‹ Histoire de la question coloniale en FranceChapitre 36 sur 51 · MÉMOIRES ET PROJETS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES ET PROJETS

Les Mémoires généraux touchant les colonies ont été recueillis par Moreau de Saint-Merry et forment aux archives de la marine un fonds de vingt- quatre volumes in-folio. Presque toutes les pièces sont du dixhuitième siècle et surtout de la seconde moitié. Nous en avons fait le dépouillement et y avons trouvé des œuvres vraiment curieuses. Propositions ou études critiques, elles démontrent, par leur nombre et leur valeur, combien les esprits étaient en éveil sur cette question coloniale, qui est la grande affaire du siècle.

Nous n'y chercherons, pour le moment, que la part de curiosité et de sympathie qui peut s'y trouver, laissant à un autre chapitre la discussion et la polémique.

Dans presque toutes se trouvent des réflexions sur la nécessité des colonies. Elles sont parfois très élevées et exprimées en fort bon style. En voici quelques exemples. Nous les citerons par ordre chronologique, car il y a utilité à les laisser dans l'encadrement des circonstances où elles se sont produites.

Peu de temps après la mort de Louis XIV, le sieur de La Boullaye, inspecteur général de la marine, rendant compte au Régent de sa tournée d'inspection,

commencée en 1704, étudie d'abord l'origine des colonies d'Amérique, l'idée générale qu'on en doit avoir, les motifs qui ont engagé la France à les former et l'utilité qu'elle trouvera à les « perfectionner » . Ces motifs se résument en quatre points principaux, longuement développés : l'augmentation de la marine et du commerce ; la possibilité d'éviter pour les denrées coloniales l'entremise des étrangers; le moyen d'accroître le domaine et la puissance du Roi dans un continent où toutes les nations européennes ont des établissements; enfin l'occasion de profiter directement j du riche commerce d'or, d'argent, de pierreries, etc., , qui s'y fait couramment. C'est, on le voit, la pensée du ! dix-septième siècle avec ses erreurs et ses illusions. L'auteur se montre seulement, dans les réformes qu'il propose, plus logique et plus absolu que Richelieu et Colbert (1).

Voici un mémoire adressé en septembre 1758, au plus fort de la lutte coloniale entre la France et l'Angleterre. Il a été écrit « par un simple citoyen qui ignore le secret du cabinet et les ressources que les négociations peuvent avoir ménagées » . Mais ce patriote, « raisonnant d'après ce qui frappe les yeux de la nation » , est vivement alarmé des prétentions de l'Angleterre « qui semble enivrée de sa situation actuelle » , et des préparatifs qu'elle fait contre nos colonies. Il demande

(1) Archives coloniales : Mémoires généraux, t. XXII, n° 5. — Manuscrit de trente-six pages, in-4°, autographe.

avec instance qu'on augmente autant qu'il le faut l'escadre de Brest et qu'on la mette en état de déjouer les projets anglais et de faire un établissement à l'isthme de Darien. Cet établissement, selon lui, se recommande par sept avantages principaux d'un caractère général ou particulier. Le premier a se calcule par la quantité des productions présentes et à venir de nos terres ou de nos manufactures, que les colonies peuvent déboucher » ; le second a résulte de la quantité ou de la valeur des denrées et matières premières que nous en retirons, que notre propre sol ne saurait produire, et dont, après nos consommations, nous aurons à revendre une partie brute, ou plutôt tout ouvrée » ; le troisième « se compte par les bras ou autres espèces de secours que cette nouvelle terre peut nous donner pour la culture de nos plantations en sucres, indigos, cotons, cafés, cacaos, tabacs, etc. »; le quatrième « résulte de certaines matières brutes on manufacturées que nous aurons à en retirer et que nos possessions soit de l'ancien, soit du nouveau continent ne produisent pas ou ne fournissent pas assez abondamment » ; le cinquième « se combine avec les ressources qu'elle peut ouvrir à l'élévation de notre marine militaire, soit en occupant beaucoup de navires marchands, seul moyen propre à nous former une abondante pépinière de matelots, soit en nous fournissant des vaisseaux de guerre tout faits, ou du moins des bois, chanvres, goudrons, etc. » ; le sixième, « c'est les

nouveaux revenus qu'elle doit donner au Roy, sans diminution de ceux de son ancien domaine » ; le septième enfin « n'est qu'indirect et relatif : il consiste dans la sûreté que cette colonie nouvelle serait en situation de procurer à d'autres colonies, ou dans les obstacles qu'elle est à portée de mettre à l'agrandissement des possessions ou du commerce de nos ennemis (1) * . Ces considérations économiques et politiques dénotent, ce semble, un visible progrès dans l'intelligence du problème colonial ; le Mémoire entier est une manifestation remarquable des préoccupations patriotiques que suscite la guerre anglaise.

A la même date, un anonyme envisage déjà les résultats possibles de cette guerre, tels que la perte du Canada. Il professe sur cette colonie l'opinion qui, — on ne l'a pas assez remarqué, à la défense du gouvernement de Louis XV, — est générale à ce moment : c'est que le Canada « est de peu d'utilité » . Mais si la terre importe peu, il n'en est pas de même des habitants ni de la possession coloniale : il faut sauver les uns et compenser l'autre. L'auteur en a trouvé le moyen : c'est de transplanter les colons canadiens en Louisiane, « à l'effet d'y former une colonie capable de soutenir celles des Anglais, d'y fonder la culture des denrées que le sol de France ne produit pas, de nous ouvrir de nouvelles branches de commerce et conti-

(i) Mémoires généraux, t. XXII, n° 8

nuer celle du castor » . Pour obtenir des intéressés cette transplantation, il faut leur donner des encouragements. Parmi les dix énumérés, se trouvent l'abolition du privilège de la Compagnie des Indes, la franchise des droits de domaine et d'octroi, la liberté entière de la culture, etc., toutes choses excellentes, mais en opposition avec le système en vigueur (1).

Après avoir perdu les colonies, on se mit à réfléchir sur elles ; on en examina la raison d'être, le profit politique ou commercial. Ainsi, en 1769, en même temps que Morellet, un sieur Macevice, dans une longue étude résumant un grand ouvrage sur l'administration des colonies, s'élève contre le monopole des grandes Compagnies et pose ce principe : « L'exploitation des productions naturelles aux colonies doit avoir pour objet la plus grande extension possible de leur commerce avec la métropole (2). » Un sieur Pelissard, en 1772, en appuyant près du ministre de Boynes un plan d'assurances commerciales dont il est l'auteur, fait cette remarque judicieuse, qui est bien d'un contemporain des économistes : « Toutes les parties du gouvernement sont tellement liées les unes aux autres qu'elles sont presque inséparables. Un État environné de mers est bien faible sans une marine qui en fasse respecter le pavillon. La guerre n'a de force que par les finances,

(i) Mémoires généraux, t. XXII, n° 10.

(2) ld., ibid., n* 56

LE DECLIN. 2f>5

et celles-ci sont bientôt épuisées sans le grand commerce, qui seul facilite la prompte circulation de l'argent et amène l'abondance par les importations avantageuses et les exportations superflues. Or, l'état de nos affaires dans l'Inde, en Afrique, en Amérique, dans le Levant, demande la plus grande attention et les plus prompts secours de la part du ministère pour le rétablissement du commerce (1). »

M. deMeuron, officierauxgardes-suisses, a composé, en 1 774, dans le même ordre d'idées, un Mémoire très développé, où toute la question est traitée avec une ampleur et une fermeté de vues remarquables. L'auteur établit d'abord qu'il est une œuvre qui se devrait poursuivre malgré tous les changements de ministres : c'est l'établissement solide de la marine. « Mais, dit-il, sans colonies, point de commerce excentrique, et sans commerce, point de marine. » C'est ce qu'ont compris l'Angleterre et la Hollande ; c'est ce qu'avait senti Colbert, dont les projets n'arrivèrent pas à maturité à cause des guerres continentales. Or, les dernières pertes de la France ont été une conséquence des premières, l'abandon de Terre-Neuve et de l'Acadie annonce celui de File Royale, du Canada et de la Louisiane, « de toutes nos pertes la plus irréparable » . Il faut chercher ailleurs des compensations. Le meilleur moyen serait de jeter dans les solitudes de la Guyane, bien qu'elles

(i) Mémoires généraux, t. XXIV, n° 4.

n'offrent pas les avantages de la Louisiane, une nombreuse population. Mais trouvera-t-on des colons? Les Français voudront-ils émigrer et coloniser? « La malheureuse expédition de 1763 a répandu sur Cayenne et la Guyane un préjugé terrible et bien difficile à déraciner. Dans les gouvernements libres, lorsque le peuple se trompe, il ne s'en prend qu'à lui-même, et, semblable au lion qui regarde ses blessures, il n'en devient que plus furieux. Mais, dans les monarchies, comme la nation doit supposer dans le gouvernement la plus grande étendue de lumières possible, lorsqu'il est trompé, il se livre au désespoir et ne voit plus que ses malheurs. » Cette raison de fait n'est pas la seule qui fasse craindre de ne pas trouver en France la population à verser en Guyane; il y a aussi une raison de caractère. « De tous les peuples de l'Europe, il n'en est point peut-être de moins propre au commerce que le nôtre, de moins fait pour former une colonie. Trop de légèreté, trop d'impatience, trop d'éloignement

pour le travail! » Qu'y a-t-il donc à faire? Il faut

former la colonie d'Allemands et de Suisses, « qui n'ont point ces défauts », en y adjoignant quelques Français volontaires et des condamnés comme serviteurs. Voilà, certes, une consultation d'un grand intérêt. La nécessité des colonies, d'une part, et de l'autre l'inaptitude des Français à coloniser : n'est-ce pas tout le problème colonial? Le projet, quelle qu'en soit la valeur pratique, nous donne en outre la

mesure des regrets causés par nos pertes coloniales (1). Quand vint la guerre d'Amérique, ces regrets se changèrent en espérances, en aspirations, dont beaucoup de Mémoires nous apportent l'expression (2). Nous ne nous attarderons pas à les analyser. Tous développent la même idée, que l'un d'eux (3) exprime ainsi : « Attaquer le commerce de l'Angleterre dans toutes ses sources, c'est couper l'arbre par le pied. » Telle était, nous l'avons vu, la pensée de Ghoiseul et de Vergennes.

Ces idées de lutte et de revanche donnèrent lieu naturellement à une foule de projets et de propositions ayant pour objet des établissements nouveaux. Tout le monde veut acquérir des colonies ou peupler celles qui existent déjà. Il s'en faut que toutes ces inventions aient la même valeur. Il en est même d'assez saugrenues. En voici une, par exemple, qui émane « d'un simple citoyen frappé de la lenteur du peuplement de nos colonies » , et qui vaut la peine d'être mentionnée, au moins pour son originalité (4). « Il faudrait, dit l'auteur, donner protection à des hérétiques et des schismatiques des six sectes différentes, tels que mahométans de la secte d'Ali et de celle d'Omar, des Juifs, Chinois, Guèbres, religionnaires canadiens, etc. Comme

(1) Mémoires généraux, t. XIX, n°« 32 et 33.

(2) là., t. XXII, n" 13, 16, 19, 51, 52, 53, etc.

(3) Signé du vicomte de Flavigny, auteur de la traduction de la Correspondance de Fernand Cortex et Charles V (1779-80) .

(k) Mémoires généraux, t. XXIV, n° 22.

tous ces gens-là ne reconnaissent pas le mariage pour un sacrement, et que la polygamie ne fait point une des prohibitions de leurs religions, ils achèteraient des négresses qu'on tiendrait renfermées; elles auraient, pour cent femmes, un blanc pour mary; ce serait le chef du harem. Cet homme-là, comptant le temps de la grossesse, ne pourrait guère avoir que- soixantequinze enfants par an; il serait chargé de les faire allaiter jusqu'à l'âge de neuf mois, et quelquefois un

peu plus » Il ne faudrait pas juger, par celle-là, de

toutes les propositions que contient la collection. Il en est de fort intéressantes et de bien étudiées. Celles du baron de Bessner et de Préfontaines (1) sur la création de colonies militaires en Guyane offrent un intérêt historique et pratique. D'autres s'occupent du commerce ou des cultures dans le Levant, ou bien des conquêtes à faire dans la mer du Sud, mise en honneur par les voyages de Bougainville, Cook et La Pérouse.

Il en est une, parmi ces dernières, qui mérite une mention spéciale, tant à cause du nom de l'auteur que des pays désignés et des raisons invoquées. Elle émane de M. Mevoillon, prêtre de l'Oratoire, et a été adressée à Necker, le 26 août 1789 (2). « Jusqu'à ce jour, dit le Mémoire, les établissements des Européens dans les deux mondes n'ont eu pour mobile que l'ambition

(1) Mémoires généraux, t. XIX, n os 4, 16.

(2) Id., t. XXIV, n° 49.

des souverains ou la cupidité des particuliers. Mais le temps est venu où les progrès de la raison et la connaissance de l'humanité doivent suggérer de plus nobles motifs. Le temps est venu où nous devons visiter les nations sauvages, l'olivier à la main, et resserrer, par un commerce de lumières et de bonheur, ces nœuds de fraternité dont la nature a uni tous les

peuples Il serait digne du peuple français, que vos

travaux et ceux de l'Assemblée nationale viennent d'arracher au despotisme, de concourir à ce grand ouvrage, et de porter aux Australiens, au lieu de chaînes, le bienfait inestimable de la religion, d'une sage liberté et

de l'instruction Ce serait, d'ailleurs, un moyen de

balancer l'établissement des Anglais dans la New-Hollande, v Nous empiétons un peu, avec ce Mémoire, sur l'époque de la Révolution. Mais on sait que celle-ci a été une éclosion, et non une incubation : les idées du début appartiennent, par suite, à la période préparatoire qui précède. Or, il est curieux de constater la forme nouvelle que prend la prosélytisme religieux sous l'influence révolutionnaire. Cet Oratorien pense au fond comme Lescarbot, Montchrestien et les missionnaires du dix-septième siècle. Mais le langage n'est plus le même. A la religion on mêle les sentiments de fraternité, l'instruction, la liberté : pour un peu, on dirait, comme de nos jours, que l'expansion coloniale a pour but, pour raison ou pour excuse, « l'obligation aux peuples supérieurs de civiliser les peuples infé-

rieurs » . Cette filiation d'une idée aujourd'hui courante méritait d'être indiquée.

Le Mémoire de M. Mevoillon est encore intéressant par le choix de la contrée à conquérir « l'olivier à la main » . Il s'agit, en effet, de Tahiti, cette île si remarquable par « la beauté du climat, la fertilité du sol, la bonté de ses havres, les mœurs douces et aimables de ses habitants » . Elle forme, dit l'auteur, a la communication de l'Asie, de l'Afrique (!) et de l'Amérique. On en pourrait partir pour conquérir les îles de la Société, des Amis, les Nouvelles-Hébrides, les îles Sandwich, etc. » Pour n'avoir été entendu qu'en 1844, cet appel fait en 1780 n'en est pas moins remarquable et digne d'être connu.

Mais voici une dernière étude où n'éclate pas moins l'esprit de 89, et qui offre sur le commerce en général et sur celui des colonies en particulier des vues d'une profondeur admirable (1).

« Le commerce, y est-il dit, est aujourd'hui l'objet de toutes les spéculations politiques, en Europe. On peut, comme autrefois, vouloir usurper ou envahir; mais on n'usurpe et on n'envahit plus que pour se procurer de nouveaux moyens d'échange, et entrer ainsi, autant que la situation de chaque peuple le permet, dans le partage des richesses mobiliaires de l'univers. » — Or, dans l'état actuel des choses, deux

(1) Mémoires généraux, t. XX, n° 52.

LE DÉCLIN. m

circonstances accroissent prodigieusement l'activité naturelle à l'esprit de commerce : l'indépendance des colonies anglaises d'Amérique, la révolution que subira l'Empire de Constantinople. La Russie, en effet, située sur cinq mers, voit depuis longtemps s'ouvrir devant elle une immense perspective de commerce, mais n'en peut être en pleine possession que par l'occupation de Constantinople. D'autre part, l'Autriche peut et doit également prolonger ses frontières jusque sur les bords de la mer Noire et participer ainsi aux richesses de l'Inde, de l'Asie, des contrées septentrionales de l'Europe, que le commerce russe déversera dans cette mer. Elle y sera aidée peut-être par quelque puissance maritime qui aimera mieux partager les dépouilles du Turc que travailler inutilement à retarder sa chute. Alors, tous les plus riches entrepôts appartiendront presque exclusivement à la Russie et à l'Empire allemand, et les nations réputées commerçantes jusqu'à présent seront situées hors de cette ligne de richesse et de prospérité. Le seul moyen de parer à cette éventualité serait d'assujettir l'Empire turc à de meilleures lois. En tout cas, les nations seules qui obéiront à l'esprit de commerce pourront mettre à profit la révolution qui résultera des deux circonstances prévues. — La France peut perdre beaucoup dans une telle révolution, et cela pour deux raisons. En premier lieu, « il est aisé de voir qu'à mesure que la Russie, l'Autriche, toute l'Allemagne mettront à profit leurs ressources,

notre exportation en marchandises manufacturées diminuera considérablement. Il est aisé de voir encore que si nous ne combinons pas nos rapports avec nos colonies dans le Nouveau Monde, selon ce qu'exige de nous la situation présente des Anglo-Américains, notre commerce des colonies se disposera infailliblement de manière qu'il ne nous produira plus les mêmes bénéfices. En second lieu, plusieurs obstacles s'opposent à ce que l'esprit de commerce se développe en France. Ce sont l'esprit militaire et l'esprit fiscal : l'un qui concentre la considération publique dans une classe d'hommes absolument étrangère aux intérêts de la société, tels qu'il faut les combiner aujourd'hui; l'autre qui, de sa nature ennemi de toute industrie et de toute propriété, n'a pas pour objet la richesse de l'État, mais seulement la richesse des princes, et auquel nous devons toutes les vexations, les entraves de toute espèce, qui, au dehors comme au dedans, gênent depuis si longtemps l'essor de notre industrie. Or, ces obstacles sont chez nous des résultats presque nécessaires de notre constitution (1). Et voilà pourquoi le petit nombre de ministres qui parmi nous ont voulu favoriser le développement de l'esprit de commerce, tels que le chancelier de l'Hospital, Sully, Colbert, n'ont opéré qu'un bien momentané : ils agissaient, sans s'en douter, contre la constitution, contre l'es-

(1) L'auteur eût pu ajouter : « et de notre éducation ■ .

prit public qui résultait de cette constitution »

On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans ce Mémoire, de la sagacité historique qui a découvert le caractère véritable de toutes les luttes modernes, de l'esprit de divination qui a si nettement marqué à l'avance les rôles dans la question d'Orient, ou du profond esprit d'observation qui a reconnu tous les défauts originels dont est encore affectée, à l'heure qu'il est, la société française. Le déplacement de l'axe commercial, de l'Océan dans les vallées du Danube, de la Vistule ou de l'Elbe, ne se produira peut-être pas à cause de l'ouverture d'une voie commerciale par l'isthme de Suez, que la Russie, maîtresse de Gonstantinople, gardera toujours. Mais qui sait ce que coûtera au commerce anglais cette chute de la capitale turque, à laquelle l'Angleterre aidera peut-être? Qui sait surtout ce que deviendra alors la France, si elle n'a pas corrigé les défauts qui empêchent chez elle le développement de l'esprit de commerce?

Ce cri d'alarme est la plus éclatante manifestation des préoccupations coloniales du dix-huitième siècle. Il est aussi la meilleure preuve du progrès qui s'est accompli dans les esprits. On commence à voir clair dans le problème, puisqu'on en saisit les difficultés, puisqu'on le mesure à nos forces.

Page 1