits, nourriture, meubles, maisons, pour toutes les conditions différentes » , et autres excentricités de même nature. Mais il y a autre chose dans les œuvres politiques de Fénelon. Voici, par exemple, comment Mentor établit le commerce à Salente (1) : « Il voulut qu'on punit sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne jamais faire banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu'ils ne pouvaient faire seuls, et la police de ces sociétés était inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivaient pas. D'ailleurs, la liberté du commerce était entière. Bien loin de la gêner par des impôts, on promettait une récompense à tous les marchands qui pourraient attirer à Salente le commerce de quelques nouvelles nations. » Des associations sans

(i) Télémaque, liv. VI.

monopole et des primes à l'exportation, voilà donc la théorie de Fénelon, dégagée de ce qu'elle peut encore avoir de chimérique. Lui aussi pose en principe que « la liberté du commerce doit être entière » .

Un des derniers et des plus importants théoriciens de la question coloniale sous le règne de Louis XIV a été l'illustre Vauban. Son patriotisme l'a porté à étudier toutes les matières intéressant la prospérité de la France. En économie politique, il devance souvent son époque; il y porte ses habitudes d'exactitude et de précision géométrique. Il n'est pas un économiste d'observation, bien qu'il sût voir autour de lui, mais de doctrine. On né peut donc chercher dans ses œuvres un reflet de l'opinion , comme en celles de Montchrétien, au début du siècle. Mais ses critiques comme ses idées propres sont remarquables par la justesse et la profondeur. Ce sont précisément les qualités qui distinguent son Mémoire sur les colonies : son opinion est donc précieuse à connaître (1).

Vauban distingue trois espèces de colonies : 1* les colonies forcées, comme celle de Garthage, fondée par Didon, par suite de son expulsion de Tyr; 2* les colonies de hasard, qui ont pour cause les naufrages; 3 # les colonies de raison, « qui sont faites par délibération de conseil, soit par les princes souverains, par les républiques ou par des particuliers associés,... les

(1) Oysivetés (édition Àugoyat, 1843, t. IV, p. 1-49).

unes pour se décharger d'une partie de leurs peuples, les autres par ambition ou désir de s'accroître » .

Ces dernières sont proprement les colonies modernes. Parmi celles qui ont été fondées, les plus prospères sont les colonies hollandaises et anglaises. Celles de la France sont, pour différentes causes, dans un état d'infériorité visible. Pour les « remettre sur le même pied » , il faut :

1* En retirer totalement les moines rentes, « qui réussissent incomparablement mieux à s'enrichir qu'a 1 faire des conversions » ; acheter leurs biens au profit j

d'un séminaire qui assurera de bons curés, régis par un ou plusieurs évéques, et tout juste assez nombreux pour assurer le service religieux du pays ; I

2° « En bannir ces sociétés de marchands à titre de J Compagnies privilégiées, qui survendent les marchan- / dises qu'ils portent aux colonies, et mettent le prix qu'il leur plaît à celles de ces mêmes colonies, et qui, par l'extension de leurs privilèges, les empêchent de commercer avec d'autres et de se procurer, par le moyen de leur industrie, plus commodément, le nécessaire, ce qui les ruine et les dégoûte. Rien n'étant plus contraire aux établissements des colonies, on ne saurait donc mieux faire que de les supprimer tout à fait et de laisser le commerce libre ; il y aurait bientôt des correspondances de ce pays-ci en celui-là qui préviendraient tous les besoins qu'on y pourrait appréhender. »

3* Faire bien observer le pays au point de vue de la

qualité de l'air, de celle des eaux, de la qualité du sol, de la facilité du commerce, de la situation stratégique, de l'abondance des cours d'eau, etc. Cela fait et bien connu, y envoyer cinq ou six bataillons bien complets, à relever tous les cinq ans, pendant trente ans de suite, en ayant soin de remplir les compagnies de gens de métier en plus grand nombre possible, en permettant le mariage, en autorisant le rapatriement, en assurant les vivres et objets de première nécessité, en fixant à l'avance les postes à occuper. Les compagnies, une fois arrivées, construiront d'abord un retranchement, puis s'occuperont, partie à défricher pour faire des jardins, partie à construire des maisons et des magasins. Après quoi, elles s'occuperont à défricher pour faire des terres à blé et des prairies, etc. On interdira de s'écarter des quartiers, à plus de dix ou douze lieues, de voler, de blasphémer, de s'enivrer, de commettre aucune violence, de diffamer ou mentir, de rester oisif ou de faire cabale, de tuer les bestiaux pendant les premières années, « de faire d'autre commerce que celui qui proviendra des fruits de la production du pays, tant pour empêcher que les habitants ne se dissipent, que pour prévenir le relâchement que cela causerait au défrichement des terres, qui doit faire leur principale application » ; on défendra encore de

rester célibataire après dix-huit ou vingt ans

Avec ces procédés, conclut Vauban, on fera un établissement qui, sans rien coûter au royaume en

hommes, en femmes ni en argent, formera, suivant une progression expérimentée ailleurs, une population forte, au bout de six générations, de trois millions deux cent mille personnes ( 1 ) .

Et des établissements de cette sorte sont à la fois nobles et nécessaires : « Nobles, en ce qu'il n'y va pas moins que de donner naissance et accroissement à deux grandes monarchies qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane et dans l'ile Saint-Domingue, deviendront capables de balancer un jour celle de l'Amérique et de procurer de grandes et immenses richesses aux successeurs de Sa Majesté; nécessaires, parce que si le Roi ne travaille pas vigoureusement à l'accroissement de ces colonies, à la première guerre qu'il aura avec les Anglais et les Hollandais, qui s'y rendent de jour en jour plus puissants, nous les perdrons, et, pour lors, nous n'y reviendrons jamais, et nous n'aurons plus en Amérique que la part qu'ils nous en voudront bien faire par le rachat de nos denrées, auxquelles ils mettront le prix qu'il leur plaira, et notre marine, manquant pour lors d'occupation, tombera d'elle-même et deviendra à rien. »

Voilà des paroles prophétiques ! Mais combien d'au-

(i) Le Mémoire étant écrit en 1699, la période indiquée de six générations s'achève en 1879. — Or, le Canada français, au recensement de 1881, avait une population de 1,300,000. Le calcul de Vauban parait donc exagéré. Il est vrai que Ton n'a suivi, dans la colonisation, aucun des procédés qu'il indique. D'autre part, les 60,000 Canadiens français abandonnés en 1763 ont fait, par la seule progression naturelle, sans nouvelle immigration, un gain de plus de 10,000 par an.

très enseignements aurait-on pu tirer, au temps de Louis XIV et de Louis XV, et ne tirerait-on pas encore au nôtre de cette sage étude? La colonisation militaire a été essayée, sous Ghoiseul, par Bessner et de Préfontaines, en Guyane, mais sans aucune des précautions et sans cet esprit de suite que recommande Vauban. Le maréchal Bugeaud a été un peu plus heureux en Algérie ; mais le ou les gouvernements ont manqué de persévérance. L'idée est reprise aujourd'hui par de bons esprits; mais nous n'en sommes encore qu'à la théorie, qu'on a le tort de présenter comme neuve. De même, est-on bien convaincu, même aujourd'hui, que les pires fléaux de la colonisation sont « les moines rentes et les Compagnies privilégiées » ? Enfin, quand on a fait une conquête coloniale, le Tonkin ou une autre, a-t-on bien observé, au préalable, « la qualité de l'air, celle des eaux, la fertilité du sol, la facilité du commerce, etc. » ? Vauban n'envisage que les colonies de peuplement ; il paraît avoir eu la même conception coloniale que Richelieu : mais combien corrigée et amendée, combien supérieure à celle même de Golbert?

CONCLUSION

Résumons notre enquête sur l'époque si importante de Golbert.

L'action coloniale a été vigoureuse et productive, mais elle n'a pas su se dégager des imitations du début, ni des théories économiques du siècle. Colbert, pourtant, a eu l'intuition de la vraie méthode. Il a distingué les colonies agricoles des colonies commerciales ; il a ramené les unes au gouvernement direct et a laissé les autres aux Compagnies ; il a poussé au peuplement des premières et essayé d'engager toute la France dans les intérêts et les profits des autres ; il a préconisé la liberté, conseillé les cultures productives, ordonné la douceur et la justice envers les colons, les engagés et les esclaves. Mais les colonies, dans son système, étaient vouées à l'exploitation par la métropole, à la tyrannie ruineuse de l'exclusif; elles n'étaient qu'un moyen violent d'enrichir quelques négociants.

L'œuvre de Colbert a été soutenue et continuée dans une certaine mesure par Louis XIV. Beaucoup de personnes, des plus notables, les commerçants euxmêmes, l'ont servie avec ardeur. Elle n'a été négligée, puis abandonnée, que sous l'influence de Louvois et des ambitions continentales. Le public s'en est montré curieux, comme aux âges précédents.

Mais il faut le constater nettement et sincèrement : les penseurs, avec un accord presque unanime, en ont condamné les procédés, quelques-uns même le principe. Tous ont réclamé la liberté et proscrit le monopole. La nation a refiïsé de s'y associer; l'épargne a dédaigné ou redouté ce placement aventureux ; elle

a laissé le Roi, avec son entourage médiat ou immédiat, agir et se compromettre seul.

Colbert a donc pu créer un immense empire colonial : il n'a pas rendu le pays colonisateur.

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