LIBERTÉ COMMERCIALE ET ESCLAVAGE
1° La liberté commerciale.
En pénétrant dans les dicussions qu'ont provoquées les actes de 1 769 et 1 784, nous quittons les divagations spéculatives et les affirmations à priori. Les témoins que nous consulterons sont des hommes d'affaires ou des théoriciens d'observation.
Nous avons vu que le système du privilège et du monopole a été réprouvé par la plupart des penseurs, de Bodin à Vauban. Le dix-septième siècle a donc déjà posé et théoriquement résolu la question. Le dixhuitième siècle en reprend l'étude directe et lui donne une première Solution pratique.
La discussion a été vive. Les Compagnies et leurs privilèges ont encore leurs partisans. Le maire de Lorient, répondant à une requête de la chambre de commerce de Bordeaux, en 1775, dit nettement : * L'expérience confirme tous les jours Terreur où l'on est tombé en détruisant les Compagnies (1). » Ce maire
(i) Mémoires de Bachaumont, VIII, 12, 14 juillet 1775.
pense comme un des grands théoriciens du siècle, Montesquieu. Le régime des Compagnies parait à Montesquieu si naturel, qu'il ne conçoit pas sans elles la colonisation commerciale, la seule qu'il admette. En un endroit (1), il est vrai, il semble blâmer les Compagnies de négociants : a Elles conviennent rarement, affirme-t-il, au gouvernement d'un seul où se fait le commerce de luxe, et, dans les États où se fait le commerce d'économie, on fera encore mieux de ne point gêner par des privilèges exclusifs la liberté du commerce. » Ailleurs encore (2), il blâme l'habitude portugaise d'accorder à des particuliers des privilèges exclusifs, et il en donne pour raison : la défiance « en de pareilles gens » , la discontinuité, la déperdition et le peu d'étendue de ce commerce » qui reste dans des mains particulières » . Et pourtant, nous avons vu plus haut en quels termes nets et formels il approuve les Compagnies pour le commerce colonial : leur création a été, suivant lui, un acte de sagesse; car « elles ont pu faire une grande puissance accessoire, sans embarrasser l'État principal » .
Cette contradiction pourrait rendre hésitant sur l'opinion de Montesquieu en cette matière, s'il n'avait montré, a propos des colonies, qu'il adopte dans son ensemble tout le système de Colbert. Le régime prohibitif et l'exclusion des étrangers lui semblent légitimes
(1) Esprit des (ois, XX, 10.
(*)Id. 9 ibid.,Z0.
et fondés en raison. « On a établi, dit- il (1), que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie, et cela avec grande raison, parce que le but de rétablissement a été l'extension du commerce, non la fondation d'une ville ou d'un empire. Il est encore reçu que le commerce établi entre les métropoles n'entraîne point une permission des colonies, qui restent toujours en état de prohibition. Le désavantage des colonies qui perdent la liberté du commerce est visiblement compensé par la protection de la métropole, qui les défend par ses armes ou les maintient par ses lois. »
On ne peut s'empêcher de remarquer combien est indécise et contradictoire la théorie coloniale de Montesquieu. II assigne pour unique but à la colonisation l'extension du commerce, et d'autre part il proscrit l'émigration, c'est-à-dire les colonies de peuplement ou de plantation. Mais ces colonies ne sont-elles pas faites aussi pour le commerce d'exportation? Ne prospèrent-elles pas en raison du régime commercial qui leur est imposé? Si les entraves de la prohibition et de l'exclusif sont mauvaises pour le commerce métropolitain, pourquoi cesseraient-elles de l'être en s'appliquant à la partie coloniale de ce commerce?
Les vues de Montesquieu en économie politique, moins fermes que ses idées politiques, ont eu moins d'influence. Pourtant, ses conclusions sur les colonies
(i) Esprit des lois, XXI, 21.
et leur commerce ont servi de base à la discussion provoquée par les actes de 1769 et 1784. Presque tous les Mémoires communiqués ou publiés citent les aphorismes ci-dessus, les uns comme une sorte d'article de foi qu'on ne discute pas, les autres comme un préjugé qu'il faut d'abord détruire.
C'est précisément entre les colonies de plantations et la métropole que s'éleva le débat. Il a duré plus de vingt ans. Provoquée au lendemain du traité de Paris, par Ghoiseul, en 1765, la discussion est encore aussi vive en 1789, malgré l'acte de 1784. Les adversaires sont d'égale force : d'un côté, tous les négociants de la métropole ayant pour théoricien Montesquieu; de l'autre, les colons des Antilles, s'appuyant sur l'Encyclopédie, Morellet, Condillac, Smith, Turgot, Raynal, et sur la tendance des esprits vers toute liberté. Les meilleures raisons, sans contredit, étaient pour les colons, qui l'ont emporté.
L'argumentation porta principalement sur l'origine et la raison d'être des colonies, sur les principes du commerce, sur les besoins des colonies.
Le premier point importait le plus. De l'idée qu'on se faisait du mode de fondation des colonies, découlaient, en effet, leurs devoirs vis-à-vis de la métropole et les droits de celle-ci. Si les colonies ont été fondées par la métropole et toujours entretenues par elle, il est clair qu'elles sont sa chose, et les colons ses agents : le pacte colonial est de toute justice. C'est, on vient de
le voir, l'opinion de Montesquieu. U Encyclopédie en donne la formule très nette : a Les colonies sont formées par la métropole et pour la métropole. » Les négociants de France renchérissent encore : c'est pour eux un axiome. Une cinquantaine de Mémoires collectifs (1), revêtus parfois de centaines de signatures, ont été adressés aux ministres par les chambres de commerce ou les négociants réunis, ou même par les Parlements. Tous partent du même point et développent la même thèse. Quelques-uns y ajoutent un argument de fait : « Depuis que les puissances de l'Europe, disent-ils, ont établi des colonies dans les autres parties du monde, le commerce exclusif de ces puissances dans leurs colonies a toujours été le droit commun et invariable (2) . » Aucun ne recule devant l'expression la plus absolue du principe : « Les colonies n'ont été établies, n'ont été protégées et ne le sont encore que pour donner de l'extension au commerce, à l'agriculture, aux fabriques et à la navigation du royaume; elles doivent donc rester dans la dépendance de la métropole, qui leur a donné des lois, qui les a peuplées de citoyens, qui leur a fait les premières avances en terres et en bras pour les cultiver et qui les défend par ses armes (3). » II ne faut pas croire, comme il a été dit, que les négociants des ports fussent seuls à pro-
(1) V. Collection des Mémoires généraux, aux Archives coloniales. notan\ment le t. XX.
(2) Mémoires généraux, t. XX, n° 63.
(3) Id. 9 ibid. y n° 8.
tester contre le libre trafic. Les chambres de commerce de Picardie, de Normandie, de Lyon, Lille, Toulouse, Reims, les entrepreneurs des manufactures de sucre d'Orléans, la Cour des aides et les commerçants de Montauban, le Parlement de Rouen, multiplient les Mémoires et les suppliques (1). Mais les plus ardents furent naturellement les armateurs, et parmi eux ceux du Havre, Saint-Malo, Nantes et surtout Bordeaux. Ils étaient, en effet, les plus engagés dans les affaires coloniales pour la fourniture des morues, viandes salées, vins, cotonnades, et pour Tachât des tafias et des sucres. Dans leur indignation égoïste, ils parlent de « conjuration contre le commerce de la métropole et même contre l'État », de « trahison des colons », de a surprise méditée par les ministres », etc Ils étaient
violents dans leur langage, parce que, de bonne foi, ils confondaient leurs intérêts avec ceux de la patrie.
Mais les défenseurs des colonies étaient bien armés pour la riposte. Quand ils n'auraient pas été éclairés par leur intérêt, ils trouvaient des lumières dans les théories des philosophes. L'exclusif et le monopole sont condamnés par Y Encyclopédie en termes formels. La liberté de commerce y est fortement revendiquée dans le Mémoire de Morellet, publié à l'article Compagnie. « L'obligation de ne prendre qu'aux maga-
(1) Mémoires généraux y t. XX, n°* 23, 25, 27, 29, 30, etc.
sins de la Compagnie les choses les plus nécessaires à la. vie, dit Morellet, et d'y porter tout le fruit de sa culture, oblige le colon à vivre aux dépens de la Compagnie. La Compagnie, s'étant réservé le commerce des noirs, ne livre que des noirs de pacotille, les vend à. très haut prix à cause de l'insuffisance de l'approvisionnement et ruine ainsi la culture. L'horreur du privilège éloigne les colons Les colonies anglaises
d'Amérique, en vingt ans de liberté relative, ont quadruplé leurs richesses, leur commerce, leur population. » Condillac, dans son Traité sur le commerce (1), a été plus explicite encore et plus convaincant que Morellet. Il a épuisé la question et donné tous les arguments en faveur de la liberté du trafic en général. Adam Smith condamne avec la même vigueur le pacte colonial et l'exclusif de la métropole. «Le commerce exclusif de la métropole, dit-il, tend à diminuer à la fois les jouissances et l'industrie de l'Europe en général et de l'Amérique en particulier, ou au moins il tend à les tenir au-dessous du degré où elles s'élèveraient sans cela. » La principale raison qu'il en donne est le renchérissement des denrées étrangères pour les colonies et des denrées coloniales pour l'étranger. Les négociants, « qui ne voient que le profit immédiat » , trouvent cela excellent. Mais l'économiste n'a pas de mal à démontrer que ce renchérissement rend l'épargne
(i) Traité sur le commerce et le gouvernement considérés relativement Vun à l'autre (1775) : chap. vu et xu.
plus difficile et ralentit l'accumulation des capitaux, qui est pourtant le ressort du progrès. Turgot précise cette pensée (1) et dit le dernier mot de la théorie libérale appliquée aux colonies, a H faut, affirme-t-il, consentir de bonne grâce à laisser aux colonies une entière liberté de commerce, en les chargeant des frais de leur défense et de leur administration, à les regarder non comme des provinces asservies, mais comme des États amis, protégés si Ton veut, mais étrangers et
séparés Alors, l'illusion qui depuis deux siècles
berce nos politiques sera dissipée. C'est alors qu'on appréciera la valeur exacte de ces colonies appelées par excellence colonies de commerce, dont les nations européennes croyaient s'approprier toute la richesse, en se réservant de leur vendre et de leur acheter tout exclusivement. On verra alors combien la puissance fondée sur un système de monopole était précaire et fragile, et peut-être s'apercevra-t-on, par le peu de changement réel qu'on éprouvera, qu'elle était aussi nulle et chimérique dans le temps qu'on en était le plus ébloui. »
Telles sont les raisons dont se sont inspirés les députés des îles qui ont particulièrement soutenu la thèse de l'affranchissement. Mais ils en trouvent d'autres, ou théoriques ou de circonstance.
Le député de la Martinique, en 1765, par exemple,
(1) Mémoire au Roi sur la guerre d'Amérique (Œuvres, édition Daire, II, p. 559).
combat en ces termes la définition de Montesquieu (1) : « Les Indes occidentales, avant nos établissements, étaient telles qu'il ne s'y pouvait faire aucune sorte de commerce. Ce n'est donc pas pour faire le commerce à de meilleures conditions qu'on ne le peut faire avec des peuples voisins que nos colonies ont été créées. Par suite, l'exclusif ne leur a pas été imposé pour répondre à leur but, mais simplement parce qu'il a paru plus avantageux à la métropole. Le but des établissements coloniaux est l'extension de l'Empire ; leur objet, la gloire de l'État et l'utilité qu'il peut attendre de leurs productions. » Une lettre adressée à Choiseul en 1763 (2) et demandant déjà la liberté de commerce pour quatre ans, pose autrement et non moins habilement la question : a Le négociant colon et le négociant de la métropole ne sont-ils pas tous deux sujets du même prince? Ne travaillent-ils pas tous deux à leur bien-être particulier, mais d'harmonie avec celui de l'État? De quel droit l'un serait-il dépendant de l'autre? Que le négociant soit donc Français, patriote, et qu'il aime le bien général! Tout État maritime sans colonies est, quand il plaît à ses voisins, sans commerce. Conservons donc et favorisons ce qui reste des colonies françaises, puisque la France ne peut se passer de commerce ! »
C'est Dubuc, député de la Martinique, qui a été le
(1) Mémoires généraux, t. XXI, n° 10, 3 septembre 1765. (*) là., t. XX1I1, n° 3.
véritable champion de la cause des colonies. Dans le Pour et le Contre et dans les Lettres critiques à M. Rajrnal, il a développé la thèse des colons avec une remarquable logique. Voici son argumentation :
« Les colonies n'ont pas été fondées par et pour la métropole, comme dit Y Encyclopédie. Les colons sont allés, de leur propre mouvement, sans aveu de la métropole, et par conséquent sans conditions, occuper le sol des colonies. Us y ont prospéré, non pas grâce à l'exclusif établi par Golbert, mais malgré lui. Ils n'ont donc ni pacte, ni reconnaissance qui les lie à la métropole et les oblige à travailler, à vivre pour elle. Les colonies sont des provinces du royaume de France, aussi françaises de sentiment que les autres, égales aux autres. Ayant une merveilleuse aptitude à opérer la conversion des denrées de la métropole en d'autres denrées plus utilement ou plus facilement commercables, elles doivent aider et aident, en effet, à la prospérité commerciale de l'État. Mais c'est à la condition que l'État les aide et les favorise, autant, sinon plus, que les ports du royaume. Il est en effet plus strictement vrai de dire que Bordeaux, Nantes, le Havre, etc., ont été plutôt formés par les colonies que celles-ci par la métropole »
Cela posé, Dubuc examine les droits du commerce à une protection de l'État. Qu'est-ce que le commerce? « C'est la science du besoin des autres et l'emploi de notre superflu. » Ceux-là seulement peuvent se dire
du commerce, qui produisent et créent les objets de
Y* échange, qui sont possesseurs des terres, soit du
royaume, soit des colonies, qui sont manufacturiers et
producteurs à divers titres. « Les négociants des ports
de mer ne sont que les agents, les appareilleurs des
matières de rechange récoltées et manufacturées * ;
ils sont, par leurs gains exagérés, les ennemis plutôt
que les facteurs du commerce Qui donc doit être
écouté des colons ou des négociants? Ne sont-ce pas les colons? Or, il suffit de rappeler ce qu'a coûté l'exclusif aux colonies pour leur culture, leur main-d'œuvre par les esclaves, leurs échanges; il suffit de montrer que les négociants ont exploité sans merci les colonies et n'ont jamais satisfait à leurs besoins, pour conclure que les colonies doivent être enlevées à cette exploitation ruineuse et rendues à elles-mêmes.
Cette démonstration, appuyée de faits précis, était de nature à emporter les suffrages. Les intéressés seuls y résistèrent ; le gouvernement et le public furent pour l'arrêt de 1784, dont le Pour et le Contre et les Lettres étaient le meilleur commentaire. Ce commentaire dépassait même la portée de l'acte ; il battait directement en brèche l'ancienne théorie du pacte colonial, à laquelle l'arrêt touchait en fait, non en principe. Toutefois Dubuc est aussi incomplet dans la pratique que l'arrêt lui-même. Il se déclare satisfait de la liberté concédée, bien qu'elle ne le fût que pour une série de produits rigoureusement spécifiés. Il faudra encore
attendre près d'un siècle (1861) avant que la loi concorde avec le principe.
2° L'esclavage. - '
Si les colons ont plaidé pour un principe dans la question de l'exclusif, ils n'ont défendu que leur intérêt dans celle de l'esclavage.
Cet intérêt, il est vrai, était vital. Les esclaves une fois affranchis, que deviendraient les colonies? Le seul instrument de travail possible en ces climats disparaitrait, et avec lui toute production. Les nègres, devenus libres, deviendraient maîtres, puisqu'ils sont dans la proportion de cinq contre un(l); toutes les colonies tomberaient dans l'anarchie ou seraient la proie des Anglais.
Malheureusement pour eux, les colons avaient à combattre un adversaire bien puissant en France, surtout au dix-huitième siècle, le rationalisme. Leurs raisons de fait et d'expérience se heurtaient à un dogme philosophique que le public ni les penseurs ne pouvaient abandonner sans le remords que cause une flagrante contradiction : la dignité de l'homme et son corollaire, la liberté individuelle.
Ainsi engagée entre un intérêt vital et un principe irréductible, la discussion devait être et fut, en effet,
(1) 340,000 nègres contre 74,000 blancs dans les îles de la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Domingue.
très vive. Quant à l'issue, elle n'était pas douteuse : en France la théorie triomphe toujours.
La question n'était nouvelle ni au point de vue phi- \ losophique ni au point de vue colonial. La légitimité ; de l'esclavage avait été soutenue, on se le rappelle, par Lescarbot, au nom de l'inégalité biblique des races ; par Grotius, sous le prétexte de contrat ou de droit de la guerre; par Hobbes, en vertu de la loi du plus fort; par Bossuet, comme droit du vainqueur. Elle avait été énergiquement combattue par Bodin, qui n'admet que la domination du sage; par Locke, qui proclame tous les hommes libres et égaux dans l'état de nature. Quant à l'emploi des esclaves dans les colonies de plantation sous climat tropical, les hommes d'État en avaient \ reconnu la nécessité; les missionnaires eux-mêmes, \ pensant comme Lescarbot, l'avaient trouvé légitime et s'en étaient volontiers accommodés. Louis XIII, pourtant, avait eu des scrupules et n'avait cédé que dans une pensée pieuse. Mais ces scrupules n'ont pas reparu. Colbert fait delà traite l'affaire capitale du commerce colonial. S'il pense à établir une législation sur la matière, ce n'est ni par respect de la dignité humaine, ni par pitié, mais simplement par esprit de prévoyance. Le Code noir adoucit le sort des noirs esclaves, et c'est lui, avec quelques aggravations, qui fait loi jusqu'à la Révolution.
Gomme il a servi en partie de base à la discussion, il est bon de le résumer. 11 impose au maître l'obliga-
tion de nourrir, habiller et soigner l'esclave, le respect de la famille esclave, des facilités et des garanties pour l'affranchissement. Mais il multiplie les peines corporelles et la peine de mort pour les vols, rébellions, fuites, etc.; il ne reconnaît à l'esclave aucun droit; il le considère comme « bien meuble ». Il ne fixe aucune pénalité sérieuse contre les abus de pouvoir ou Jes brutalités du maître qui, dans la pratique, aggravaient singulièrement une législation déjà dure. Il est basé, en un mot, sur le mépris absolu de la dignité humaine dans le noir.
C'est précisément sur ce point que les philosophes du dix-huitième siècle portèrent la discussion. Poser ainsi la question, c'était la résoudre.
Ici encore, comme pour l'exclusif, c'est Montesquieu
] qui définit le problème. Il l'aborde de deux manières :
i dogmatiquement, en réfutant la doctrine de Gro-
i tius (1); ironiquement, en montrant l'absurdité du
J préjugé contre les noirs (2). L'esclavage, dit-il, ne
j peut être légitimé par le droit de la guerre ; car «il n'est
pas permis de tuer dans la guerre, sauf le cas de né-
! cessité; mais dès qu'un homme en a fait un autre
' esclave, on ne peut pas dire qu'il était dans la nécessité
de le tuer, puisqu'il ne l'a pas fait * . Il ne peut être le
résultat d'un contrat ni de la descendance; car a la
vente suppose un prix; l'esclave se vendant, tous ses
(1) Esprit des lois, liv. XV, chap. i-ii.
(2) Id.y ibid., chap. v.
biens entreraient dans la propriété du maître, le maître ne donnerait rien, et l'esclave ne recevrait rien; or, si un homme n'a pu se vendre, encore moins a-t-il pu vendre son fils, qui n'était pas né » . Mais quoi ! reprend Montesquieu, avec une ironie éloquente : « Le sucre j serait trop cher, si Ton ne faisait travailler la plante / qui le produit par des esclaves. Ceux-ci sont noirs des j pieds à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu'il est
presque impossible de les plaindre On ne peut se
mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. »
Montesquieu, on le pense bien, n'eut pas de contra* dicteurs dans le monde des philosophes. Il avait d'un coup si bien épuisé le débat que les écrivains, durant tout le siècle, ne font guère que le répéter. Rousseau, comme Locke, démontre que l'esclavage est contraire au droit de nature (1); Y Encyclopédie copie Rousseau et Montesquieu (2) ; Voltaire refait ce dernier en l'affaiblissant, car il n'a pas sa foi, et la question le gène (3) ; Raynal le commente sans y rien ajouter, au moins dans les premières éditions (4) ; le pasteur Schwartz, l'abbé Sibire, les Anglais Clark son etWilberforce, l'Américain Bentley, enfin Brissotet la Société des amis des noirs ne font qu'amplifier des arguments qui
(1) Discours sur C inégalité.
(2) Article Esclavage,
(3) Essai sur les mœurs, chap. clii, fia; Candide, chap. xix. (*) Histoire philosophique des Indes, jusqu'à la 3 - édition.
semblent avoir reçu du maître leur forme définitive ( 1) . Une chose essentielle manque pourtant à l'argumentation de Montesquieu : il ne conclut pas. Ce n'était pas assez d'avoir prouvé que l'esclavage n*est fondé sur aucun droit et qu'il n'est excusé ni par les nécessités de la plantation coloniale ni par l'infériorité morale des noirs. On se trouvait en présence d'un fait; le problème était économique autant que philosophique. Montesquieu en reste à la philosophie pure, où il a facilement gain de cause. Mais comment détruire ou pallier le fait? C'est ce qu'il ne dit pas. Il ne prononce même pas le mot d'abolition, que l'on attend, et Von ne sait s'il la voulait immédiate ou progressive.
Turgot fut un des premiers à tirer les conclusions de la théorie. II propose hardiment l'affranchissement progressif des esclaves. Mais lui non plus n'est pas complet. Il n'a pas approfondi la matière, et il ne donne pas les moyens de réaliser son vœu généreux. II ajoute toutefois aux raisons de Montesquieu un argument historique, qui fait honneur à sa pénétration : « Le grand nombre d'esclaves noirs réunis dans les pro- I vinces méridionales d'Amérique, dit-il, est iucompa- . tible avec une bonne constitution politique et tend à
(1) Schwabtz : Réflexions sur l'esclavage. (Neuchàtel, 1781.) — Sibire : L'aristocratie négrière. (Paris, 1789.) — Clarksob : Essai sur les désavantages politiques de la traite des nègres et Essai sur le commerce de r espèce humaine. (Traduction de Gramagnac. Neuchatel, 1789.) — Wilbehforce : Bill d: abolition, 1789. — Behtley : Tableau abrégé de Vétat misérable des nègres esclaves. (Philadelphie, 1767.) — Brissot : Mémoire lu à la Société des amis des noirs, 9 février 1789.
former deux nations dans le même État. » C'était prévoir de loin la guerre de Sécession (1).
C'est Raynal, dans sa troisième édition, et Schwartz, dans son opuscule, qui donnent les premiers et à peu près à la même date (1781) des solutions raisonnées. L'un et l'autre veulent l'abolition (2) . Mais Schwartz est plus absolu peut-être encore que Raynal. Il ne propose et n'accepte aucune des améliorations que Raynal offre, après tant d'autres, comme palliatif provisoire; il croit « de pareilles précautions insuffisantes pour adoucir l'esclavage, car elles ne peuvent être utiles qu'autant qu'elles ne feront qu'accompagner un système d'affranchissement » . Mais où l'abbé se montre plus violent que le pasteur, c'est quand, en désespoir d'obtenir jamais la moindre réforme, tant les intérêts sont grands, il préconise ouvertement, comme solution dernière, la rébellion des esclaves. Schwartz se contentait de dire avec componction, dans son épttre dédicatoire adressée aux noirs : a Je sais que vous ne connaîtrez jamais cet ouvrage, et que la douceur d'être béni par vous me sera toujours refusée. Mais j'aurai satisfait mon cœur déchiré par le spectacle de vos maux, soulevé par l'insolence absurde des sophismes de vos tyrans. » L'un et l'autre, d'ailleurs, s'accordent • sur le mode d'affranchissement. Ils le veulent progres-
(1) Lettre au docteur Price sur la Constitution américaine. {Œuvres, édition Daire, II, 809*)
(2) Raynal, t. VI, édition an III, p. 202 et suiv» — Schwartz, p. 29 et suiv.
sif, réparti d'une génération à l'autre, réglé par des lois de sûreté rigoureuses, accompagné de mesures de bienfaisance telles que la subsistance assurée aux nègres vieux et infirmes et aux nègres orphelins, la subsistance et le logement pendant un an aux nègres valides qui n'auraient pu se louer, l'instruction largement répandue, etc. C'est tout un plan, qui d'ailleurs a été suivi là où l'on a aboli l'esclavage.
Schwartz y ajoute une considération fort juste. Aujourd'hui même, après l'abolition de l'esclavage et sous le régime des engagés de races diverses, elle serait la meilleure solution au problème du travail agricole dans les colonies de la zone torride. Il constate que toute la difficulté vient de l'étendue énorme des plantations. Si la propriété était morcelée, dit-il, chaque petit propriétaire pourrait cultiver lui-même, et la main-d'œuvre à bon marché ne lui serait pas nécessaire. Les produits seraient traités en commun et vendus par association. La richesse de la colonie ne serait pas amoindrie : il n'y aurait d'aboli que le faste corrupteur du colon et la honte de l'esclavage.
Tout en louant cette idée sage et suggestive, il faut convenir que les abolitionnistes traitent avec une impitoyable logique l'intérêt commercial impliqué dans la question. Il y avait, en effet, une décision préalable à prendre, dans le cas de l'abolition immédiate ou à terme : quelle indemnité donnerait -on aux propriétaires d'esclaves? Or, voici le raisonnement de
Schwartz : « Puisque les possesseurs d'esclaves n'ont point sur eux un véritable droit de propriété, puisque la loi qui les soumettrait à des taxes leur conserverait la jouissance d'une chose dont non seulement elle a droit de les priver, mais que le législateur est même obligé de leur ôter, s'il veut être juste, cette loi ne saurait être injuste à leur égard, par quelque sacrifice pécuniaire qu'elle leur fit acheter une plus longue impunité de leur crime. » Cette façon sommaire d'imposer la ruine au nom du droit et de la justice ne devait pas être du goût des colons planteurs ; elle avait, au point de vue humain, quelque chose d'inique et de vexatoire, qui devait nuire à la thèse tout entière, malgré sa justesse spéculative.
C'est sur ce point, naturellement, que les colons et leurs défenseurs portèrent la discussion. Déjà, dans l'affaire de l'exclusif, la question négrière avait été agitée incidemment. En 1785, après les ouvrages de Raynal et de Schwartz, Dubuc, semblant ignorer ou dédaignant la théorie de l'affranchissement, demande avec énergie la multiplication des noirs esclaves : « Des nègres et des vivres pour les nègres, s'écrie-t-il (1), voilà toute l'économie des colonies, voilà leurs vrais moyens réparateurs et conservateurs ; des nègres et des vivres pour eux, de quelque part qu'ils viennent, de quelque manière qu'on les paye! » Et plus loin : « Il
(1) Lettres critiques et politiques à M, Raynal, p. 50, 63.
faut des nègres à la Martinique. Il en faut! Son existence en dépend. Comparez les recensements, compulsez les registres de ses bureaux, ils attestent la diminution graduée d'une manière effrayante de ses productions et de ses nègres. » Cette affirmation, fondée ■sur l'expérience, répondait à l'affirmation à priori des jantiesclavagistes , qui niaient que le travail esclave fût plus profitable que le travail libre. C'est à cela que les colons bornèrent leur défense. Duval-Savaidou, colon de Saint-Domingue (1), qui a plaidé cette cause comme Dubuc celle du libre trafic, n'ajoute rien à l'argument de son devancier. Il proteste seulement contre les déclamations des philosophes à propos du traitement fait aux noirs. Sur ce point, il n'est ni aussi vrai ni aussi sincère. L'agitation esclavagiste avait, en effet, provoqué une recrudescence de rigueur contre les noirs, en dépit ou sous le couvert du Code noir. Ainsi, une déclaration royale de 1777 interdit aux noirs, esclaves ou affranchis, et aux mulâtres, de séjourner en France; un édit de 1778 défend le mariage entre noirs et blancs, contrairement au Code noir; des ordonnances du gouverneur de Saint-Domingue, en 1727 et 1779, défendent aux curés de rédiger aucun acte pour les noirs se disant libres, aux noirs de porter les habits des blancs, de se faire donner les titres de monsieur ou madame, etc. Cet esprit de réaction ne
(1) Discours sur C esclavage des nègres et sur Vidée de leur affranchissement dans les colonies, par un colon de Saint-Domingue (1786).
s'attaque pas seulement aux esclaves, mais, ce qui est plus dangereux, aux affranchis, surtout aux métis, qui Forment une classe intelligente, ardente et riche. De là viendront les maux qui désoleront les colonies durant la Révolution. La passion, la vengeance, la jalousie, la haine de race se mettent déjà de la partie, et les colons n'y ont pas le beau rôle.
L'intransigeance des colons devait nuire à leur cause plutôt que la servir, comme l'excès de logique devait compromettre celle des philosophes. Mais voici deux métropolitains, également instruits des revendications philosophiques et des intérêts coloniaux, qui cherchent un mode de conciliation. L'un, Lecointe-Marsillac (1), est abolitionniste en principe; mais il sait qu'il faut aux colonies des ouvriers agricoles d'une sorte particulière, et il propose de les leur conserver par l'institution des engagés noirs. L'autre, Malouet, qui a été gouverneur de la Guyane et de Saint-Domingue, et qui a laissé de si instructifs Mémoires sur son administration (2), ose braver la théorie triomphante : il est le vrai représentant des esclavagistes; mais Tétant par raison, et non par passion ou par intérêt, il conserve une autorité qui leur manque. Dès 1775, dans un Mémoire présenté au ministre, il établit, comme fera plus tard Dubuc, qu'on ne peut abolir l'esclavage sans détruire
(i) Essai sur les moyens les plus doux et les plus équitables d'abolir la traite et l'esclavage. (Londres et Paris, 1789.) (t) Mémoires de Malouet, 5 vol. in-8°, an X.
les colonies. Mais il ajoute une considération impor-
tante : c'est que l'affranchissement va contre son but. Les noirs sont incapables, non par abâtardissement servi le, mais par nature, de se suffire à eux-mêmes une I fois libres. Paresseux, sans prévoyance, enclins à Pivro- J gnerie et à la débauche, ils ne travailleraient que 1 pour manger, si tant est qu'ils ne préférassent voler ou périr de faim (1). L'esclavage, qui ne les gêne pas, leur assure la vie et le bien-être. La question se réduit donc à un simple adoucissement du traitement réservé aux esclaves. Une réforme du Code noir y suffit. C'est à cette argumentation qu'a voulu répondre le pasteur Schwartz; et à son tour Malouet a répliqué à son adversaire dans un Mémoire sur l'esclavage des nègres, qui n'est qu'une amplification du précédent (2) .
C'est là qu'en est la discussion en 1789. La question est posée et s'imposera aux assemblées révolutionnaires. Nous verrons plus loin ce qu'elles en feront. Composées en majorité de doctrinaires, elles pencheront naturellement vers la solution philosophique. Mais elles comptent aussi des hommes d'État et des hommes d'affaires, et elles aiment trop la patrie pour
(1) Ce qui se passe aujourd'hui dans les iles de la Martinique et la Guadeloupe semble prouver que Malouet appréciait justement le naturel des nègres. Toutefois, en Amérique, à Haïti et même au Brésil, la race n'a pas montré ces vice6 et cette inaptitude. Il y a donc lieu de réserver son jugement.
(2) Mémoire sur f esclavage des nègres, (Neuchâtel, 1788.)
la vouloir diminuer. Il y aura donc lutte, au dedans comme au dehors des assemblées, entre les deux partis qui sont déjà en présence.
La double tendance est nettement marquée par les cahiers des États généraux. Beaucoup demandent l'abolition; mais ce sont ceux des villes ou des groupes qui n'ont aucun intérêt colonial : clergé d'Alençon, du Forez, de Mantes, Melun, Metz, Péronne, Reims; noblesse d'Amiens, Mantes, Le Quesnoy; sénéchaussée de Rennes; tiers état d'Alençon, Amiens, Gharolles, Avalle (Franche-Comté), Château-Thierry, Coutances, Laon, Versailles, Paris (extra muros), Senlis, Reims. Un certain nombre, sans décider du principe, préconisent des mesures d'humanité : c'est la solution de Malouet. Ainsi font les cahiers du tiers état de la Somme, du Vermandois, de Paris, du clergé de Montde-Marsan. Mais des villes maritimes intéressées au commerce colonial, il n'en est aucune qui soulève la question. Seule, la ville de Saint- Malo y touche, mais c'est pour protester contre la décision abolitionniste de la sénéchaussée de Rennes. Quant aux colonies, l'adresse des représentants de Saint-Domingue et de la Guadeloupe revendique nettement pour les assemblées coloniales, créées en 1788 et exclusivement composées de blancs, la connaissance de toute loi modifiant la situation des noirs. C'est, selon eux, chose des colonies, où la métropole n'a pas de droits. En revanche, les mulâtres habitant Paris et la Société des amis des
noirs font une contre-adresse, aussi nettement abolitionniste, composée et lue par Brissot en assemblée de la société, le 9 février 1789.
CONCLUSION
C'est donc sur cette question de l'esclavage, où le philosophisme du siècle est aux prises avec l'intérêt colonial, que se termine cette troisième époque de notre histoire coloniale . L'occasion était parfaite pour montrer si l'on avait en France le souci des colonies. Mais la solution appartient A la Révolution, où nombre de circonstances vont entrer en compte. On ne pourrait donc légitimement inférer des résolutions qui vont être prises, celles qui l'auraient été si les institutions monarchiques fussent restées debout.
Quoi qu'il en soit, ce dix-huitième siècle, tant décrié pour les pertes coloniales qu'il a infligées à la France, tant consulté par les adversaires de la colonisation qui trouvent chez ses penseurs la plupart de leurs arguments, nous apparaît à nous, après une analyse minutieuse de ses actes et de ses opinions manifestées, comme une époque d'études fructueuses sur les matières coloniales, de manifestations multiples d'intérêt en faveur des colonies, et, en somme, de progrès mani-
feste dans la science de la colonisation. II a résolu, au moins en partie, le problème des rapports commerciaux entre les colonies et la métropole ; il a fait bonne justice des erreurs économiques du dix-septième siècle. Ce n'est donc pas seulement dans les questions politiques qu'il est le maître du dix-neuvième siècle, c'est aussi, bien qu'on ait pu croire, dans la question coloniale.