‹ Histoire de la question coloniale en FranceChapitre 33 sur 51 · LA SOLLICITUDE GOUVERNEMENTALE · texte numérisé non relu

LA SOLLICITUDE GOUVERNEMENTALE

Il paraît difficile, sachant la façon dont furent traités La Bourdonnais, Dupleix et les autres, de soutenir que le gouvernement de Louis XV ait encouragé les pionniers ou les ouvriers de la colonisation. Rien n'est pourtant plus vrai.

11 ne faut pas oublier, en effet, que l'odieux de la conduite tenue vis-à-vis des héros sacrifiés retombe presque entièrement sur la Compagnie. Le gouvernement avait les mains liées vis-à-vis d'elle par la faveur qu'il croyait lui devoir. S'il intervint contre La Bour-

donnais et contre Lally avec la rigueur que Ton sait, c'est qu'il considérait comme une trahison d'avoir rendu ou perdu un poste aux colonies. D'autre part, avant d'être sacrifié aux plaintes de la Compagnie, Dupleix a pu, durant dix ans, grâce à la complicité morale du gouvernement, poursuivre, en dépit de ces plaintes, son œuvre de conquête aux Indes. Ne fut-il pas créé marquis et décoré du cordon rouge en 1752? Bussy eut pendant quinze ans comme correspondant intime le marquis d'Argenson, secrétaire d'État aux Affaires étrangères (1). Lally lui-même eût été sauvé, malgré la Compagnie, le Parlement et l'opinion, si les calomnies perfides du Jésuite Lavaur n'étaient venues renouveler et passionner le débat. Bertin ne lui disaitil pas : « Après que j'aurai rendu compte au Roi, votre affaire n'aura plus de queue » , et Choiseul, en signant la lettre de cachet, ne voulait-il pas « laisser sécher les boues de Pondichéry » ?

Mais voici des preuves plus positives d'intérêt. On répète souvent que nos colonies du Canada et des Indes ont été perdues faute de secours. C'est là une façon de parler. En réalité, des secours en hommes et en argent ont été donnés tant pour conquérir que pour défendre ; le malheur est qu'ils ont été mal employés ou se sont trouvés insuffisants en présence des efforts extraordinaires du gouvernement anglais, dirigé par

(1) Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit* : Papiers de d'Argenson. (Lettre inédite de Bussy à d'Argenson.)

Pitt (1). Ainsi, en 1740, Orry et Maure pas, acceptant d'enthousiasme le plan de La Bourdonnais pour ruiner le commerce anglais et hollandais dans les Indes, lui donnent deux frégates et trois vaisseaux de ligne. Il demandait davantage, mais ce fut la Compagnie et non le gouvernement qui ne fournit pas le contingent promis. Dupleix et Bussy, il est vrai, agirent seuls et à •peu près sans secours aux Indes. Mais ils surent se suffire avec moins de deux mille Européens et quelques sommes provenant de la Compagnie; les rajahs leur donnaient à volonté des troupes et de l'argent; ils engageaient leur propre fortune au besoin. Lally, au contraire, ne voulant pas suivre les conseils de Bussy, réclamait sans cesse des renforts, et ses défenseurs ont répété à sa décharge qu'il n'en avait pas reçu. Le représentant de la Compagnie, de Leyrit, lui répondait, en effet, invariablement, que les ressources étaient épuisées. Mais le Roi lui expédia en une fois (1759) quatre vaisseaux portant sept cents soldats et trois millions. C'était insuffisant peut-être, mais c'était beaucoup de la part d'un gouvernement qui entretenait, depuis trois ans, trois ou quatre armées sur le continent. Si le secours fut inutile, c'est moins à cause de sa modicité que par suite de l'inexplicable attitude de l'amiral d'Àché. Cet étrange marin s'obstina, malgré tous les

(1) « Pitt, dit M. Grée n (Histoire du peuple anglais, t. II, traduction Monod, 1888), avait résolu non seulement de déjouer l'ambition de Montcalm, mais encore de détruire complètement l'empire français en Amérique. »

ordres et toutes les prières, à ne pas quitter le mouillage de l'île de France ; il n'apparut devant Pondicbéry, pour disparaître aussitôt, que lorsque le siège était commencé et la partie perdue (1). Au Canada, menacé en 1756, le glorieux Montcalm mena un renfort de 2,000 hommes. La colonie était en si bon état de défense qu'il fallut aux Anglais 60,000 hommes pour la réduire. Les tentatives de colonisation ou les simples aventures dont Madagascar fut plus que jamais le théâtre, ont toujours été approuvées et soutenues par le gouvernement : Charpentier de Cossigny, en 1740; Gosse, en 1750; le caporal Labigorne, l'heureux époux de la reine Béty, 1750-67; de Mandave, 1767, et surtout l'étonnant Beniowsky, qui commença son épopée malgache avec 300 hommes et un navire fournis par le ministre d'Aiguillon en 1773. Enfin, si Choiseul ordonna à Bougainville, en 1766, d'aller rendre aux Espagnols les iles Falkland, où il avait fait en 1763 un établissement au nom et aux frais des Malouins, en revanche, il le chargea « de se rendre aux Indes orientales en traversant la mer du Sud, entre les deux tropiques, pour y reconnaitre et prendre, au nom du Roi, toutes les terres non occupées » . On lui dut donc ce beau voyage d'exploration océanienne qui précéda ceux de Cook, et qui nous assura des droits que nous exploitons aujourd'hui.

(1) V. Hamowt : Vie de Dupleix — Lally-Tollendal. — V. surtout Mâllesob : Les Français dans les Indes.

D'ailleurs, quels meilleurs juges pourrions -nous avoir que les Anglais, de la sollicitude portée par le gouvernement français dans l'action aux colonies? Solidement établie en Louisiane et au Canada, dit M. Green (1), la France revendiquait comme sien tout le pays à l'ouest des Alleghanies, et ses gouverneurs voulurent chasser les Anglais, colons et marchands, des vallées de l'Ohio et du Mississipi, qui étaient encore au pouvoir des Indiens. De telles prétentions firent sortir Pelham lui-même de son inaction. . . Les Français n'hésitèrent pas à accepter la lutte. Déjà maitres de l'Ohio par la défaite de Braddock (1756), ils chassèrent les garnisons anglaises des forts qui défendaient les lacs Ontario et Ghamplain, et leur empire s'étendit sans interruption de la Louisiane au Saint-Laurent. Un découragement sans exemple dans l'histoire de F Angleterre s'empara des hommes d'État les moins impressionnables, et l'impassible Ghesterfield lui-même s'écria, désespéré : « C'en est fait, nous ne sommes plus une nation! » Mais W. Pitt paraît, et, en prenant possession de sa charge de secrétaire d'État, sa première parole fut celle-ci : « Mon intention est de sortir l'Angleterre de l'état d'énervement où elle se trouve et qui permet à vingt mille Français de la troubler (2) ! »

(i) Gbeek : op cit., t. II, p. 325-27.

(2) Rappelons le propos que nous avons cité plus haut (liv. II, i n part., chap. i", § i) : «Si nous voulions être justes avec les Français, nous n'aurions pas trente ans d'existence. » Il traduit bien l'affolement de la société anglaise d'alors.

— Ce trouble, cet énervement d'une nation entière ne témoigne-t-il pas de l'activité que déployait l'État rival sur le terrain convoité?

Deux faits donnent la mesure de la bonne volonté, en même temps que de la sagesse théorique et de l'inexpérience pratique en matière coloniale, du gouvernement de Louis XV. Ce sont les essais de colonisation au Mississipi et en Guyane (1719, 1763-68). On connaît ces deux expériences néfastes, qui ensemble coûtèrent la vie à plus de vingt mille personnes. C'est d'elles, bien plus que du traité de Paris, qu'il conviendrait de dire qu'elles ont créé en France le découragement, au moins en matière d'émigration. Elles avaient pourtant leur raison d'être. Rien n'était plus nécessaire que de coloniser la Louisiane, si vaste et si fertile, et la Guyane possédée depuis 1610 et toujours négligée. Malheureusement, on ne songea à faire que de la colonisation officielle, et les deux expéditions en eurent tous les vices : recrutement forcé des colons, insuffisance des approvisionnements, nullité des aménagements. Saint-Simon dit de la première (1) : « Si cela eût été exécuté avec sagesse et discernement, cela aurait rempli l'objet qu'on se proposait...; mais on s'y prit à Paris et partout ailleurs avec tant de violence et tant de friponnerie encore, pour enlever qui on voulait, que cela excita de grands murmures. On

(1) Mémoires (édition Chéruel), t. XVII, page 461.

n'avait pas eu le moindre soin de pourvoir à la subsistance de tant de malheureux sur les chemins ni même dans les lieux destinés à leur embarquement. » Malouet, dont on connaît l'autorité en pareille matière, juge ainsi la seconde affaire et celles qui furent, en grand nombre, tentées ou proposées au même lieu (1) : « Les projets se succèdent ; chaque administration aura le sien; chaque homme accrédité en épousera un et aura un parti dans la colonie, qui sera perpétuellement livrée au désordre, à l'anarchie et à la misère. Le Roi et les particuliers y perdront l'argent qu'ils y emploieront, et le commerce national de la métropole contractera un éloignement invincible pour un pays déjà célèbre par les désastres et les folies dont il a été le théâtre. » Et cependant la théorie dans les deux cas valait mieux que la pratique. Quelque opinion qu'on professe sur Law et son système, niera-t-on que ce ne fût une idée féconde d'intéresser à la colonisation tous les spéculateurs attirés par les actions de la banque et de la Compagnie? N'était-ce pas précisément ce qu'avaient tenté en 1664 Colbert et Louis XIV? On reproche à Law d'avoir promis et espéré trouver des mines d'or, que le financier Crozat s'était ruiné à chercher (2).

(1) Lettre inédite, du 19 juin 1780, à M. Girault, chargé par Necker de consulter M. Malouet sur un « projet de peuplade » présente par un sieur Rosenbourg. (Archives coloniales. Mémoires généraux, t. XIX, n* 10.)

(2) Lettre patente accordant au sieur Crozat privilège pour le commerce de la Louisiane, 14 septembre 1712. (Isimbert, XX, 576.)

Mais, en réalité, avec des mineurs et des fondeurs, il envoya des ouvriers pour la culture du tabac, des graines de vers à soie et toutes les munitions nécessaires à la colonie (1). L'achat de la ferme du tabac et de la concession du Sénégal achève de prouver que le hardi spéculateur songeait à l'exploitation agricole de ce fameux « Mississipi n , qui devenait comme le pivot du tout le système (2). De fait, la Nouvelle- Orléans fut fondée en 1717, et c'est de 1719 que date la prospérité delà Louisiane.

En Guyane, les intentions ne furent pas moins bonnes. Louis XV rédigea et écrivit de sa main, comme faisait souvent son aïeul, les instructions qui devaient servir au chevalier Turgot* nommé gouverneur et lieutenant général de Guyane, le 31 août 1764 (3). On y trouve, entre autres prescriptions excellentes, celles-ci : faire un recensement de la population ancienne et nouvelle, faire tenir exactement les registres de l'état civil, dresser en triple exemplaire la carte topographique ou cadastre du pays, où toutes les concessions seraient numérotées, « ne rien négliger pour gagner à la nation française le cœur des Indiens, et, pour cela, payer leur salaire exactement, leur rendre exacte

(i) Forboknais : Recherches sur les finances, t. II, pages 588 et suiv. (Vue générale du système de Law.)

(2) Cf. La généalogie du système , ap. Marais, I. 27 septembre 1720 : « Belzébuth engendra Law ; Law engendra Mississipi ; Mississipi engendra le système , etc. »

(3) Archives coloniales : Mémoires généraux y t. XIX, n° 4. (Mémoire du Roi en quatre-vingt-deux articles, inédit.)

justice, punir les insultes faites aux femmes ou filles indiennes, encourager les mariages entre colons et Indiennes, en cas de guerre entre Indiens ne pas intervenir, ne réduire aucun Indien en esclavage, ni en acheter, si ce n'est pour leur sauver la vie et leur rendre la liberté »

Quel est l'homme d'État moderne qui ne tiendrait à honneur de signer de pareilles instructions? On y retrouve l'esprit pratique de Colbert. On est heureux surtout d'y reconnaître cette tradition de douceur et d'humanité qui, — nous l'avons constaté pour le seizième et le dix-septième siècle, — est le propre de la colonisation française. Louis XV et son gouvernement, malgré la maladresse de leurs actes, ont donc conservé l'esprit du temps passé.

L'action diplomatique, en dépit des concessions de Dubois et de Fleury à l'alliance anglaise ou des fausses conceptions du Pacte de famille, en est elle-même inspirée. On a récemment retracé (1) la féconde ambassade de Villeneuve à Constantinople et les profits qu'en retira notre commerce du Levant. On sait aussi avec quelle vigueur et quelle science nos commissaires, en 1750 (2), ont discuté, contradictoirement avec les Anglais, les droits historiques de la France sur l'Acadie et Sainte-Lucie : leur Mémoire est une véritable histoire documentaire de la colonisation française en

(1) M. Vakdâl : V ambassade de Villeneuve (1887).

(2) C'étaient de La Galisaonnièrc et de Silhouette.

Amérique. Mais c'est surtout dans les négociations qui préparèrent la « guerre d'indépendance » et qui eurent pour but de réparer les pertes de 1763, qu'on saisit la préoccupation des hommes d'État au sujet des colonies. Choiseul, on le sait, croyait ou feignait de croire qu'il avait « attrapé » les Anglais, en leur cédant le Canada, dont la population n'atteignait par soixante mille âmes et le commerce un million et demi. Plus tard, de Vergennes répétait encore : « Le conseil du roi d'Angleterre se trompe grièvement s'il se persuade que nous regrettons autant le Canada qu'il peut se repentir d'en avoir fait l'acquisition (1). » Mais Choiseul et Vergennes n'en ont pas moins au cœur la blessure faite en 1763; ils n'en brûlent pas moins du désir de ruiner cet empire colonial que l'Angleterre a formé à nos dépens. Ils entretiennent des agents près des Américains révoltés, à la fois pour les exciter et supputer leurs forces (2). Choiseul écrit à l'ambassadeur à Londres, Durand : « Il y a longtemps que je connaissais les vues de milord Chatham sur l'Amérique. Elles étaient gigantesques et ne pouvaient effrayer qu'autant qu'elles étaient un motif d'une guerre éternelle. Mais celles d'Asie ont l'avantage pour l'Angleterre que leur utilité peut être recueillie sans courir le danger de guerre; car, enfin, comment s'opposer à l'empire britannique que l'on

(1) Lettre de Vergennes au comte de Gui nés, 7 août 1775. (Archives Affaires étrangères. — Cité par M. C. de Witt: Vie de Th. Je/ferson, P. J.)

(2) De Kaib, de Pontgravé, de Pontleroy, de Bonvouloir.

suppose s'établir en Asie? Dans cet état, Monsieur,

nous voyons le mal et nous ne voyons pas le remède, ce qui est la position la plus fâcheuse. J'ai une consolation, c'est que, quoique je comprenne la possibilité du projet anglais, il est si étendu, d'une exécution si éloignée, que j'ai encore l'espérance qu'il ne se réalisera pas avant que nous soyons à portée d'y mettre des entraves (1). » M. de Rayneval, premier commis aux Affaires étrangères, remit en mars 1776 un Mémoire (2) où il conseille l'intervention dans la guerre d'Amérique . Il dit que le but est d'affaiblir l'Angleterre , « cet ennemi naturel de la France, ennemi avide, ambitieux, injuste et de mauvaise foi », et il donne cette principale raison : a Par la suite des événements, nous pourrions recouvrer une partie des possessions que les Anglais nous ont enlevées en Amérique, comme la pêche de Terre-Neuve, celle du golfe Saint-Laurent, l'île Royale, etc. » On ne parle pas du Canada, ajoutet-il : la préoccupation lui paraît sans doute trop naturelle ou l'intérêt discutable.

Si telle a été l'intention exprimée de la guerre d'Amérique, il va de soi que Louis XVI, qui l'a faite avec la vigueur et le bonheur que l'on sait, était, lui aussi, un adepte de la politique coloniale. Mais on le sait de reste, on connaît le goût de l'honnête roi pour

(1) Lettre de Choiseul à Durand, ambassadeur, 4 août 1767. (Archives Affaires étrangères. — Cité par M. de Witt, op. cit., P. J.)

(2) De Witt (P. J.).

la géographie, la cartographie et les voyages. L'instruction donnée à La Pérouse en 1785, rédigée avec tant de soin par JFleurieu, a été revue et annotée de sa main. Bien des actes, que nous aurons à rappeler, montrent le soin intelligent que ses ministres et lui apportaient aux questions coloniales. Turgot (1), de Vergennes (2), Necker, Sartines, de Cas tries, font des enquêtes attentives sur les projets qui leur sont soumis ou sur les questions qu'agite l'opinion. À aucune époque on n'a plus étudié les questions multiples de la colonisation et Ton n'a montré plus d'attachement aux colonies.

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