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LES PUBLICATIONS

Les Mémoires sont, à coup sûr, un élément important d'une enquête sur l'état de l'opinion à une époque déterminée : qu'ils soient inspirés par l'intérêt personnel, par le devoir professionnel ou par un pur zèle, ils dénotent une préoccupation d'esprit très significative. Us ne suffisent pas cependant à nous renseigner sur les pensées qui forment le fond de l'esprit public, sur cette opinion nationale que nous cherchons à découvrir. Si nombreux qu'en soient les auteurs, ils ne représentent qu'une partie restreinte du public ; si écoutés qu'ils aient été des ministres, ils n'ont eu d'action que sur eux. Il nous faut donc chercher dans les publications l'influence exercée sur la masse, et dans les manifestations de toute nature l'effet produit.

Les publications de caractère colonial sont moins nombreuses, durant la période du dix-huitième siècle, qu'aux périodes précédentes. Nous n'en avons relevé ( 1 ) que 318, de 1715 à 1789. C'est une moyenne de A environ par an, au lieu de 7, 5 et G que donnaient les

(1) Dans Lelong et Fonte tte, Charton, la Bibliothèque nationale, Rrunet, Barbier, et dans les catalogues de bibliothèques particulières, telles que celles du comte de Toulouse, de Leblanc, de de Brosses, etc.

époques de Richelieu et de Golbert. Encore est-il bon de remarquer que la seule année 1789 en a vu paraître 53. Si on les défalque, la moyenne ne ressort plus qu'à 3 par an.

Une autre infériorité du dix-huitième siècle est le petit nombre des rééditions. Dix-sept livres seulement ont été imprimés plus d'une fois; trois ou quatre, au plus, ont conquis une quatrième ou cinquième édition.

Faut-il voir dans ce fait une marque de l'indifférence du public? On en serait tenté, tout d'abord. Mais on sait par ailleurs que le public a montré, dans les circonstances graves, un intérêt passionné pour les colonies. Ainsi, au plus fort de l'enthousiasme mississipien, un contemporain nous apprend que « les contes de fées composés par Lamotlie et Fontenelle, et proclamés sur les places publiques par les racoleurs, entraînaient beaucoup de dupes...; que ces parades, débitées du haut des tréteaux par des baladins habillés en sauvages et tympanisées de tambours etde cymbales, attroupaient une foule d'auditeurs, notamment celle de la rue Quincampoix, que la haute société allait voir par curiosité (1) » . On peut voir dans Marais (2) les scènes de violence, les mouvements populaires qu'excitèrent les déconvenues de la colonisation de la Louisiane. Plus tard, les mêmes fureurs se reproduisirent à Paris, quand on connut la perte de l'Inde et du

(1) L'auteur des Mémoires du cardinal Dubois, liv. IV, chap. vu.

(2) Mémoires de Marais, I, passim.

Canada ; c'est en partie à une pression de l'opinion que le malheureux Lally dut sa condamnation (1) . Plus tard encore, l'édit du 30 août 1784 causa une émotion presque aussi forte : « Les négociants des villes maritimes, dit un Mémoire du bureau du commerce (2), ont rendu leur cause plus intéressante en la plaidant au tribunal de l'opinion publique. La capitale s'est vue, à ce moment, inondée de Mémoires, observations, requêtes, représentations sur l'arrêt du 30 août. »

Non seulement le public du dix-huitième siècle n'a pas été indifférent, mais la publicité dont il profite est particulièrement active lorsque quelque gros événement provoque la curiosité. Un simple relevé des publications par année rend ce fait sensible.

La moyenne ordinaire, nous le répétons, est seulement de 3 ou 4 livres par an. Or, Tannée 1720, où la question de la Louisiane est à l'état aigu, en compte 7 ; on en trouve 11 et 15 en 1755 et 1756, où les esprits sont vivement surexcités par les prétentions et l'hostilité déloyale de l'Angleterre, où le Mémoire des commissaires du Roi porte au tribunal de l'opinion le procès touchant l'Acadie; le traité de Paris et le procès de Lally-Tollendal donnent lieu à 1 2 publications en 1 763 ; 12 également, en 1785, vulgarisent la polémique engagée sur l'arrêt du 30 août 1784; la grave question

(1) V. les Lettres de madame Du Deffand; notamment Lettre à H. Walpole sur l'exécution de Lally.

(2) Mémoires généraux, t. XXI II, n° 25.

de la traite et de l'affranchissement des noirs suscite, en 1788, 16 livres ou brochures; en 1789, enfin, alors que l'essor est donné à toutes les revendications, que les plaintes des noirs, des colons, des négociants, se croisent et se heurtent parmi les dissertations et objurgations politiques, il n'a pas paru moins de 53 ouvrages de fond ou de circonstance sur les colonies.

D'ailleurs, il n'était pour ainsi dire pas besoin, au dix-huitième siècle, de publications spéciales. Presque tous les livres et tous les auteurs qui ont la faveur du public, quels que soientleur sujet etleur genre, touchent plus ou moins la question coloniale. Voltaire, cette fois comme tant d'autres, représentait le sentiment général de ses contemporains, lorsqu'il écrivait à un habitant de Pondichéry (1) : « Je saisis ardemment l'offre que vous me faites de cette histoire manuscrite de l'Inde. J'ai une vraie passion de connaître le pays où Pythagore

est venu s'instruire Je m'intéresse à la Compagnie,

non seulement à cause de vous, mais parce que je suis Français, et encore parce que j'ai une partie de mon bien sur elle. »

Prenons d'abord le genre littéraire le plus libre dans ses allures et en même temps le plus dépendant de l'opinion, le roman. Deux immortels chefs-d'œuvre se présentent tout d'abord à l'esprit : Manon Lescaut et Paul et Virginie. Peu de récits ont eu plus de lecteurs

(1) M. Pilavoine : Lettre du 23 avril 1760.

et fait verser plus de larmes. Or, qui ne sait que la coupable Manon est envoyée au Mississipi, a où Ton commençait alors à expédier quantité de gens sans aveu » , et y meurt dans les bras du fidèle Des Grieux, en fuyant le ressentiment du gouverneur? Qui n'a présents à l'esprit les jeux de Paul et Virginie dans les riches vallons de File de France, et l'héroïque mort de la pudique jeune fille, en vue des côtes, sous les yeux de son ami désespéré? L'abbé Prévost et Bernardin de Saint-Pierre ont montré d'ailleurs leur goût pour les choses d'outre-mer, le premier en publiant une volumineuse Histoire des voyages (1746-61) (1), le second en faisant une description de cette belle ile de France où il avait séjourné trois ans (2), en donnant, en 1791, un nouveau récit simple et attachant, La chaumière indienne, destiné, comme il le dit, « à peindre les mœurs des Indiens qui sont dans l'Inde après celles des Indiens qui sont dans l'île » . Ces peintures ne préjugent rien sur l'opinion de l'auteur, qui est, comme nous le verrons, hostile à la colonisation. Elles marquent simplement un goût du public auquel l'auteur a dû sacrifier.

Mais, avec ces deux maîtres, combien d'autres romanciers ont cherché, dans des titres ou des sujets de caractère exotique, un couvert pour leurs hardiesses

(1) Histoire des voyages, soixante-huit volumes in-12.

(2) Bernardin de Saint-Pierre fut ingénieur à l'île de France, de 1767 à 1770. Il publia, en 1773, son Voyage à Vile de France, qui est son premier ouvrage.

philosophiques ou morales, ou bien un appât pour la curiosité publique? L'abbé Lenglet-Dufresnoy ou Quesnel cache une thèse antireligieuse, condamnée par le Parlement (31 décembre 1734), sous le titre . Les princesses malabares ou le Célibat philosophique (1734). Grébillon fils, la même année, se livre à ses licences ordinaires dans Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise, qui est en même temps une satire du cardinal de Rohan, de la duchesse du Maine et de la constitution Unigenitus. Il flétrit les débauches de Louis XV dans les Amours de Zeo-Kinizul, roi des Kofirans (1). Louis de Gahusac imite Grébillon dans Grigri, histoire véritable traduite du japonais (2). Le célèbre Chevrier (3) compose dans le même genre Bibi, conte traduit du chinois, etMaga-Kou, histoire japonaise. La Beaumelle fait dans le genre de Voltaire et de Grébillon un plaidoyer pour la tolérance dans l'Asiatique tolérant, traité à l'usage de Zeo-Kinizul, roi des Kofirans. Le roman erotique l'Ile de France ou la nouvelle colonie de Vénus, dont la date exacte et l'auteur sont inconnus, emprunte le cadre de la pure idylle de Bernardin de Saint-Pierre. Mademoiselle Fauque, en 1758, traite au point de vue anglais la question des droits historiques en Amérique, dans La dernière guerre des bêtes, et elle donne coup sur coup, en 1753, Abassaï, histoire orientale, et les Contes

(1) Paru en 1746 comme « traduit de l'arabe du voyageur Krinelbol » . Réédité en 1747 et en 1750 avec clefs.

(2) Plusieurs fois réimprimé.

(3) Cf. Gillet : Vie et écrits de Chevrier. (Nancy, 1865, in 8°.)

du sérail. Elle se fait comme une spécialité de ces contes à sujet oriental, comme autrefois mademoiselle de Scudéry des romans à cadre antique. Beaucoup d'autres rivalisent avec elle. On ne voit que contes orientaux, persans, indiens, mogols, chinois, japonais, africains, dont les auteurs ne sont pas moins variés que les aventures : comte de Caylus, mademoiselle Moreau, mademoiselle le Prince de Beaumont, l'abbé Coyer, Montcrif, chevalier de La Morlière, de La Popelinière, Morelly, etc. Il y a là évidemment un genre nouveau, qui est en grande faveur et qui attire les écrivains. Il n'est presque pas un des romans de Voltaire, et c'est tout dire, qui n'offre cette particularité remarquable de mettre en scène des contrées ou des peuples exotiques. Candide va chez les Jésuites du Paraguay, chez les Hollandais de Surinam, dans l'Eldorado, parmi les sauvages Oreillons ; Y Ingénu est, comme on sait, un Huron débarqué inopinément à Saint-Malo, chez son oncle l'abbé Rerkabon ; Y Histoire de Jenni se passe en partie dans la Nouvelle-Angleterre ; Zadig, la Vision de Babouc, les Voyages de Scarmentado, Y Histoire d'un bon Brahmin, la Princesse de Babylone, le Blanc et le Noir, etc., ont pour théâtre, sinon pour sujet, l'Orient colonisé. Souvent les questions coloniales s'y trouvent tranchées en passant, de cette façon rapide et légère, qui est le propre de Voltaire.

Voilà, ce semble, un goût du public bien caractérisé.

Il mérite d'autant mieux d'être signalé, qu'avec les romanciers, les philosophes et les poètes lui ont payé tribut. Pourquoi, en effet, si ce n'est pour obéir à la mode, Montesquieu choisit-il un Persan plutôt qu'un Anglais ou un Russe, pour faire cette piquante satire des mœurs de France qui s'appelle les Lettres persanes? Voltaire a écrit ses Lettres chinoises, indiennes et tartares^ par imitation de Montesquieu peut-être, et pour ridiculiser plus commodément les histoires saugrenues et les querelles théologiques qui ornaient les Lettres édifiantes des Jésuites. Mais l'intérêt qu'il prend aux affaires de l'Orient et en particulier à celles de l'Inde n'est-il pas une concession aux goûts du public autant qu'une ressource de polémique ou une inspiration de la raison et de l'amitié quand il plaide d'une voix si retentissante la cause du malheureux Lally (1)? De même, Marmontel, en publiant les Incas en pleine guerre d'Amérique et en plein essor du naturalisme de Rousseau, n'escomptait-il pas les sympathies américaines et la popularité des théories sur 1' « état de nature » , au profit de son livre (2) ? Le président de Brosses, si connu et si apprécié pour ses études sur l'antiquité classique, cherche à forcer les portes de l'Académie avec une Histoire des navigations aux terres

(i) Fragments sur V Inde (Ferney, 1777).

(2) Voltaire témoigne de la curiosité excitée par le livre. Il écrit à d'Argental (avril 1777) : « Personne ne m'a parlé des Incas, excepté l'auteur. J'ai été étonné de ce silence, après le bruit qu'avait fait l'ouvrage. »

australes (1). Les libraires Desaint et Saillant croient répondre aux désirs des lecteurs en donnant une suite à YHistoire ancienne de Rollin dans YHistoire moderne des Chinois 9 Japonais, Indiens, Persans, Turcs, etc. (2). Le classique Laharpe, avant d'écrire son Cours de littérature, entreprend en 1780, à l'imitation de F abbé Prévost, un Abrégé de l'histoire des voyages. Il a collaboré avec Diderot, d'Holbach, Thomas, Du Bue et vingt autres à la fameuse Histoire philosophique des Indes de l'abbé Raynal, qui est le plus complet monument des études coloniales du dix-huitième siècle.

Si des prosateurs nous passons aux poètes, même préoccupation, ou même sacrifice à la mode. Les exploits de Dupleix inspirent à un anonyme, en 1751, un poème héroïque sous le titre Pondichéry sauvé. Le Fevre de Beauvray proteste avec colère contre la perfidie anglaise dans un poème patriotique, l'Adresse à la nation anglaise (1757). L'Acadie et le différend anglofrançais sont célébrés par Chevrier dans une épopée héroï-comique, VAcadiade, qui tourne spirituellement en ridicule a les prouesses anglaises » . Le même Chevrier est peut-être Fauteur d'un autre poème de même genre et de même sujet, VAlbionide, publié à Aix en 1 759. Voltaire porte en Amérique la scène d'une de ses

(i) Elle eut deux éditions, 1756 et 1761, et les mérite par I originalité de ses vues géographiques. On y trouve, pour la première fois, les noms de Austratasic et de Magellanie, dont l'un au moins prévaut aujourd'hui.

(2) Paris, 1755-78, trente volumes in-12. (Le Mans, Bibliothèque.)

pièces à thèse, Alzire ou les Américains, qui fait triompher l'innocence et le christianisme. Il sacrifie au goût pour l'Orient dans F Orphelin de la Chine, et même dans Zaïre, où est plaidée la cause tout européenne de la tolérance. Ghamfort fait dans le même goût la Jeune Indienne (1764), dont le sujet est très attendrissant et les vers charmants, au dire du même Voltaire (1) . Le poète des saisons, Saint-Lambert, en célébrant l'hiver, confesse que souvent les voyageurs l'entraînent sur leurs pas, qu'il aime à errer avec Magellan, d'Anson, Bernier, etc. En note, il se demande si la découverte de l'Amérique et celle du passage par le Cap aux Indes ont servi au bonheur de l'espèce humaine. Il agite ainsi une question qui met si fort en peine les esprits, que l'abbé Raynal fonda tout exprès, à l'Académie de Lyon, en 1 788, un prix destiné à récompenser la meilleure dissertation sur ce sujet.

Mais il y a plus. Des grandes œuvres qui ont eu le retentissement et l'action morale que l'on sait, YEsprit des lois , le Siècle de Louis XIV, le Siècle de Louis X V, Y Essai sur les mœurs, Y Encyclopédie , les Discours de Rousseau, etc., il n'en est aucune qui n'aborde explicitement ou implicitement le problème colonial sous ses différentes formes. Elles font naître précisément cette discussion, qui a éclairé le gouvernement, et que nous étudierons plus loin.

(1) Lettre à Ghamfort, janvier 1764,

Reste la presse, qui commence à devenir une puissance. Le Mercure , le Journal des savants, les Nouvelles de Bayle, au dix-septième siècle, se sont souvent occupés des livres de caractère colonial. Mais c'était pour leur valeur scientifique ou littéraire , ou simplement à raison de leur nouveauté. Au dix-huitième siècle, les journaux et revues, devenus beaucoup plus nombreux, entrent dans la discussion même que font naître les colonies. Il n'est peut-être pas un volume du Mercure, du Journal des savants, du Journal de Trévoux, du Journal de Verdun, etc., qui n'apporte au public une nouvelle ou une étude sur la question à l'ordre du jour. On peut se dispenser d'en faire l'analyse. Mais il est remarquable et significatif que les articles insérés, comptes rendus ou communications directes, répondent toujours aux préocupations directes de l'opinion. Ainsi, le Journal étranger, en mars et octobre 1756, publie deux lettres d'un gentilhomme normand, M. de Parfourou, sur le Canada alors menacé. La ferme réponse de l'avocat L. G. D. G. au pamphlet anglais de Jefferys, traduit par Butel-Dumont, sur nos droits historiques en Acadie, a été reproduite par le Journal de Trévoux (août 1756), le Journal de Verdun (juillet 1756), Y Année littéraire {t. IV, p. 263), les Affiches (16 juin 1756), le Mercure (juillet 1756). La même année, le Journal de Trévoux et Y Année littéraire publient la réponse des commissaires français aux fausses allégations des commissaires anglais, que leur

gouvernement avait, sans délicatesse, communiquée à toutes les cours d'Europe. L'année précédente, le Mercure (octobre 1755) avait copié les Réflexions sur la politique anglaise et sur l'équilibre des puissances en Amérique, par lesquelles le président Ogier, ambassadeur en Danemark, terminait son excellente Discussion sommaire des limites de VAcadie, traduite en danois, suédois et allemand. Ainsi se continuait, dans la presse, la discussion historique d'un si grand intérêt qui avait commencé en 1750 et qui, grâce au Mémoire des commissaires français et à la guerre de Sept ans, passionna si longtemps l'opinion. Au reste, le Journal de Trévoux et le Mercure, pour ne citer que ceux-là, ne manquent jamais de rendre compte des livres les meilleurs et les mieux accueillis sur nos possessions d'outre-mer. Qu'étaient ces livres? Leur examen va nous fournir des indications sur les préférences d'un public dont la curiosité ne peut plus faire de doute pour nous.

Voici la liste assez courte des livres qui ont eu le plus d'éditions : l'Histoire de l'Amérique septentrionale de 1534 à 1701, par Bacqueville de La Potherie (1716-22-23-53); le Nouveau voyage aux (les d'Amérique, du P. Dominicain Labat (1722-24-42-43-52); Y Histoire de la Nouvelle-France, du P. Jésuite Charlevoix, éditée en 1744 par quatre libraires et en deux formats différents; les Nouveaux voyages faits aux Indes occidentales, du chevalier Bossu, publiés à Paris et à Amsterdam, 1 768-69-77, et traduits en anglais par

Forster en 1771 ; le Voyage autour du monde, de Bougainville (1771-72-73-75); enfin la célèbre Histoire philosophique des Indes, de l'abbé Raynal, qui compte presque autant d'éditions que d'années, de 1774 à

Cette simple énumération met en lumière deux faits. D'abord, l'opinion continue à s'attacher principalement à l'Amérique, où s'est portée surtout la colonisation française, où sont nos plus grands intérêts commerciaux, où la convoitise anglaise est la plus menaçante après le traité d'Utrecht. Il a fallu tout l'imprévu des découvertes de Bougainville et tout l'agrément de son style pour captiver concurremment l'attention. Ni les voyages de d'Anson, dont Voltaire s'est fait l'apologiste (1), ni ceux de Cook, qui ont pourtant été traduits (2), n'ont eu la même vogue. En second lieu, tous ces ouvrages ont le caractère d'histoires définitives. Il semble que le moment soit venu de faire la synthèse des découvertes et de la colonisation. Bacquc ville de La Potherie, Labat, Gharlevoix font l'histoire de la colonisation des deux premiers siècles, comme Lescarbot celle du premier. Raynal, qui vient le dernier, synthétise davantage encore et soumet à la même discussion philosophique et économique toute l'histoire et tous les intérêts des colonies d'Orient et d'Occident. Il marque et provoque en partie le courant d'opinion

(i) Siècle de Louis XV, chap. xxyii.

(2) Par Suard, 177JW8.

qui amène l'édit de 1784 et prépare les revendications de 1789.

Ces deux observations sont encore confirmées par les livres qui, sans être aussi bien reçus, ont eu cependant la faveur d'une réédition. Tous ou presque tous sont du même genre que les précédents, c'est-à-dire des histoires générales de la colonisation française au Canada et aux Antilles (1).

Est-ce à dire que les récits particuliers, les relations des voyageurs ou missionnaires, si appréciés jadis, aient cessé de plaire au dix-huitième siècle, ou cessé de paraître? Non. D'abord, il faut convenir que, jusqu'aux découvertes océaniennes, la science géographique a fait peu d'acquisitions (2). En second lieu, les relations des Jésuites, qui avaient pris le titre de Lettres édifiantes, par suite d'une nouvelle mésaventure arrivée en Chine même, furent complètement arrêtées en 1724 (3). Enfin, plusieurs des ouvrages d'ensemble

(i) Histoire abrégée des découvertes et conquêtes des Français et des Hollandais en Amérique, de Bruzen de La Marti ni ère (1745-53); Monographies de Cap-Breton (ouvrage anglais, traduit par Pichon, 1760-61), de la Martinique (par Thibault de Cuaxvalok, 1761-62), de Saint-Domingue (par Milliard d'Auberteuil, 1776-77-82), de Saint- Domingue (1730-31), du Japon (1736), du Paraguay (1757), par le P. Gharlevoix.

(2) Excepter le voyage de La Condamine, Maupertuis, etc., au Pérou et aux pôles, pour faire des observations astronomiques, 1744. La Condamine a fait mieux connaître le Pérou et l'Equateur; il a étudié la région du cap Nord, de la Guyane et l'Oyapoc de Vincent Pinçon, pour fixer la limite de la Guyane, laissée indécise au traité d'Utrecht.

(3) Les Jésuites furent chassés de la Chine par l'empereur Yan-tchin, avec ces paroles, qui avaient déjà été dites en France par La Bruyère i

cités plus haut s'intitulent Récent voyage fait, etc. : ainsi ceux de Labat et Charlevoix. Mais en général, il est à remarquer que les récits de voyages réussissent peu isolément. Nous n'en voyons guère, avec celui de Bougain ville, qui aient attiré l'attention du public. Par contre, les collections de voyages sont nombreuses et obtiennent succès. Nous avons cité celles de Prévost, de de Brosses, Laharpe. Avant eux, un libraire d'Amsterdam, Bernard, avait entrepris et continua jusque vers 1740 un Recueil des voyages du Nord, qui était comme le « Tour du monde » de l'époque. C'est là qu'il faut chercher les relations contemporaines. Elles en recevaient apparemment une plus grande autorité et étaient plus sûres d'arriver ainsi jusqu'à un public qui semble aimer l'appareil scientifique.

Il est un genre de publications qui parurent isolément et qui, par leur nature, ne comportaient guère de réimpressions, parce qu'elles n'aspiraient pas à intéresser au delà du moment : ce sont les livres ou brochures de polémique. Elles nous intéressent par leur nombre, sinon par leur valeur. On peut dire d'elles comme des Mémoires : elles auraient été moins multipliées si les esprits n'avaient été saisis d'une même préoccupation. Or, la contestation touchant l'Acadie, le conflit anglo-français, le procès de Lally, l'édit de 1784, la traite des noirs, sont le sujet de plus de cent

« Que diriezrvous ai j'envoyais une troupe de bonzes et de lamas dans votre pays pour y prêcher leurs dogmes? »

livres ou brochures. Quelques-unes de ces œuvres de circonstance sont remarquables à différents titres. Les Fragments sur tlnde et le général Lally doivent être cités en tête, pour leur valeur littéraire. Ce plaidoyer illustre un débat personnel et national à la fois, qui a commencé avec les Mémoires apologétiques de La Bourdonnais (1750), de Dupleix (1759), de Lally, de Le Noir (1763), de Bussy (1766), et qui s'est terminé par le Mémoire de Trophime Lally sur la revision du procès de son père (1789). Le Mémoire de Morellet sur la Compagnie des Indes (1769) a droit aussi à la première place, tant pour sa valeur économique que pour la décision importante qu'il a provoquée. Le Pour et le contre, de Dubuisson et Dubuc (1784), et les Réflexions sur l'esclavage, du pasteur Schwartz (1781), suscitèrent une si vive polémique à propos de l'admission des étrangers et de l'abolition de l'esclavage qu'ils ont une portée historique considérable ; nous y reviendrons plus loin. Ils ne posèrent pas la question, pourtant. Le savant Forbonnais, Saintard, Petit et d'autres, l'avaient traitée avec vivacité et compétence (1). Les écrits sur la question de l'Acadie valent surtout par leur ardeur patriotique et leur haine des

(1) FoBBOtrtfAis : Essai sur l'admission des navires neutres dans les colonies (1756) ; — Sâirtârd : Essai sur les colonies françaises et par* ticulièrement Saint-Domingue (1754) ; — Lettres d'un citoyen sur la permission de commercer dans les colonies (1756). — Petit de Viéyicice, commissaire ordonnateur à la Martinique et à la Guadeloupe : Code de la Martinique (1767-72-86) ; Droit public aux colonies (1771- 77-78).

Anglais. Les plus remarquables sont La conduàe des Français justifiée, de l'avocat L. G. D. C, et la Discussion sommaire > du président Ogier (1755), que nous avons déjà citée. Mais l'abbé de Séran donne un tour original à la discussion, en assimilant la mauvaise foi anglaise à la mauvaise foi punique (1). Pellissery élève le débat en envisageant, avec la situation financière créée par l'abbé Terray, tous les intérêts commerciaux et politiques contenus dans la rivalité coloniale (2).

Après ces exemples, on peut légitimement conclure que la publicité en matière coloniale ne le cède, au dix-huitième siècle, à aucune des périodes précédentes. Elle est un peu moins active, mais plus impressionnée par les événements; elle dénote peutêtre une curiosité moindre, mais un plus grand désir de connaître avec certitude et précision ; elle est surtout plus raisonneuse, mieux informée, plus agissante; l'action coloniale, qui la dédaignait volontiers ou l'asservissait au dix-septième siècle, doit maintenant compter avec elle. Mais, surtout, elle est infiniment

(1) Parallèle de la conduite des Carthaginois dans la deuxième guerre punique avec la conduite de l Angleterre a V égard de la France dans la présente guerre (1757) .

(2) Le Café politique d* Amsterdam, par Denis Roomptst (Pellissery, d'après Barbier), 2 vol. in-8°. Dialogue fort curieux entre un Français, un Anglais, un Hollandais et un cosmopolite, où la situation économique et politique des trois Etats, leur rivalité commerciale, leurs espérances de fortune sont agitées avec une science et une sagacité remarquables.

plus variée et plus étendue; les livres spéciaux n'y suffisent plus; toute la littérature et tous les écrivains y contribuent. La question coloniale est au nombre des grands problèmes politiques qui tourmentent le siècle.

il).

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