CONSULAT ET EMPIRE
Alors domine l'influence de l'homme qui, selon nous, porte presque seul la responsabilité de notre ruine et de nos antipathies coloniales.
Il a fait illusion d'abord, et ses premiers actes ont pu faire dire : « Qu'une de ses grandes ambitions, et Tune des plus constantes, ce fut de relever la puissance maritime de la France (1). » L'expédition d'Egypte, avec son grand appareil militaire et scientifique, ses premiers succès, ses perspectives de revanche dans Tlnde et d'influence dans le Levant, semblait, en effet, désigner Bonaparte pour le soldat de la colonisation. Les négociations qui nous valurent la Louisiane, la délimitation de la Guyane, les iles Ioniennes et la restitution de toutes les colonies occupées, qui même agitèrent l'échange de la Floride contre Parme et Plaisance, ont été menées par lui (2) avec une vive intuition
(i) M. Ramiaud : La France coloniale. Introduction, p. zzzii.
(2) Et plutôt par Talleyrand, qui « avait atteint cette conception pratique et toute contemporaine d'une politique extérieure soucieuse de seconder, par la paix européenne, l'effort commercial, industriel et
des droits de la France, de ses intérêts coloniaux, de son besoin d'expansion. Jusqu'en 1802, la marine reçut une dotation importante et fut accrue ; Anvers redevint entre nos mains le grand port qu'il avait été au seizième siècle.
Mais cette bonne volonté de l'homme de brumaire disparait à mesure que grandit son pouvoir personnel. Elle n'était qu'un reste d'influence révolutionnaire, dont le dictateur eut hâte de se dégager. On peut bien le dire, en effet, après les travaux de Lanfrey et de M. Taine. Des natures comme celle de Bonaparte, égoïstes et dominatrices, ne savent pas se plier aux goûts et aux intérêts d'autrui, mais imposent les leurs. A mesure que, consul et empereur, il maîtrise les hommes et les choses, il est maîtrisé par ses propres instincts. Officier d'infanterie par éducation et par aptitude, il n'aime que l'armée et la stratégie de terre. II a peut-être voulu, un moment, relever la marine, parce qu'il avait à se faire accepter et qu'il se savait responsable du désastre d'Aboukir. Mais, après le camp de Boulogne et après Trafalgar, il prétendit « qu'il n'y aurait jamais rien à tirer de la marine », et il la négligea définitivement.
Avec la marine, il négligea les colonies : l'un ne va pas sans l'autre. Le géographe Malte-Brun lui suggéra, en 1809, l'idée d'une occupation de Formose, et il en
colonial de la nation » . (Cf. Pallaik : Le ministère de Ta II eyrand sous le Directoire [1889].)
développa les motifs en un Mémoire très étudié qu'on a fait connaître récemment (1). Le Mémoire resta luxueusement relié sur les rayons de la Bibliothèque impériale. Le général Decaen, gouverneur de File de France, demanda avec insistance, par lettres et par envoyés spéciaux, quelques milliers d'hommes pour faire une descente sur les côtes de l'Hindoustan, où rappelaient les Mahrattes. On ne l'écouta pas. La seule réponse qu'il obtint de l'Empereur montre précisément cet état d'esprit que nous venons de signaler : le dédain de la marine, le goût pour les opérations sur terre les plus invraisemblables, cet égoïsme qui ramène ou veut ramener tout à soi . Decaen affirmait que l'expédition était possible par mer avec dix mille hommes. Napoléon, sans autre information qu'une conversation décousue, soutient que l'aventure exige au moins vingt mille hommes; car, dit-il, « je suis très bien avec la Perse et Constantinople ; ainsi, je puis faire passer un corps d'armée, que je joindrai à leurs troupes, pour aller dans l'Inde par terre (2) » . Donc, l'expédition se fera par terre sous la conduite du maître, ou elle ne se fera point. Quant au profit, vraiment grand, qu'elle assurait, qu'importe? S'informant de l'état de l'île de France, absolument livrée à elle-même, et apprenant que les Anglais ne l'ont pas attaquée, il s'en étonne et
(i) Cf. Revue de géographie, janvier 1886.
(2) La toute récente étude de M. Vandal {Napoléon et Alexandre, Pion, 1891) éclaire ce « roman », comme l'appelle Talleyrand, mais ne contredit pas nos assertions; elle les fortifie plutôt.
déclare, avec une admirable insouciance, que c'est une grande « ânerie » de leur part. Les ministres savent, d'ailleurs, parfaitement à quoi s'en tenir sur les sentiments de leur empereur. Le ministre de la marine, Decrès, chargé des colonies, écrit a Decaen, le 16 janvier 1805 : a Je ne dois pas vous dissimuler que, dans la conjoncture actuelle, la prévoyance des fonctionnaires placés à la tête de nos colonies doit calculer toutes les chances, supposer la possibilité que la métropole applique à l'accomplissement des grands desseins de son auguste chef des fonds dont il serait indispensable de priver temporairement ses possessions d'outremer, et que ces fonctionnaires doivent en conséquence fixer toutes leurs méditations sur les moyens de se créer des ressources qui leur permettent de se passer, aussi longtemps qu'il se pourrait, de l'assistance de la mère patrie. » N'est-ce pas, sans déguisement, la politique de l'abandon, le sacrifice délibéré de l'intérêt colonial à l'ambition continentale?
Si encore Napoléon n'était coupable envers les colonies que de cet abandon ! Mais il reste deux griefs, plus graves encore, à élever contre lui : le premier, d'avoir perdu, par sa faute, notre empire colonial; le second, de nous avoir fait perdre le goût de la colonisation.
On va répétant que Napoléon est une incarnation de la Révolution, le propagateur en Europe des idées révolutionnaires. Cette affirmation nous a toujours semblé de la dernière fantaisie. En Europe, Napoléon
a promené le militarisme et le Code Napoléon, qui ne sont pas, que nous sachions, des fruits révolutionnaires (l). En France, il a mené une réaction violente contre l'œuvre et l'esprit de la Révolution. Il a fait reculer la France si loin en arrière qu'aujourd'hui même, où nous subissons encore son régime administratif, on ne fait que de renouer le fil de 89. Aux colonies, ce fut pis encore : rien ne fut respecté des innovations récentes.
La Constitution de Tan VIII fait d'abord table rase, en établissant que « le régime des colonies sera déterminé par des lois spéciales » (art. 91). C'était repousser le principe de l'assimilation, qui était la caractéristique du système colonial des assemblées révolutionnaires. Bientôt, un arrêté consulaire du 19 avril 1801 détermine l'administration de la Guadeloupe. C'étaient, sous de nouveaux noms, les offices de l'ancien régime : un capitaine général, commandant des forces, comme les anciens gouverneurs ou lieutenants généraux; un préfet, remplaçant l'intendant, avec des pouvoirs plutôt accrus ; un commissaire de justice, qui est l'ancien procureur du Roi près des cours souveraines, mais avec des attributions policières qui sont le propre du régime napoléonien. L'arrêté du 16 juin 1802 achève cette prétendue réorganisation. Il décide que, pour
(1) Le Code civil consacre bien quelques-uns des principes de la Révolution. Mais il ne serait pas fort difficile de démontrer qu'il y contredit souvent, et certaines adjonctions, faites sous l'Empire, comme le majorât, sont en flagrante opposition.
l'état des personnes, pour la propriété, pour la compétence des assemblées coloniales, etc., les colonies seront régies par les lois en vigueur avant la Révolution! Ainsi étaient rétablis, d'un trait de plume, le pacte colonial dans toute sa rigueur et l'esclavage avec ses hontes. Pour le commerce, ce fut un retour violent au régime prohibitif, non plus par mesure transitoire et par représailles contre les Anglais, mais par système et contre les denrées coloniales ellesmêmes (1).
Qu'arriva-t-il? Nous perdîmes Saint-Domingue, que les noirs avaient jusqu'alors défendue contre les Anglais, appelés par les blancs, et qu'ils affranchirent pour se défendre contre le décret du 16 juin. D'autre part, les nécessités, ou simplement les caprices de la politique continentale, firent perdre toutes les colonies laissées sans défense. La Louisiane est vendue en 1803 à l'Amérique pour la somme dérisoire de 80 millions. Les traités de Paris consacrent l'abandon de Sainte- Lucie, Tabago, île de France, Seychelles, îles Ioniennes. Grâce à l'Empire, l'Angleterre achève, en 1815, son œuvre de spoliation, et la France devient la dernière des puissances coloniales. Elle ne mérite même plus ce nom pour un domaine de cent cinquante mille kilomètres carrés !
(1) Tissus de fil et coton prohibés ; droits de 400 à 800 francs les cent kilos sur le coton brut; taxe de 100 francs les cent kilos, sur les sucres, de 150 francs sur le poivre et le café, 200 francs sur le cacao, etc.
C'est alors vraiment que commence cette désespérance, ou, si Ton veut, cette désillusion en matière de conquêtes maritimes, que Ton place à tort après le traité de Paris de 1763. Alors s'ancra dans les esprits cette idée de Montesquieu que les colonies sont des possessions destinées à être perdues, et par suite sont une cause d'affaiblissement pour la métropole.
Alors aussi s'implanta un sentiment qu'on avait vu poindre à d'autres époques, qu'avaient représenté entre autres Montluc et Louvois, mais qui après l'Empire est devenu quasi universel en France. Par sa situation, la France peut, à sa volonté, être une grande puissance continentale ou une grande puissance maritime. Ses aptitudes sont presque égales pour l'un et pour l'autre rôle. Ses goûts ont toujours été assez indécis, et la nation peut être entraînée aisément dans un sens ou dans l'autre par ses hommes d'État. Golbert et Louvois ont représenté chacune des deux tendances; Richelieu les a servies l'une par l'autre. Le plus sage est sans doute a de pousser à entreprendre sur mer », où se rencontrent les grands profits, en se tenant sur la défensive du côté de l'Europe, où les déboires abondent. Gela était sage surtout en 1802, quand la France avait atteint et fait reconnaître ses frontières naturelles. Or, c'est tout le contraire que fit Napoléon, comme on sait. Il soumit, pendant quinze ans, les Français au régime des guerres continentales; il les grisa de gloire et de conquêtes ; il leur donna l'ambition d'être le
premier peuple et les meilleurs guerriers de l'Europe ; il fit prédominer en eux, s'il ne le créa, cet orgueil dont il était lui-même possédé, de jouer le premier rôle dans la partie la plus civilisée du globe. Il n'est pas de disposition d'esprit plus anticoloniale que celle-là; le labeur obscur dans une contrée sauvage ne convient pas à qui veut briller sur une grande scène. Mais ce n'est pas tout. Quand les Français auraient gardé l'esprit colonisateur, Napoléon les laissait hors d'état d'y satisfaire. Ses violences contre les nationalités, son mépris du droit privé et public, ont soulevé tant de haines et de colères que la France, aujourd'hui encore, représentée comme l'ennemie de tous, est obligée de faire face à tous sur ses frontières terrestres. « Un coup de canon tiré sur les bords du Saint-Laurent suffit pour mettre le feu aux poudres dans toute l'étendue du globe » , disait Voltaire vers 1760 : c'est qu'alors la lutte coloniale était instante. Aujourd'hui, un coup de canon tiré sur le Danube, le Pô ou l'Elbe éteint toutes les pièces mises en batterie dans toutes les parties colonisées du globe ; car la crise européenne est à l'état aigu. La France, au moins, responsable des bouleversements napoléoniens, est paralysée hors d'Europe par le moindre mouvement européen. Napoléon l'a rivée au continent avec des chaînes de fer.
Tel est le résultat, assez triste, de cette période tourmentée qui termine la troisième époque de notre histoire coloniale. Commencée avec le désir de garder
et d'accroître un empire colonial dont on sent le prix, elle se distingue d'abord par des réformes fondamentales de nature à faire aimer les colonies, où l'on saura trouver la liberté et une juste autonomie; puis, brusquement, elle est marquée par un abandon sans exemple de l'intérêt colonial et par la restauration brutale de toutes les iniquités sociales et politiques qui avaient le plus nui jusqu'alors et nuiront encore à l'émigration. L'aventurier de brumaire est l'auteur responsable de cette transformation; notre répulsion actuelle contre l'action aux colonies est une de ses plus mauvaises œuvres.