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LA RÉVOLUTION

Les assemblées révolutionnaires ne sont pas moins discréditées que le gouvernement de Louis XV aux yeux des partisans de la colonisation. Le fameux mot : a Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » pèse toujours sur leur mémoire. On les rend, en outre, responsables des troubles survenus aux colonies et des conquêtes anglaises.

Nous avons établi que l'accusation contre Louis XV était mal fondée, ou, du moins, mal formulée : on peut

(i) Nous n'avons pu donner ici à cette période tout le développement qu'elle comporte. Nous nous proposons de reprendre et de traiter ù part ce sujet fort complexe.

dire de celle-ci qu'elle est injuste. Les hommes de la Révolution, comme Ta fort bien montré M. Sorel (1 ), ont été, hors de France, les héritiers de Richelieu et de Louis XIV ; ils l'ont été aux colonies comme en Europe. M. Leroy- Beaulieu, si bien informé et si judicieux d'ordinaire, affirme que a le nouveau régime qui devait changer dans les colonies de l'Europe la condition du travail, de la propriété et du commerce, fut inauguré par l'Angleterre (2) » : la vérité est que ce nouveau régime a été inauguré dans les colonies françaises par la France révolutionnaire; les Anglais, cette fois comme tant d'autres, n'ont fait que s'approprier l'invention. Et d'abord, quel est le bilan de nos pertes ou con- • quêtes coloniales jusqu'en 1802, date qui marque la fin des guerres de la Révolution? L'Angleterre avait, il est vrai, mis la main sur les Antilles, moins la Guadeloupe (3) et Saint-Domingue, sur les villes et comptoirs de l'Inde, sur Saint-Louis du Sénégal. Mais elle rend toutes ces possessions à la paix d'Amiens (1802). Elle consent, de plus, à notre occupation des îles Ioniennes, qui ont été un établissement éphémère, mais de grande valeur commerciale. Le Portugal avait saisi le territoire contesté entre l'Amazone et l'Oyapok et construit un fort sur ce fleuve. Les traités de Paris

(1) V Europe et la Révolution, t. I et II, et communication faite à l'Académie des sciences morales et politiques, 13 mai 1882.

(2) De la colonisation che* les peuples modernes, p. 196.

(3) La Guadeloupe n'est restée entre les mains des Anglais que d'avril à juin 1794.

(1797), de Madrid (1800), de Badajoz (1801) et d'Amiens (1802) le forcent à en restituer au moins la moitié(l) . L'Espagne, à la paix de Bàle(l 795), nous cède la partie orientale de Saint-Domingue, et par le traité de Saint-Ildefonse (octobre 1801) elle nous restitue la Louisiane, que nous lui avions si légèrement donnée en 1764. Il y a donc, en somme, un apport considérable à notre empire colonial, du fait de la Révolution.

D'autre part, les commissaires délégués font aux colonies des prodiges, qui égalent ceux des volontaires en Europe. Où trouver plus d'héroïsme que dans la conduite de V. Hugues à la Guadeloupe? Avec onze cent cinquante hommes mal disposés, il chasse quatre mille Anglais (2 juin 1794) ; il organise une flottille de corsaires, ralliée à la Basse-Terre, et il intimide si bien les ennemis que le général Abercromby n'ose l'attaquer, en 1796, avec vingt mille hommes. Il met la France en si bon état dans les Antilles qu'en 1798 les agents du Directoire, Jeannet, Laveaux et Bacot, peuvent prendre l'offensive et menacer Curaçao. Rochambcan, le fils du compagnon d'armes de La Fayette et Washington, envoyé en novembre 1792 pour réprimer l'insurrection royaliste de la Martinique, s'empare de l'île, en chasse le traître comte de Behagues, y improvise une milice de volontaires et d'affranchis, et avec

(1) Cf. H. Deloncle : Article dans Y Atlas colonial de M. Mayer (Bayle, 1885). — La restitution s'est étendue jusqu'à l'Araguary, qui débouche à quatre cents kilomètres au sud de l'Oyapok.

elle tient tête à toute une escadre anglaise jusqu'au 21 mars 1794, date où, après quarante-neuf jours de siège, il doit rendre Saint-Pierre. Combien d'autres noms, presque ignorés aujourd'hui, ne pourrait-on pas citer! Celui de Daniel Lescalier (1), par exemple, qui seul mit en défense nos établissements de Madagascar, après avoir, au péril de sa vie, réprimé une émeute de la garnison de Pondichéry.

L'ardeur patriotique que montrent ces agents n'est qu'un reflet de celle des assemblées. Il suffit de parcourir les débats parlementaires de cette époque pour voir combien le souci colonial est grand chez ces hommes qui en ont tant d'autres.

La Constituante manifeste d'abord ses sympathies pour les explorateurs et colonisateurs en conservant, dans les termes les plus élogieux et par faveur toute spéciale, les pensions attribuées aux héritiers de Poivre et de Montcalm, ainsi qu'aux officiers acadiens réfugiés en 1763 (2). C'est elle qui a ordonné le voyage d'Entrecasteaux à la recherche de La Pérouse (3). Elle vota

(1) Lescalier, dont on parle à peine aujourd'hui, peut passer pour un de nos meilleurs agents de colonisation. Tour à tour intendant de Guyane, commissaire civil à Pondichéry et Madagascar, puis préfet de la Martinique, en 1801, il a publié des ouvrages qui ont presque la valeur des Mémoires de Malouct : — 1789, Réflexions sur le sort des noirs dans nos colonies; 1791, Moyens de mettre en valeur la Guyane; 1792, Discours et proclamations adressées aux troupes révoltées à Pondichéry ; 1798, Notions sur la culture des terres basses en Guyane et sur la cessation de V esclavage en ce pays.

(2) Décrets du 29 juillet 1790 et 21 février 1791.

(3) Décrets du 22 avril et 11 juin 1791. Maury déclarait la recherche

plus tard, à l'unanimité, l'impression aux frais de l'État des cartes, plans et relations envoyés avant sa disparition par l'illustre marin (1).

Mais, dit-on, la Constituante a été timide et hésitante dans sa réforme coloniale. Le reproche nous semble bien plutôt un éloge. L'effervescence était si grande aux colonies, les menées antirévolutionnaires si obscures et les intérêts si contradictoires, qu'il faut savoir gré aux réformateurs d'avoir longtemps différé et longuement médité leurs réformes. Si les possessions coloniales leur avaient paru moins précieuses, ils les auraient traitées plus légèrement. L'abbé Maury, pour une fois, a traduit les sentiments de tous ses collègues, qui l'en ont récompensé en ordonnant l'impression de son discours, quand il s'est écrié, dans la mémorable discussion sur les droits politiques des noirs libres (2) : a On nous a menacés, je ne sais si c'est avec fondement et de bonne foi, de la scission des colonies. J'aime à espérer que la France n'éprouvera jamais un aussi grand malheur, qui, quoi qu'on en dise, nous ferait descendre au nombre des puissances de troisième ordre, si nous perdions 120 millions qui seuls forment, dans un état de prospérité, la balance politique du

inutile et voulait transformer le crédit en une dotation pour la veuve du navigateur. Mais l'Assemblée, avec une délicatesse qui l'honore, craignit de l'humilier, et de déshonorer la France, en laissant à d'autres l'initiative de cette noble recherche.

(1) Décret du 22 avril 1791.

(2) Séance du 13 mai 1791.

commerce avec l'Europe. Souvenez-vous que si vous n'aviez pas le commerce de vos colonies pour alimenter vos manufactures, pour entretenir l'activité de votre agriculture, le royaume serait perdu. » Les doctrinaires ; eux-mêmes, que n'arrêtaient guère les menaces de ; guerre civile, ont tous protesté de leur attachement aux colonies. C'est à ce propos, il est vrai, que Robespierre a prononcé le fameux mot : « Périssent les colonies ! ■ Mais, par un abus trop ordinaire, on a fait à ce mot une légende fantaisiste. On a voulu le prendre pour l'expression de la pensée de tous les révolutionnaires, au moins de tous les jacobins, et il n'exprime même pas la vraie pensée de l'auteur ! Voici la citation complète, empruntée au Moniteur (1) : o Périssent les colonies (// s'élève de violents murmures) , s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté! Je le répète : Périssent les colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts! Je déclare, au nom de la nation entière, qui veut être libre, que nous ne sacrifierons pas aux députés des colonies, qui n'ont pas défendu leurs commettants, comme M. Monneron, je déclare, dis-je, que nous ne leur sacrifierons ni la nation, ni les colonies, ni l'humanité entière! » Peut-on voir dans ces paroles autre chose que le désir d'arracher les colonies à l'égoïsme antirévoiu-

(1) Séance du 13 mai 1791.

tionnaire des colons? La forme est déclamatoire : c'est le propre de Robespierre, et l'Assemblée en murmure. Mais Robespierre et les jacobins sont si peu les ennemis des colonies que plus tard, le 21 septembre 1793, le Comité de salut public, où ils sont maîtres, présente à la Convention un acte de navigation dont Barrer e, ' le rapporteur ordinaire, exprime ainsi la pensée : « La navigation des colonies est infinie par les détails immenses et par l'étendue qu'elle donne à notre commerce. Cette navigation, qui intéresse l'agriculteur comme l'artisan, le riche comme le pauvre, la naviga- , tion des colonies qui vivifie nos ports de mer et qui donne du mouvement à tous les ouvrages d'industrie, est partagée par l'étranger, et nous étions tranquilles " spectateurs!... Vous voulez une marine; car, sans * marine, point de colonies, et sans colonies, point de/ prospérité commerciale (1). » !

Ces sentiments, la Constituante les a toujours professés, et ce sont eux qui ont inspiré ses résolutions.

Tout d'abord, elle admet à siéger sur ses bancs les délégués de Saint-Domingue et successivement ceux des autres îles (2). Ensuite, elle constitue un comité colonial, où s'illustre bientôt Barnave, et auquel les députés des colonies, comme Moreau de Saint-Merry, apportent les lumières de leur expérience. Elle songe

(i) Ap. Bûchez et Roux : Histoire parlementaire de la Révolution, t. XXXII, Appendice.

(2) Décrets des 4 juillet 1789, 22 septembre 1789, 27 'juillet 1790, 19 septembre 1790.

même à créer un ministre des colonies '1 . et n'y renonce qu'à la demande des députés coloniaux euxmêmes, qui craignent sans doute d'être trop jouTeroê?. Elle reconnaît, par ses fameux décrets des 8 et ±S mars 1790, le droit aux colonies d'avoir des assemblées élues et d'émettre des vœux sur leur constitution intérieure. Mais elle déclare, en même temps, qne les colonies font partie intégrante de l'empire français, et elle réprime vivement les tentatives séparatistes de l'assemblée de Saint-Marc (2) . Elle rattache à la justice métropolitaine, pour les appels, les tribunaux des colonies. Enfin, elle donne, le 14 juin 1791, sous forme d'instruction, le plan de constitution des colonies, depuis longtemps promis et consciencieusement élaboré (3).

Abordant les deux grandes questions qui dominent à ce moment le problème colonial, la liberté du commerce et l'affranchissement des noirs, elles les étudie en de nombreuses séances et dans des discussions fort élevées.

Dès le 29 août 1789, le marquis de Sillery demande, au nom des colonies, l'abolition des lois prohibitives sur les farines, et le 31 août, le marquis de Montlausier sollicite pour elles la liberté de s'approvisionner, au moins pendant six mois, à l'étranger. La résistance des

(1) Séances des 7 mars et 9 avril 1791.

(2) Rapport de Barnave, séance du 11 octobre 1790.

(3) Rapport de Fermont. — Il fut adopté après une simple lecture.

négociants (1) et les accusations incidentes portées contre le ministre La Luzerne (2) empêchèrent de conclure théoriquement. Mais le libre approvisionnement exista, de fait, durant toute la Révolution. Le 3 avril 1790, F Assemblée décrète la liberté du commerce des Indes. Du 28 juin au 28 juillet 1790, elle discute la question de savoir si les retours de l'Inde seront assignés à un seul port. Malgré Mirabeau, qui essaye de démontrer que « spécifier un port, c'est détruire la liberté (3) » , et grâce aux efforts des industriels qui, tous, sauf un seul (4), réclament protection, les ports de Lorient et de Toulon sont imposés comme ports d'attache de la navigation de l'Orient. C'était peut-être une gêne pour le commerce, mais ce n'était pas un privilège : on eut soin de le spécifier. Les denrées des Indes furent, d'ailleurs, soumises à un tarif modéré, bien que protecteur (5). Quant au commerce avec les colonies d'Amérique, on le distingua de celui des Indes, « parce qu'il consiste en matières premières que ne produit pas notre sol et ne peut être qu'un auxiliaire de l'industrie nationale (6) » . On exempta de tous droits de sortie les produits indigènes à destination des

(1) Guinebaud, de Nantes, et Huard, de Saint-Malo.

(2) Par de Gouy d'Arcy et la députation de Saint-Domingue.

(3) Séance du 28 juin 1790.

(4) Séance du 26 juillet 1790 : rapport de Meynier. — Discours de Decretot, André, Begouen, Roussi lion, etc. Dupré, de Carcassonne, fut le seul des négociants-députés à soutenir la thèse de la liberté complète.

(5) Séance du 25 janvier 1791.

(6) Discours de Roussillon, séance du 15 juillet 1700.

comptoirs des Indes et des colonies d'Amérique. Les principales denrées coloniales, sucres, même raffinés, cacao, café, indigo, furent affranchies des droits d'en* trée . Les autres bénéficièrent d'une atténuation de taxes, mais surtout de la sage et libérale législation douanière présentée dans la séance du 28 juillet 1791. Gomme le remarque le rapporteur Goudard, l'Assemblée a surtout voulu délivrer le commerce et l'industrie « des gènes sous le poids desquelles le génie fiscal les avait tenus longtemps courbés » . Elle a substitué au pacte colonial, si oppresseur, ce principe libéral et fécond : « Le commerce des colonies est un commerce entre frères, un commerce de la nation avec une partie de la nation. »

Quant aux noirs, la Constituante ne voulut pas aborder la question de l'esclavage, qui pourtant était posée devant l'opinion. Elle n'en fut pas non plus saisie officiellement par ceux de ses membres, tels que Grégoire, Pétion, Robespierre, qui étaient affiliés à la Société des amis des noirs. Tout au plus trouve-t-on, dans les débats, deux ou trois allusions plus ou moins directes ; encore se garde-t-on d y insister (1). La question se réduisit donc, pour ainsi dire, d'elle-même, « aux gens de couleur libres et propriétaires » . Mirabeau fat le premier à l'agiter. C'était au cours de la discussion sur le

(1) L'incident le plus vif à ce sujet se produisit dans la séance du 11 mai 1791. Robespierre força Moreau de Saint-Merry à retirer le mot « esclaves » , dont il s'était servi en pariant des noirs : mais il se contenta de déplorer que l'on ne pût aborder le problème.

nombre qu'il convenait de fixer des députés provisoires de Saint-Domingue, le 3 juillet 1789. « On ne sait, s'écria-Uil, si leur élection est légale. Les noirs libres, propriétaires et contribuables, n'ont pas été électeurs. Si les colons veulent que les nègres et gens de couleur soient hommes, qu'ils affranchissent les premiers, que tous soient électeurs, que tous puissent être élus! » Cet appel ne tarda pas à être entendu. Le 18 octobre, « les citoyens libres et propriétaires de couleur des îles et colonies françaises » , résidant à Paris, firent une adresse demandant à être représentés, comme les blancs, à l'Assemblée nationale. Ils offraient de payer la fameuse contribution du quart du revenu, que Mirabeau venait de faire résoudre (1). Le 19 janvier 1790, Grégoire plaida leur cause en un long Mémoire déposé sur le bureau de l'Assemblée et en même temps publié (2). Mais, d'autre part, on prit, le 8 mars 1790, l'engagement ferme, vis-à-vis des colons blancs, de ne rien décider « sur l'état des personnes » sans l'avis préalable des assemblées coloniales. C'est entre ces deux alternatives qu'oscilla la mémorable discussion des 7-15 mai 1791 où fut abordé de front le redoutable problème. Plus de cinquante représentants prirent successivement la parole. Mais, malgré la surexcitation des esprits, on entendit toujours le langage le plus élevé et le plus sensé tout ensemble. On s'en tint,

(1) Cela faisait, suivant eux, une somme de 6 millions.

(2) Brochure de cinquante-deux pages.

en fin de compte, à une mesure de transition, proposée par Rewbell. Les droits de citoyens actifs furent reconnus « aux noirs libres, fils de père et mère libres » . ' Telles sont les principales résolutions de la Constituante au sujet des colonies. La participation des colons au vote de la loi nationale et leur autonomie pour les lois locales, l'autorité des nouvelles assemblées coloniales librement élues à côté des agents nommés par la métropole, l'admission au titre de citoyen d'une partie des noirs libres, et enfin l'affranchissement commercial : tout cela constitue un système bien différent de celui de Golbert, et, on peut le dire, bien supérieur. C'est l'assimilation politique et économique des colonies, combinée avec l'autonomie administrative.

La Législative et la Convention montrèrent la même sollicitude, mais non la même modération, que leur devancière. Adoptant ses vues, elles ne firent qu'accentuer ses tendances. La Législative, le 24 mars 1 792, sur la proposition de Gensonné, étendit à tous les noirs libres, sans distinction d'origine, l'égalité des droits civils et politiques. La Convention osa aborder la question de l'esclavage. Le 27 juillet 1793, sur la motion de Grégoire, elle interdit la traite. Le 4 février 1794, sur la proposition de Levasseur, de la Sarthe, elle abolit l'esclavage dans toutes les possessions françaises. Cette mesure, qui avait paru jusqu'alors si redoutable, fut votée par acclamation : l'Assemblée, disait-on, ne devait pas se déshonorer en discutant le principe même

de la dignité humaine. Plus tard, la Constitution de Tan III consacra ces décisions. « Tout homme, dit la Déclaration des droits (art. 15), peut engager son temps et ses services ; mais il ne peut se vendre, ni être vendu ; sa personne n'est pas une propriété aliénable. » Elle consacra aussi le principe d'assimilation politique des colonies, que la Convention avait reçu de la Constituante : « Les colonies, dit-elle (t. I er , art. 6 et 7), sont parties intégrantes de la République et sont soumises aux mêmes lois constitutionnelles. Elles sont divisées en départements (1). »

La Convention compléta l'assimilation, au point de vue économique, en abolissant les douanes entre la métropole et les colonies. L'acte de navigation dont il a été question plus haut et qui fut décrété le 21 septembre 1793, en exigeant que tout le commerce colonial se fit par pavillon français (art. 5 du premier décret et 4 du deuxième décret) , n'entendait pas rétablir l'ancien exclusif. C'était une mesure de représailles dirigée contre l'Angleterre (2) , mais qui réserve expressément (art. 1) les traités de navigation et de com-

(1) 1° Saint-Domingue (qui sera divisée en quatre ou six départements) ; 2° la Guadeloupe, Marie-Galande, la Désirade, les Saintes et la partie française de Saint-Martin; 3° la Martinique; 4° la Guyane française et Gayenne; 5° Sainte-Lucie et Tabago; 6° l'ile de France, les Seychelles, Rodrigue et les établissements de Madagascar; 7° File de la Réunion; 8° les Indes orientales, Pondichéry, Chandcrnagor, Mahé, Karikal et autres établissements.

(2) a Que l'Angleterre soit ruinée, soit anéantie! Ce doit être le dernier article de chaque décret révolutionnaire de la Convention nationale de France. » (Rapport de Barrère.)

merce conclus avec les puissances alliées. L'ancien exclusif favorisait le commerce métropolitain au détriment des colonies; l'acte de navigation associe les colonies et la métropole dans la défense de leurs intérêts communs.

Le Directoire ne changea rien à la législation ainsi établie. Il aggrava seulement les rigueurs douanières contre les denrées réputées anglaises, et il fit de la protection à outrance en déclarant telles la plupart des marchandises amenées sous pavillon étranger. Peutêtre n'eut-il pas les mêmes sympathies coloniales que les gouvernements précédents. On prête au ministre Delacroix ce propos : «J'aimerais mieux pour la France quatre villages de plus sur les frontières de la République que l'île la plus riche des Antilles, et je serais même fâché de voir Pondichéry et Ghandernagor appartenir encore à la France (1). » On ne peut prendre pour des manifestations coloniales les déportations fructidoriennes en (îuyane ou l'expédition d'Egypte : on sait de reste que ce furent des contre-coups de la politique intérieure. Mais s'il n'a pas servi la cause coloniale, le Directoire ne l'a pas desservie non plus. Il n'a surtout rien changé au systènue inauguré ; il l'a au contraire fait appliquer avec vigueur dans les colonies qui nous restaient encore. La question coloniale

(1) On peut opposer à ce propos l'œuvre si remarquable que Talleyrand, lui-même ministre, lut à l'Institut, le 25 messidor an V, sous le titre : Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes.

est donc, en 1800, au point où l'avait laissée la Convention en 1795.

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