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LES PARTISANS ET LES ADVERSAIRES

Nous avons rencontré dans le monde gouvernemental et dans le monde littéraire du dix-huitième siècle de nombreux défenseurs des possessions coloniales. Plusieurs nous ont donné leurs raisons : l'extension du commerce métropolitain est celle qui paraît dominante et suffit à la plupart.

À ces premiers témoins nous avons à joindre deux penseurs de marque, dont les théories politiques et économiques ont exercé la plus grande influence : Montesquieu et Adam Smith, ce dernier Anglais, mais bien vite populaire en France (1).

(1) Les Becherchessur la richesse des nations ont paru à Londres en 1776. Elles ont été traduites en français par Blavet en 1781 (Yverdun, 6 vol. in-lî. — Paris, 1801, 4 vol. in-8°) ; par Roucher (Paris, 4 vol.

Montesquieu, venant à étudier le rapport des lois avec le commerce, rencontre naturellement le problème de la colonisation. Après avoir blâmé l'esprit de conquête qui a inspiré la colonisation espagnole, il formule cette opinion ( 1) : « Des peuples plus raffinés trouvèrent que les colonies étaient des objets de commerce ; ils se sont conduits avec tant de sagesse qu'ils ont donné l'empire à des compagnies de négociants qui, gouvernant ces États éloignés uniquement pour le négoce, ont fait une grande puissance accessoire, sans

embarrasser l'État principal L'objet de ces colonies

est, en effet, de faire le commerce à de meilleures conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec

lesquels tous les avantages sont réciproques Nos

colonies des îles Antilles, ajoute-t-il, sont admirables : elles ont des objets de commerce que nous n'avons ni ne pouvons avoir; elles manquent de ce qui fait l'objet du nôtre. » Montesquieu approuve donc nettement les colonies de commerce ou les colonies de plantation, pour leur profit commercial. Mais il en fonde l'utilité sur la production de denrées nouvelles ou l'écoulement obligatoire des produits nationaux. La base est un peu étroite, et les théories édifiées ne sont guère solides, comme nous le verrons.

in-8°, 1700; Paris, 1795, avec un cinquième volume de notes, par Condorcet); par Garnier (Paris, 5 vol. in-8°, 1802). Cette dernière traduction est celle qui a été insérée dans la Collection des économistes, de Blanqui et Sismondi, 1842-4-3.

. (1) Esprit des lois, liv. XXI, cliap. xxi.

LE DÉCLIft. ±95

Adam Smitb envisage, loi aussi, le profit commercial, mais avec une largeur de vues bien supérieure. « Les avantages généraux, dit-il, que l'Europe, considérée comme un grand pays, a retirés de la découverte de l'Amérique et de sa formation en colonies, consistent : en premier lieu, dans une augmentation de jouissances; en second lieu, dans un accroissement d'industrie. * Développant cette idée, il établit que les pays mêmes qui ne sont pas en rapport direct avec les colonies en retirent, par la force de la loi universelle de l'échange, un aussi grand profit que la métropole elle-même. Les marchandises coloniales, par l'intermédiaire de la métropole, qui a besoin des produits d'un pays privé de colonies, passent dans ce pays, « y créent un nouveau marché, un marché plus étendu pour cet excédent de produit » . Lors même que ces denrées coloniales n'y pénétreraient pas, les États non colonisateurs gagnent encore à la formation des colonies, « parce qu'ils peuvent avoir reçu en plus grande abondance les marchandises de quelques nations dont l'excédent de produit aura été augmenté par le commerce colonial * . De toutes façons et pour tout le monde, la colonisation est donc un bien (1).

A ces apologistes de grande valeur nous avons à opposer des détracteurs d'une valeur non moins grande.

(1) Les économistes, la plupart élèves de Smith, se séparent du maître sur ce sujet. De ce que les colonies profitent à tout le monde, ils concluent qu'elles nuisent à la métropole, qui en hit seule les Irais.

Les uns condamnent en bloc toute l'action coloniale, les autres n'en désapprouvent qu'une partie.

En tête de ces derniers, on ne sera pas peu étonné de retrouver Montesquieu lui-même. Nous venons de l'entendre louer les colonies de commerce, et l'on ne rencontrera dans YEsprit des lois aucune désapprobation contre la colonisation, quelle qu'en soit la nature. Mais il n'en est pas de même des Lettres persanes, où il faut souvent chercher le complément de la pensée du grand théoricien. Dans telle lettre (lettre XLIX) Montesquieu condamne vigoureusement ce qu'on pourrait appeler la colonisation religieuse ou l'établissement des missions (1). Il pense à ce sujet comme La Bruyère et comme Bayle, et il traduit plus librement sa pensée : « C'est un beau projet, s'écrie Rica devant le provincial des Capucins, de faire respirer l'air de Casbin à deux Capucins! cela sera très utile à l'Europe et à l'Asie! il est fort nécessaire d'intéresser là dedans les monarques ! Voilà ce qui s'appelle de belles colonies ! Allez; vous et vos semblables n'êtes point faits pour être transplantés, vous ferez bien de continuer à ramper dans les endroits où vous êtes engendrés (2). » Dans

(1) On la croyait nécessaire au dix-septième siècle. De nos jours encore* bien des personnes croient et disent qu'elle est utile, que • les missionnaires sont les pionniers de la colonisation », que ■ le cléricalisme n'est pas une denrée d'exportation » , etc. L'opinion de Montesquieu est bonne à opposer aux uns et aux autres.

(2) Ce n'est pas là une simple boutade. Ailleurs (lettre CXVII), Montesquieu dénonce les congrégations comme « des sociétés de gens avares, qui prennent toujours et ne rendent jamais » .

telle autre lettre (lettre GXXI) Montesquieu proscrit aussi nettement les colonies de peuplement qu'il loue ailleurs celles de commerce. Elles lui semblent une des causes principales (1) de dépeuplement qu'on constate sur le globe depuis l'époque romaine. Cette lettre est même comme l'arsenal des arguments familiers aux adversaires des colonies. « L'effet ordinaire des colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie. » Ainsi commmence le réquisitoire. Il fait valoir ensuite l'impossibilité de l'acclimatation dans presque tous les pays, sauf ceux « dont les climats sont si heureux que l'espèce s'y multiplie toujours » ; l'affaiblissement de la métropole, obligée de défendre ses possessions lointaines (2) ; la certitude de perdre ces possessions, si on ne les tient pas en état de défense. Et il conclut : « Qui voudrait de ces conquêtes à ces conditions? » Qui en voudrait, ajoute-t-il ailleurs (3), au prix des cruautés qu'elles nécessitent? On a vu les Espagnols, pour assurer leur colonisation, « exterminer un peuple aussi nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble ! »

(i) Les autres sont les religions chrétienne et musulmane, la forme nouvelle de l'esclavage, l'abolition du divorce et l'extension du célibat dans les pays catholiques.

(2) Montesquieu se réfute lui-même, dans V Esprit des lois (liv. XXI, chap. xi i) : ■ L'extrême éloignement de nos colonies, dit-il, n'est point un inconvénient pour leur sûreté : car si la métropole est éloignée pour les défendre, les nations rivales de la métropole ne sont pas moins éloignées pour les conquérir. »

(3) Lettres persanes (GX).

Ce dernier sentiment fait» en somme, honneur à Montesquieu. Il est dans la tradition française, que nous avons plaisir à noter à toutes les époques. Notre nature est bien décidément opposée à ces violences, puisqu'on trouve des protestations indignées contre les procédés espagnols aussi bien au temps où elles se sont produites que deux siècles après.

C'est un sentiment semblable qui pousse Voltaire dans l'opposition anticoloniale. En vingt endroits de ses œuvres si diverses, il s'élève contre les guerres qu'engendre la rivalité commerciale et coloniale, et particulièrement contre la guerre franco-anglaise dont le Canada est l'enjeu. Comme ses contemporains, il déprécie fort cette colonie. Il se vante (1) d'avoir conseillé de vendre le Canada aux Anglais, « ce qui aurait tout fini et ce que le frère de M. Pitt lui avait proposé » . Pour lui, « le Canada coûtait beaucoup et rapportait

très peu En voulant le soutenir, on a perdu cent

années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour (2) . » Aussi s'étonne-t-il, dans le Siècle de Louis X V, dans Candide, dans ses Lettres, dans ses Fragments sur l'Inde, etc., que deux nations civilisées « soient en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada et dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut (3) » .

(1) Lettre à d'Argental, avril 1763.

(2) Siècle de Louis XV, chap. xxxv.

(3) Candide, chap. mu.

Mais sa réprobation ne reste pas confinée à ce point particulier. Elle se généralise et s'étend à toutes les conquêtes de terres neuves, a Nos peuples européens, dit-il (1), ne découvrirent l'Amérique que pour la dévaster et l'arroser de sang; moyennant quoi, ils eurent du cacao, de l'indigo, du sucre, du quinquina. » Il pousse encore plus loin ,' et, emporté par l'idée du moment, insoucieux des contradictions, il flétrit l'esprit de commerce, le besoin de luxe et de bien-être, qui ont été activés par l'importation des denrées coloniales. La tirade mérite d'être citée (2). « C'est pour fournir aux tables des bourgeois de Paris, de Londres et des autres grandes villes, plus d'épiceries qu'on n'en connaissait autrefois aux tables des princes ; c'est pour charger de simples citoyennes de plus de diamants que les reines n'en portaient à leur sacre ; c'est pour infecter continuellement ses narines d'une poudre dégoûtante; pour s'abreuver, par fantaisie, de certaines liqueurs inutiles (3), inconnues à nos pères, qu'il s'est fait un commerce immense, toujours désavantageux aux trois quarts de l'Europe; et c'est pour soutenir ce commerce que les puissances se sont fait des guerres dans lesquelles le premier coup de canon tiré de nos climats met le feu à toutes les batteries en Amérique et au fond de l'Asie. » Ainsi Voltaire, qui, nous l'avons vu, s'intéresse à la

(1) Fragments sur Clnde, au début.

(3) On sait l'usage immodéré du café, que faisait lui-même Voltaire.

Compagnie des Indes comme Français et comme actionnaire, qui loue si dignement Colbert (1) « d avoir teoté toutes les voies de réparer le tort et le malheur qu'avait eus si longtemps la France de négliger la mer, tandis que ses voisins s'étaient formé des empires aux extrémités du monde » ; Voltaire, dont le bon sens est d'habitude si ferme et dont le patriotisme, en somme, est clairvoyant et sincère, se trouve amené, par un entraînement en apparence inexplicable, à brûler ce qu'il adore ailleurs, à nourrir des chimères dignes de Fénelon, a développer les utopies de Rousseau, qu'il a raillées dans Rousseau si spirituellement (2) .

Cette anomalie s'explique pourtant. Voltaire est le congénère de Ronsard, Montaigne, Boileau, La Fontaine; il aime le lieu commun. Plus littérateur qu'observateur, plus frondeur que penseur, il n'approfondit pas, avec un sérieux souci du vrai, les problèmes politiques et économiques ; il n'a pas, sur ce point comme sur une infinité d'autres, une opinion réfléchie et raisonnée. C'est le caractère de l'esprit classique , duquel il procède, de s'attacher au trait et à la tirade, plutôt qu'à l'observation et au fait. Une erreur bien dite n'a-t-elle pas sa valeur littéraire? La conviction du moment ne suffitelle pas à donner au style son mouvement et sa chaleur?

Il est pourtant une observation, perdue dans ses lettres et jetée en courant, qui semble dégagée de

(i) Siècle de Louis XIV, chap. zxix.

(2) Lettre à Rouweau à propos du Discours sur C inégalité.

préoccupation littéraire, et qui présente F opinion peutêtre intime de Voltaire sur le sujet : « Si le pays d'Eldorado, écrit-il à Chardon (5 avril 1767), avait été cultivable, il y a grande apparence que l'amiral Drake s'en serait emparé et que les Hollandais y auraient envoyé quelques colonies de Surinam. On a bien raison de dire de la France : Non illi imperium pelagi. » Cela veut dire que les Français ne sont pas colonisateurs; qu'ils n'ont « guère sçu bien gaigner ni garder » , comme a dit Brantôme; qu'ils n'ont jamais su ni voulu « planter colonies » , comme on disait au temps de Razilly. L'accusation n'est pas nouvelle, mais Voltaire s'est habitué à la formuler en toute occasion (1) . L'état peu florissant du Canada lui sert, d'ailleurs, d'argument; et c'est pour cela que la guerre coloniale lui parait si futile et si maladroite. Telle est, semble-t-il, la mesure et la portée de l'opposition de Voltaire. Elle vaut, par la renommée et l'influence de son auteur, plus que par elle-même.

Il en est autrement des opinions qu'il nous reste à relever. Elles sont importantes comme témoignage ou comme expression nette d'une opposition sans réserve, bien que leurs auteurs n'aient pas tous une grande notoriété.

Voici d'abord l'avocat Marais, dont la vie s'est écoulée obscure, mais qui nous a laissé d'intéressants Mémoires. Il représente fidèlement l'opinion de la

(1) Siècle de Louis XIV, Siècle de Louis XV, Fragments sur l'Inde, etc.

bourgeoisie éclairée et, à ce titre, nous intéresse particulièrement. D'abord, il se montre grand ennemi du système de Law ; il raille la Compagnie, tout en achetant ses titres (1); il raille les agioteurs, les Mississipiens, et « ce vertige d'actions qui a saisi toute l'Europe » . L'activité commerciale, créée par le système, ne trouve même pas grâce à ses yeux. Il approuve fort l'arrêt du 24 octobre 1720 qui ordonne le dépôt des actions pour vérification, et il en loue sans réserve « le beau préambule » qu'a rédigé le chancelier d'Àguesseau et où le commerce de luxe, fruit du système, est vigoureusement malmené. Dans ces dispositions d'esprit, il est peu porté à se laisser prendre à la réclame faite pour la colonisation de la Louisiane. C'est même à propos d'elle qu'il condamne toutes les tentatives de colonisation d'une façon péremptoire qui ne lui est pas habituelle : « On a publié, dit-il, une petite feuille contenant une relation du Mississipi où l'on en parle comme du Paradis terrestre. Il semble qu'on veuille faire sortir tous les Français de leur pays pour aller là. On ne s'y prend pas mal pour faire de la France un pays sauvage et en dégoûter les Français. Quel dessein de dépeupler un royaume florissant pour peupler un désert! » Voilà donc une forme nouvelle de la réprobation formulée presque à la même date par Montesquieu. Voilà la constatation dans les esprits de ce

(1) Mémoires, 12 juillet 1720. Il s'en repent, d'ailleurs, tout aussitôt.

dégoût pour Fémigration, qu'ont affirmé plusieurs auteurs de Mémoires et qu'établit suffisamment la lenteur de notre colonisation.

Bernardin de Saint-Pierre nous fournit à la fin du siècle le même témoignage que Marais au début. Il a même un degré d'autorité de plus, parce qu'il parle en homme qui a vu et jugé sur place, qui a perdu aux colonies ses illusions coloniales (1). Son premier argument, très français, dominant encore aujourd'hui, est tiré de l'amour du sol natal. « Je croirai, dit-il (2), avoir rendu service à ma patrie, si j'empêche un seul honnête homme d'en sortir, et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de plus dans quelque lande abandonnée. Pour aimer sa patrie, il faut la quitter. Je suis

attaché à la mienne ; j'aime les lieux où, pour la

première fois, j'ai vu la lumière, j'ai senti, j'ai aimé, j'ai parlé. J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent, et qui est préférable aux deux Indes par sa température, par la bonté de ses végétaux, par l'industrie de son peuple. » La seconde raison est que toutes les colonies sont surfaites et qu'aucune n'a de valeur réelle. L'ile de France, par exemple, cette fleur de la mer des Indes, que La Bourdonnais avait faite si prospère, que les Anglais ont si ardemment convoitée avant de la saisir, que B. de Saint-Pierre lui-même décrit avec tant de charme, sem-

(1) On sait que presque tous nos marins sont, pour cette raison, des désabusés de la colonisation, dont ils sont pourtant les agents.

(2) Préface au Voyage de Vile de France, et passim.

blait bien devoir vaincre cet attachement à la mère patrie dont parle le sentimental écrivain. Mais quoi! « Cette colonie fait venir sa vaisselle de Chine, son linge et ses habits de l'Inde, ses esclaves et ses bestiaux de Madagascar, une partie de ses vivres du cap de Bonne-Espérance, son argent de Cadix, et son administration de France! Il y a la moitié de l'île en friche, un quart de cultivé, un autre quart en pâturages bons et mauvais M. de La Bourdonnais voulait en faire l'entrepôt du commerce de l'Inde, une seconde Batavia. Avec des vues d'un grand génie, il avait le faible d'un homme : mettez-le sur un point, il en fera le centre de

toutes choses On regarde encore l'île de France

comme une forteresse qui assure nos possessions de Tlnde. C'est comme si on regardait Bordeaux comme une citadelle de nos colonies d'Amérique. » Une pareille appréciation d'un témoin oculaire, doublé d'un charmant écrivain, n'était-elle pas de nature à détourner les Français de toute émigration, s'ils y avaient été portés naturellement? Aussi cette sorte d'argumentation a-t-elleété souvent reprise par les adversaires de la politique coloniale (1).

Nous arrivons enfin à Rousseau, qui, sans avoir jamais abordé directement le problème, n'en est pas moins le plus absolu des auteurs hostiles. Il l'est d'une

(1) Rapprocher les Lettres sur la politique coloniale y de M. Yves Guyot. Ce sont mêmes arguments, presque mêmes termes. L'Algérie est prise pour exemple au lieu de l'île de France (p. 39, 57, etc.).

façon tout abstraite, par spéculation philosophique. Il répudie la colonisation comme le commerce, l'industrie, les arts, la science, tout l'appareil enfin de la civilisation. C'est de là, croit-il, que sont sortis l'inégalité et tous les maux dont souffrent les hommes en société, a L'état sauvage est la véritable jeunesse du monde ; tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, et en effet vers la décrépitude de l'espèce (1). » Aussi combien d'exemples de jeunes sauvages, convertis, à demi civilisés, « qui bientôt jettent leurs habits d'emprunt et retournent à leurs forêts » ! Bref, Rousseau voudrait plutôt une colonisation à rebours, c'est-à-dire un établissement de sauvages en pays civilisé.

Nous sommes ici, on le voit, en pleine fantaisie du paradoxe. Rousseau, qui déclame tant contre la culture de l'esprit, en abuse lui-même. Sans rechercher s'il a été sincère, on voit aisément qu'il ne fait dans la circonstance, comme Ronsard et Montaigne au seizième siècle, que

Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse,

que jouer avec le lieu commun use de l'âge d'or, que faire une débauche d'imagination et d'esprit classique. Il est si bien en ce point un homme du seizième siècle

(1) Discours sur l'inégalité, 2 e partie. — V. les note» de l'édition de Neuchâtel, 1774.

au

qu'il cite avec admiration la tirade de Montaigne sur les Américains et, comme Ronsard, « se plaît à rappeler l'image de la simplicité des premiers temps » . Il est le disciple de ce bonPlutarque, qu'il a tant lu, et son <* état de nature » n'est qu'un pastiche de 1' « âge d'or » .

Mais Rousseau n'est pas le seul de ses contemporains qui soit imbu de l'esprit classique. Diderot, qui a pourtant collaboré à Y Histoire philosophique des Indes, de Raynal, a paraphrasé, dans un de ses opuscules (1), la strophe de Ronsard adressée à Villegagnon (2). Il place dans la bouche du Tahitien Orou une violente diatribe contre les vices et l'ambition des Européens, et il le fait conclure par cette apostrophe : « Pleurez ! mais que ce soit de l'arrivée et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants! » Combien d'autres, en ce temps de sentimentalisme vague, d'enthousiasme grec et romain, de naturalisme à outrance, ont pensé, sans le dire, comme Rousseau et Diderot!

M. Taine a fait une critique fort vive de cet état d'esprit porté dans la science d'observation qu'on nomme la politique, et il lui attribue, avec quelque exagération pourtant, tous les excès et toutes les erreurs de la Révolution. Nous n'avons qu'a applaudir à ce jugement en ce qui concerne la question coloniale. Des théories comme celles de Rousseau peuvent

(1) Supplément au Voyage de Bougainville (édition du Centenaire, p.i7î).

(2) V. liv. I* chap. m.

fausser le jugement de toute une génération et causer la ruine d'un peuple.

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