CHAPITRE PREMIER
L'ACTION
Louis XV porte dans l'histoire la responsabilité de notre ruine coloniale. On accuse son insouciance, son ignorance et celle de ses conseillers. On aime à citer le mot de Berryer à Bougain ville, qui lui demandait, en 1759, des secours pour le Canada : « Eh, monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries ! » On tire même du traité de Paris une conséquence générale, et l'on dit que les Français ont cessé d'être colonisateurs après la perte de leurs colonies.
Cette opinion nous semble mal fondée. Qu'on accuse la politique européenne de Louis XV; qu'on flétrisse la lâcheté d'un gouvernement avili : nous n'aurons garde d'y contredire. Mais nous ne pouvons admettre,
même pour Louis XV, l'accusation d'ignorance ou d'indifférence dans l'action coloniale. Louis XV et ses ministres, pas plus que le Régent et Louis XVI, n'ont à aucune époque dédaigné ou ignoré les avantages des colonies. Ils ont, au contraire, brillamment suivi, puis hardiment réformé le système de Colbert et de Louis XIV. Le traité de Paris, si déplorable qu'il spit, n'est pas plus répréhensible que le traité d'Utrecht. A ces deux dates, l'intérêt commercial et colonial a dû être sacrifié à l'intérêt continental mal engagé : voila tout. Or, combien de fois depuis, et notamment sou$. l'Empire, la France ne s'est-elle pas trouvée dans une semblable alternative? À l'heure actuelle même, beaucoup d'hommes politiques n'agiraient-ils pas, le cas échéant, comme Louis XV? Le découragement dont on parle a si peu été provoqué par l'acte de 1763, qu'à aucune époque on n'a montré, dans la pensée et dans l'action, une activité plus féconde au profit des colonies, qu'entre les années 1763 et 1789.
Nous fournirons les preuves de ces affirmations. Dès maintenant, voici des chiffres significatifs. Le Canada avait une population de 1 1 ,249 en 1688, de 25,000 en 1721, de 54,000 en 1759. Cette population s'accrut donc, à peu près en une seule génération, sous le règne de Louis XV, d'un nombre double de celui qui fut atteint en deux générations, sous Richelieu et Colbert. En 1786, le commerce total de la France avec ses colonies d'Amérique, d'après le bureau de la balance
du commerce (1), s'élève à 239,174,000 livres, et occupe 1,219 navires; en 1716, il était d'environ 25,000,000 et employait 300 navires. Un Mémoire de M. de Beaumont, intendant des finances, remis à Choiseul le 14 septembre 1765 (2), établit les chiffres suivants : en 1701, on comptait à la Martinique 11,000 blancs et 16,000 nègres ; à la Guadeloupe, 5,000 blancs et 8,000 nègres; à Saint-Domingue, 7,000 blancs et 20,000 nègres. Or, en 1754, on est arrivé à des chiffres tout autres : à la Martinique, 24,000 blancs et 60,000 noirs ; à la Guadeloupe, 10,000 blancs et 50,000 noirs ; à Saint-Domingue, 40,000 blancs et 230,000 noirs. C'était un gain total, en cinquante ans, de 6 1 ,000 blancs et 296,000 noirs, soit environ 1,220 blancs et 5,920 noirs par an. D'autre part, les retours bruts des Antilles étaient d'au moins 150,000,000 et occupaient 500 navires de plus de 200 tonneaux. Qu'étaient en regard les Antilles anglaises? Elles avaient une population totale de 75,000 blancs et 170,000 nègres, une production de 60,000,000 employant 350 navires de tonnage inférieur. Ce sont là des résultats qui se passent
(1) Archive* maritime* coloniale*. Mémoires généraux, t. XXIII, n° 25. — M. Leroy-Beaulieu, d'après M. Cochin, porte à 600,000,000 Je chiffre de no« opération* coloniales en 1787. D'aprè* la statistique du même bureau (Archive* coloniale*, Mémoires généraux, t. XXUI, n° 27), ces opérations n'ont été que de 341,950,000 pour les colonies d'Amérique, la traite et la pêche, à la même date de 1787. Or, le commerce de l'Orient, qu'il y faut ajouter, était, en 1768, d'après Morellet, de 20,000,000. C'est donc 361,950,000 qu'il faut compter, «t non 600,000,000.
(2) Archives coloniales, Mémoires généraux, t. XXI, n° 9.
de commentaires. Il en ressort que le dix-huitième siècle a été une période de prospérité et non de déclin colonial.
Nous n'en suivrons pas les détails. 11 suffira à notre sujet d'établir les points suivants : les hommes d'État du dix-huitième siècle ont eu, autant que ceux du dixseptième, le souci des colonies anciennes et nouvelles; ils ont fait produire au pacte colonial qu'ils ont trouvé en vigueur tout' le bien qu'il recelait; ils en ont atténué le mal, et ils ont appliqué des théories économiques plus saines.