L'OPINION
L'intérêt et la discussion.
La nation, si troublée par la tourmente révolutionnaire et par l'agitation napoléonienne, a-t-ellepu garder un peu de son attention pour les colonies?
La réponse n'est pas douteuse. A aucune époque, la publicité coloniale n'a été aussi active et n'a suivi d'aussi près les événements. Durant ces vingt-cinq années d'émotions politiques et guerrières, il n'a pas été publié moins de 650 livres ou brochures sur les colonies. Cela fait une moyenne de 26 par an : aux époques précédentes, cette moyenne n'avait été que de 7, 6 et 4.
Il faut, en outre, remarquer que, de ces 650 publications, plus des cinq sixièmes appartiennent à la Révolution. Le Consulat et l'Empire en comptent 90 environ. La moyenne ressort donc à 56 de 1789 à 1800, et seulement à 6 de 1800 à 1815. Même, les quatre années du Consulat présentent une proportion sensiblement plus forte que les 1 1 de l'Empire. Il a paru, en effet, de 1800 à 1804, 36 livres sur les colonies, soit 9 par an; de 1804 à 1815, les 54 publications restantes ne
donnent qu'une proportion de 5 à peu près par an.
Faisant le même dénombrement pour chacune des périodes révolutionnaires, on trouve : de 1789 à 1792, en comptant les quatre années pleines, un total de 320 et la moyenne énorme de 80 par an; pour les sept autres années, une moyenne de 48. Toutefois, la Convention est mieux partagée que le Directoire : les trois quarts des 334 publications restantes lui appartiennent.
Enfin, le relevé par années donne ce résultat : 1789, 53 ouvrages; 1790, 108; 1791, 97; les années suivantes, jusqu'en 1795, environ 80; les années de 1795 à 1800, de 30 à 60.
Ces chiffres suggèrent de très clairs enseignements. Tout d'abord, la cause coloniale a été plaidée devant le public avec autant d'ardeur que les questions constitutionnelles elles-mêmes. II s'en faut que, comme au seizième siècle, les préoccupations du dedans ou du dehors détournent les esprits des choses d'outre-mer. On a compris l'importance des colonies, et l'idée coloniale est descendue des hauteurs du trône aux salles des clubs.
De plus, cette publicité sans exemple ne suit pas seulement l'action ; elle s'y attache, elle la prépare ou la commente. C'est pour cela que la proportion annuelle va toujours diminuant depuis 1790. Les plus graves mesures ont été attendues au début de la Révolution ; plus tard les positions étaient prises et la discussion inutile.
Presque toutes ces œuvres de polémique se groupent autour de quatre grandes questions : Futilité des colonies, la liberté commerciale, l'abolition de l'esclavage, le régime colonial ou la guerre aux colonies.
On ne peut faire facilement la répartition entre elles. Elles sont trop voisines, trop dépendantes les unes des autres, pour n'avoir pas été abordées à la fois dans la plupart des ouvrages. Toutefois, il en est une qui l'emporte visiblement sur toutes, c'est la question de l'esclavage. Elle le doit à son intérêt humain et philosophique, et aussi à son caractère compréhensif : le sort présent et futur des colonies, leurs droits vis-à-vis de la métropole, leur prospérité agricole et commerciale, au dire d'une foule de polémistes, sont attachés à la solution de cette question. Plus de 250 livres ou opuscules y sont spécialement consacrés, et il n'en est pas un qui n'en traite au moins incidemment. Saint- Domingue, où la question est surtout instante, est l'objet de 330 publications jusqu'en 1800 seulement; 14 ouvrages, de 1800 à 1815, recherchent les moyens de recouvrer cette « perle des Antilles » , que l'acte brutal de 1802 nous a fait perdre.
C'est encore la question de l'esclavage qui a le plus grand retentissement dans les œuvres de pure littérature. Le théâtre l'a agitée plus d'une fois. Dès 1 789, un auteur anonyme, une femme peut-être (1), essaye de la
(1) Moniteur du 25 décembre 1789. — La pièce fut donnée au théâtre de la Nation.
porter devant le public dans un drame en trois actes et en prose intitulé : L'esclavage des nègres, ou V heureux naufrage. La pièce était fort médiocre et tomba à plat. Mais c'est moins sa faiblesse littéraire que l'audace de son sujet et de ses conclusions (1), qui causa son malheur. La représentation fut, en effet, , très tumultueuse : comme le dit le Moniteur, a on * aurait cru que la grande cause de l'esclavage et de la liberté des nègres allait se traiter devant les partis que leurs divers intérêts devaient engager à la combattre ou à la défendre » . Cet insucès ne découragea pas, pourtant, les auteurs dramatiques. L'Ambigu-Comique représentait, un mois après (janvier 1790), et donnait plusieurs fois, une pièce en un acte avec divertissement sous le titre : Le nègre comme il y a peu de blancs. Les comédiens du Beaujolais, en juillet 1790, faisaient applaudir La belle esclave. Le théâtre de Monsieur, le 12 décembre 1791, mettait en scène un opéra d'inspiration optimiste qui s'appelait : Bon maitre, ou les esclaves par amour. Sous l'Empire même, quand la question semblait enterrée, M. de Gornillon mit la poésie lyrique à son service dans des Odes, suivies d'une lettre sur l'esclavage ( 1 806) ; M . de Pinière l'avait aussi traitée sous la forme romanesque dans Les colons, parus en
Quant aux auteurs de tous les écrits polémiques, ce
(1) Des nègres fugitifs, condamnés à mort pour ce fait, sont sauvés à la prière de quelques blancs qu'ils avaient secourus dans un naufrage.
sont des députés ou journalistes, représentant généralement les principes philosophiques, des colons, députés ou délégués, des négociants, parlant au nom des intérêts coloniaux et commerciaux, des marins ou administrateurs des colonies, racontant ce qu'ils ont vu ou fait.
Parmi les premiers, Brissot et Grégoire ont été les plus féconds. Nous avons mentionné le Mémoire de Grégoire du 19 janvier 1790; au mois d'octobre suivant, il publie une Lettre aux philanthropes sur les malheurs des noirs; en juin 1791, une Lettre aux noirs libres de Saint-Domingue et autres tles françaises; longtemps après, en 1810, 1822 et 1826, il reprend ce sujet qu'il a fait sien, dans La littérature des nègres, dans un Projet d'établir des peines infamantes contre les négriers, dans une dissertation sur o le préjugé des blancs contre les noirs et sang-mêlés » . On ne peut que rendre justice aux sentiments élevés qui l'ont inspiré, et cette charitable ardeur, d'ailleurs fort critiquée, ne nous semble pas un des moindres titres de gloire du pieux évéque constitutionnel de Blois. Il a, du reste, trouvé de nombreux émules dans le clergé et au dehors, l'abbé Sibire, l'abbé Gournand, Talleyrand lui-même, La Rochefoucauld-Liancourt, Dupont de Nemours, etc. (1). En 1814, Sismondi a prêté le
(1) L'abbé Sibire : L'aristocratie négrière, 1789. — L'abbé Courhand : Adresse à l'Assemblée nationale, 1790. — De Tàllktrahd : Mémoire à V Académie des sciences, 1797.
concours de sa science à cette cause dans ses deux opuscules si bien accueillis sur la traite (l). Quant à Brissot, il a fait de son journal le Patriote le porteparole et le défenseur de la Société des amis des noirs, fort décriée, calomniée souvent, mais toujours active et de plus en plus influente. Il a soutenu contre Gouy cTArcy, Moreau de Saint-Merry, Barnave, Malouet, une très vive polémique. II a mérité d'être le point de mire des attaques de tous les défenseurs de l'esclavage.
Gouy d'Àrcy et Moreau de Saint-Merry ont été, avec Dillon, les plus ardents avocats des colons, tant à la Chambre que dans la presse. Gouy d'Arcy, principalement, a tant écrit de lettres à Brissot, au marquis de Villette, à ses commettants, etc., qu'il en a fait un recueil en huit volumes, offert à l'Assemblée nationale et déposé dans ses archives (2). Moreau de Saint-Merry, sous une forme plus didactique, a présenté des Considérations aux vrais amis du repos et du bonheur de la France, à l'occasion des nouveaux mouvements de quelques soi-disant amis des noirs (l -r mars 1791), ou sur Les esclaves des colonies et les gens de couleur libres (12 mai 1791). II a publié plus tard (1797), en Amérique, une Description physique, civile, politique et historique de la partie française de Saint-Domingue. Dillon
(1) Le premier, De l'intérêt de la France a regard de la traite, a été imprimé en même temps à Genève, Londres et Paris.
(2) Lettres à ses commettants, 15-31 mai 1791.
s'est aussi adressé « aux vrais amis de la pairie » au sujet des troubles dans les colonies, et il a dû répondre à de nombreuses attaques personnelles. Après ceux-là et sous les autres assemblées, d'autres députés colons ont soutenu la même lutte : Dumorier, pendant la Législative, Lacour et Leborgne, durant la Convention, Lion et Dupuch, sous le Directoire. Us ont été soutenus par Malouet, Clermont- Tonnerre , Barnave, « qui étaient colons ou dignes de l'être » , suivant un mot de Gouy d'Arcy.
Mais il se trouva d'autres représentants directs ou indirects des colonies pour plaider avec une égale ardeur la cause des noirs et des sang-mélé. En première ligne, il faut citer le mulâtre Raymond, dont la comparution à la barre de l'Assemblée et le discours ferme et modéré a eu la plus grande influence sur le vote du 15 mai 1791. Il n'a cessé de défendre l'intérêt de ses frères avec une remarquable énergie et un vrai talent. Dès 1789, il adresse à l'Assemblée des Observations sur les droits des noirs; il se charge de répondre aux Considérations de Moreau de Saint- Merry; il fait part de ses espérances, en mai 1793, « à ses frères les hommes de couleur » . Avec lui, un colon blanc, mais marié à une sang- mêlé, Monneron, député de Pondichéry et de l'île de France, a contribué au résultat final, en se séparant avec éclat, en cette circonstance, des autres députés des colonies, et en prouvant, dans les Défenses qu'il dut publier de sa conduite, que ses man-
dants professaient les mêmes sentiments (1). Belley et Littey, députés noirs de la Martinique, ont continué la polémique au temps de la Convention , quand ils avaient cause gagnée, mais quand déjà se discutaient les responsabilités.
Il n'était pas très sûr de soutenir la thèse des colons. Le peuple était pour les noirs. Pour avoir résisté au décret du 15 mai, Maury faillit être mis à la lanterne, Barnave perdit sa popularité, et Gouy d'Arcy, s'il faut l'en croire, fut tout près d'être victime des colères populaires (2) .
Les négociants ont pris part, naturellement, à une querelle où ils avaient un intérêt direct. On trouve un grand nombre de Lettres de négociants aux différents journaux, Journal de Paris, Journal des colonies, le Patriote, le Moniteur , etc., ou bien des Adresses des députés extraordinaires du commerce, des chambres de commerce, des groupes de négociants; on trouve même des polémiques acerbes engagées d une ville
(1) Réponse à Moreau de Saint-Merry, 21 septembre 1791.
(2) Voici comment il raconte la scène (Lettre à ses commettants, mai 1791) : « Hier, en plein jour, j'ai été accueilli dans la rue par une troupe de brigands bien payés sans doute pour me faire une insulte gratuite. Us ont osé arrêter une calèche où j'étais avec ma femme, mes enfants et deux dames créoles. J'ai opposé beaucoup de prudence et de fermeté à leur attaque, et j'en ai été quitte pour des menaces de piller ma maison et de me mettre à la lanterne. J'ai harangué, sans m' effrayer, ce peuple égaré que je défends depuis deux ans et dont j'ai réclamé la juste reconnaissance. Je lui ai dénoncé comme perturbateurs du repos public ceux qui osaient le tromper sur le compte de ses véritables amis, et je me suis tiré de leurs mains avec avantage. »
à l'autre. Ainsi, le maire et les officiers municipaux de Bordeaux avaient publié, dans le Patriote, puis en brochure (31 mai 1791), une adresse aux assemblées coloniales, municipalités et comités des colonies françaises, pour faire acte d'adhésion au décret du 15 mai. Le lendemain, l'imprimerie de la Feuille du jour lançait une réponse commençant par ces mots : a Prenez-y garde, citoyens! et vous surtout, négociants du Havre, Nantes, la Rochelle, Marseille et Dunkerque. » En septembre, les chambres de commerce de Rouen, Nantes, Marseille, protestaient publiquement contre le décret. Dès le début, quelques villes avaient pris position dans le débat; le plus grand nombre, il faut le dire, avaient observé le silence qu'elles s'étaient imposé dans les cahiers. Les colons ayant résolu, le 12 février 1791, a d'éveiller les villes de commerce sur l'imminence du danger qui les menaçait » , avaient rédigé et envoyé un projet d'adresse destiné à impressionner l'Assemblée. Or, dit Gouy d'Arcy, « de quarante villes maritimes ou de l'intérieur, mais toutes intéressées au commerce des colonies, à qui j'expédiai cette circulaire énergique, le plus grand nombre garda le silence ; Bordeaux etLyon se refusèrent à entrer dans nos vues patriotiques, mais Nantes, le Havre, Abbeville, Dunkerque, Rouen , se distinguèrent par une adhésion complète à nos principes (1) » . L'accord se fit plus tard, et une pétition
(1) Lettre citée.
fut envoyée à la Législative, le 22 janvier 1792, par les représentants du commerce et des colonies réunis : elle protestait contre les discours de Brissot, qui continuait à la tribune la campagne commencée dans le Patriote et préparait le décret du 24 mars.
Quant aux agents coloniaux, marins ou gouverneurs, qui durent se défendre contre des accusations ou qui rendirent compte de leurs actes, plusieurs déterminèrent un certain mouvement de presse. Ce n'était plus, en effet, auprès du Roi ou de l'Assemblée qu'on plaidait une cause : tout procès était porté au tribunal de l'opinion; l'attaque et la défense étaient publiques. C'est ainsi que La Luzerne, Barbé-Marbois, Du Chilleau, gouverneurs ou intendants des îles, l'Assemblée du Cap, réputée rebelle, le colonel Mauduit, le capitaine Santo-Domingo, impliqués dans les troubles de Saint- Domingue, Lacrosse, Santhonax, commissaires civils, chargés d'appliquer les décrets de la Convention ou du Directoire, ont tenu à expliquer leur conduite dans des Mémoires, quelquefois déposés sur le bureau de l'Assemblée, mais toujours publiés. C'est à propos de la grave question du libre approvisionnement des colonies en denrées vivrières, et surtout en farines, qu'une violente polémique s'est élevée entre Gouy d'Arcy et les députés de Saint-Domingue, soutenant Du Chilleau, d'une part, l'ancien gouverneur devenu ministre, La Luzerne et l'ancien intendant, Barbé-Marbois, d'autre part. Cette affaire a donné lieu à une vingtaine de publi-
cations en 1790-1791 : Mémoires accusateurs ou justificatifs des intéressés ; adresses ou répliques des commerçants ou des colons. De même, les rigueurs exercées par Santhonax et Polverel, qu'on appela « les égorgeurs de Saint-Domingue » , ont provoqué de la part des colons quatorze protestations ou accusations.
Ces ardeurs de polémique étaient bien de nature à passionner les esprits pour les questions coloniales. Il ne faudrait pas croire pourtant que la curiosité n'eût en pâture que ces querelles. Bon nombre d'ouvrages d'intérêt théorique vinrent solliciter l'attention du public.
Il se trouve alors, comme aux âges précédents, des faiseurs de projets et des rêveurs de colonisation. Le Recueil des Mémoires généraux, auquel nous avons tant emprunté pour le dix-huitième siècle, contient de nombreuses propositions de la période révolutionnaire. Par exemple, un sieur Duchesne, citoyen de Blois, offre, le 12 fructidor an III, d'aller former dans les montagnes de la Guyane française un établissement, « pour occuper les militaires et leur procurer par leur travail une aisance qui déchargerait l'État de la pension qu'il leur doit » ; un anonyme, en 1797, propose d'établir en Guyane une peuplade de blancs, recrutée parmi les jeunes gens et jeunes filles nubiles de Béarn (1). C'est principalement sur la Guyane que se
(i) Mémoires généraux, t. XIX, n°« 19, 21, 22, 23, 24, 26.
portent les vues de ce genre. Elle n'avait pas, en effet, souffert des attaques anglaises ou des désordres intérieurs. Couturier de Saint-Clair, député des colons de Guyane, le dit expressément dans ses Observations sur l'état présent de la Guyane (1797) : « L'essai de la liberté générale des noirs s'est fait dans la colonie de Cayenne sans contrariété (1). »
C'est aussi sur la Guyane que les théories les plus importantes ont été produites. Lescalier, dans deux livres publiés en 1791 et 1798, a dit le résultat de ses observations sur les moyens de mettre en valeur la Guyane et sur la culture propre aux terres basses. Malouet, en l'an X, a donné sa précieuse collection de Mémoires et correspondances officielles sur l'administration des colonies, et notamment sur la Guyane française et hollandaise (2). En même temps Giraud, d'après les notes de Vidal (3), écrit des Mémoires sur les avantages politiques et commerciaux delà Guyane. Mais d'autres colonies, pour différentes raisons, provoquèrent des études aussi importantes. La Louisiane, par exemple, au moment où elle fut vendue (1803), fut l'objet d'une demi-douzaine de descriptions, dissertations, récits de voyage, dont quelques-uns, comme le Voyage en Louisiane, de Baudry desLozières, eurent plusieurs éditions. La curiosité, malgré tant de causes
(1) Mémoires généraux, t. XIX, n° 24.
(î) Parii, 5 vol. in-8°.
(3) D'après Barbier.
qui devaient la distraire, se porta même, comme autrefois, à la suite des voyageurs, sur tous les points du globe. Le Vaillant, Marchand, La Pérouse, d'Entrecasteaux, de Lesseps, Renouard de Sainte-Croix, par euxmêmes ou par les soins de Milet-Mureau (pour La Pérouse), de Rosselet Beautemps-Beaupré (pour d'Entrecasteaux), de Fleurieu (pour Marchand), ont fait connaître, dans les années les plus remplies d'événements intérieurs et extérieurs (1789-90-95-97-1801- 1810), l'intérieur de l'Afrique, les mers du Sud, le Kamtchatka, la Nouvelle-Guinée, les Philippines. On emprunte même les récits des étrangers, principalement des Anglais, comme ceux d'Isaac Wild ou miss Montaigu sur le Canada (1802, 1809), de Aubury sur l'Amérique centrale du Nord (1793), de Barrow sur la Cochinchine (1807), traduit par Malte-Brun, etc.; le fameux Voyage d'Alexandre Humboldl aux contrées équinoxiales d'Amérique a paru en français à Paris, dans la dramatique année 1814 (1). Les Académies favorisèrent cette curiosité. L'Académie de Marseille couronne, en 1 792, YÉlogede Cook, par Lemontey ; celle de Toulouse, YÉlogede La Pérouse, par Vinaty, en 1809. La critique historique s'en empare : en 1801, Janssen traduit de l'Allemand de Murre une étude sur le premier voyage de Pigafetta, et le célèbre Camus, en 1802, compose des Mémoires sur les collections de voyages de
(i) Troi» vol. gr. in-4». — Réédité 181», 1825, etc.
de Bry et de Thévenot. La littérature enfin en prend sa part : l'idylle de Paul et Virginie, transportée au théâtre Italien, y a trente représentations en 1790 ; une pantomime en quatre actes représentant la mort du capitaine Gook tient l'affiche de l'Ambigu -Comique pendant les quatre premières années de la Révolution; un sieur de Roure, en 1811, compose un poème sur la conquête du Mexique; Chateaubriand, dans Atala, René, les Naîchez, décrit la luxuriante nature des rives du Meschacébé ou Mississipi et semble exprimer un regret pour cette belle Louisiane, que nous venions de perdre.
Voilà, ce semble, assez de preuves pour établir que, suivant les proportions indiquées, les périodes si affairées de la Révolution et de l'Empire ne le cèdent à aucune autre dans l'étude et le goût des questions intéressant les colonies.
CONCLUSION
Quelle idée peut se dégager des faits que nous avons relevés durant cette troisième époque de notre histoire coloniale, qui va de 1715à 1815?
La curiosité manifestée par les publications, les aptitudes prouvées par l'énergique action des agents de colonisation, l'exacte et large compréhension des profits coloniaux, attestée par les Mémoires, tout cela est
manifeste. Mais tout cela, grâce à une disposition non moins manifeste de notre caractère national, n'est utilisable qu'autant que les gouvernements montrent une égale bonne volonté, dégagent Faction coloniale de Faction continentale, réforment un système mal conçu, oppresseur, tracassier, propre à repousser toute immigration et à enrayer tout progrès.
Or, les gouvernements de Louis XV et de Louis XVI, et surtout des Assemblées révolutionnaires, que l'on a l'habitude de rendre responsables de tous nos échecs, sont précisément ceux qui, avec la bonne volonté des autres, ont le mieux montré cet esprit de réforme, seul capable de sauver l'œuvre coloniale de l'ancien régime. Il ne leur a manqué que de se dégager des complications européennes, qu'ils ont fait naître ou qu'ils ont subies. La Révolution est admirable en cela que, malgré des luttes continentales vraiment épiques, elle n'a pas un moment cessé de protéger, autant qu'elle l'a pu, nos possessions coloniales, et de les réformer avec hardiesse et sagesse. Nos colonies, en 1800, avaient tout ce qui pouvait les rendre prospères et attirer des immigrants : liberté administrative, liberté commerciale, liberté du travail et des personnes. Si cette tradition eût été suivie, notre histoire au dix-neuvième siècle eût été tout autre.
Mais le gouvernement impérial est venu tout changer. Il n'a eu, à Fégard des colonies, ni bonne volonté, ni souci de réformes. Il a, de parti pris, engagé à fond la France dans les aventures continentales. Par suite, il a
interrompu brusquement le goût manifesté pendant trois siècles pour les entreprises d'outre-mer. Ce goût n'a pu tenir contre l'échec définitif de l'œuvre, contre la restauration d'errements condamnés par la discussion et l'expérience, contre l'abandon avoué d'une action qu'on ne croit plus, comme jadis, utile et glorieuse entre toutes. M. Leroy-Beaulieu donne pour causes à la faillite coloniale de l'ancien régime la routine administrative et l'impatience aventureuse des colons : il y faut joindre l'action et l'influence exercées sur notre histoire et sur nos esprits par la politique de l'Empire.
Nous n'entreprendrons pas, pour la période contemporaine, la même étude de détail que pour les précédentes. Il y faudrait un volume, et ce travail est déjà long. De plus, l'histoire a besoin, pour être vraie et impartiale, d'une certaine perspective qui nous manque encore. Nous nous contenterons donc de résumer à grands traits les faits et les idées de ce siècle pour appuyer notre conclusion générale.
Tout d'abord, constatons que la chaîne rompue en 1802 n'a été renouée qu'en 1870. En d'autres termes, le régime colonial de l'ancien régime, restauré par Bonaparte, n'a définitivement cédé la place au régime innové par la Révolution qu'au moment où la France, affranchie des gouvernements personnels, a repris le programme de 89. Cette connexité des questions coloniale et politique en France est digne de remarque. Elle montre que l'esprit de progrès est, non pas le monopole d'un parti, mais la conséquence d'un prin-
cipe. Il faut avoir le respect de la personne humaine et de ses droits pour admettre aussi bien l'autonomie administrative des colonies, la liberté civile et politique des colons, l'égalité commerciale de la colonie et de la métropole, que l'autonomie, la liberté et l'égalité de tous les citoyens d'un même État. On peut l'établir en axiome : point de régime libéral aux colonies sans institutions libres dans la métropole.
L'abolition de l'esclavage, préparée par l'exemple de la Révolution, par l'interdiction de la traite en 1808 dans les possessions anglaises, par la décision du congrès de Vienne, n'a été résolue qu'en 1833 en Angleterre, sous un ministère whig, et que le 27 avril 1848 en France, sous un gouvernement républicain.
L'administration des colonies, ramenée au despotisme centralisateur de l'ancien régime en 1802, n'en est pas encore, cela est triste à dire, complètement affranchie chez nous, à l'heure actuelle. Malgré l'exemple des Assemblées révolutionnaires, qui ont appliqué le principe de l'assimilation politique et économique, combinée avec l'autonomie pour les affaires locales, malgré celui de l'Angleterre qui, depuis 1842, pratique le système de l'autonomie politique et administrative, avec l'assimilation économique, tous nos gouvernements ont maintenu dans les colonies un régime d'exception, de centralisation à outrance, qui les livre aux caprices d'un bureaucrate ou d'un autocrate, une tutelle commerciale qui, pour n'être plus le
374 LA QUESTION COLONIALE EN FftANCE.
pacte colonial, ne vaut pas toujours mieux. Le décret du 3 mai 1854 (article 18) est toujours en vigueur : il établit dans trois colonies privilégiées (Martinique, Guadeloupe, Réunion) le régime de la loi, partout ailleurs le régime du simple décret. Droits politiques, représentation, état civil, propriété, contrats et obligations, jury, sont institués ou sauvegardés par une loi dans trois îles, qui représentent la soixante-dix-huitième partie de notre empire colonial direct en superficie, et la cinquième en population : encore faut-il que la loi porte expressément application aux colonies. Partout ailleurs, ces droits primordiaux sont soumis à l'arbitraire du décret, avec ou sans avis du conseil d'État. Partout, même dans les trois îles, les cultes, la presse, les institutions de crédit, les pouvoirs administratifs, les travaux publics, la police, etc., sont régis, en droit, par la décision du gouvernement métropolitain ; en fait, par la volonté changeante d'un ministre ou secrétaire d'État, d'un chef de bureau ou d'un agent nommé par faveur.
Toutefois, des améliorations importantes ont été apportées durant les époques de liberté en France. La représentation des colonies dans le Parlement, reconnue en droit et en fait par la Révolution, abolie en 1 800, refusée par la Restauration et la monarchie de Juillet, accordée par la Constitution de 48, abolie de nouveau par décret du 2 février 1852, demandée en vain par M. de Lareinty en 1865 et par M. J. Simon en 18G9,
n'a été consacrée que par la Constitution républicaine de 1875 (1). La représentation locale des communes et des cantons dans les conseils municipaux et généraux, réduite sous la Restauration à un simple choix fait par le Roi parmi des candidats présentés, à une élection censitaire sous la monarchie de Juillet, ramenée à une désignation officielle de notables par les décrets de 1854 et 1866, n'a été admise au droit du suffrage universel que par le décret du 3 décembre 1870 et étendue à toutes les colonies qu'à des dates toutes récentes (2). On retrouve même, à ce propos, dans beaucoup de nos possessions, ce traditionnel respect des races soumises qui nous est propre (3), et que nous avons constaté sous différentes formes à toutes les époques : le droit électoral a, en effet, été conféré par différents décrets, de 1880 à 1885, à un assez grand nombre d'indigènes (4). Quant au régime économique, le pacte colonial,
(i) 1871 : 3 députés à l'Algérie; 1884 : 6 députés à l'Algérie; 1875 : 2 députés à la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique; 1 à l'Inde, a la Guyane, au Sénégal, à la Gochinchine; 3 sénateurs à l'Algérie, 1 à la Réunion, à la Guadeloupe, à la Martinique.
(2) Guyane, 23 décembre 1878; Inde, 25 janvier 1879; Sénégal, 4 février 1879; Saint-Pierre et Miquelon et Nouvelle-Calédonie, 2 avril 1885; établissements d'Océanie, 10 janvier 188G.
(3) L'Angleterre, aux Indes, par exemple, n'admet que dans une très petite proportion le droit électoral pour les municipalités de villes et de districts. Dans les 897 municipalités, sur 7,795 membres, 1,8821e sont d'office, 4,589 sont nommés et 1,224 seulement élus. (Avallb : Colonies anglaises, p. 76.)
(4) Au Sénégal, tout indigène est électeur après un séjour de six mois dans une des quatre communes. Dans l'Inde, tous les indigènes votent , ils sont seulement divisés par séries, suivant qu'ils se sont ou non soumis à la loi française.
rétabli en 1802, est resté en vigueur jusqu'en 1861. A ce moment, la métropole devint libre-échangiste et dot, en conséquence, abolir quelques entraves du commerce colonial. Mais, comme on la dit, * elle a aboli tout ce qui lui était à elle-même défavorable, tout ce qui profitait aux colonies » . Le séna tus-consul te du 4 juillet 1866 a permis aux conseils généraux des colonies de voter les tarifs d'octroi de mer sur les objets de toute provenance. C'était enfin l'affranchissement commercial, en apparence. Était-il bien réel? D'abord, il n'était concédé qu'aux trois îles privilégiées, et il fut étendu presque aussitôt (loi du 19 mai 1866 et du 17 juillet 1867) à l'Algérie. Toutes les autres colonies restèrent soumises au régime du décret, c'est-àdire aux anciennes exigences et rivalités du commerce métropolitain. On a même paru maintes fois regretter la concession de 1866. Le secrétaire d'État aux colonies, dans une circulaire du 24 janvier 1884, « se faisant l'interprète des plaintes de l'industrie métropolitaine » , mettait en demeure , presque avec menaces , les conseils généraux des colonies « de tenir compte des sacrifices que l'État s'impose pour ses possessions coloniales, et de la concurrence que les industriels étrangers font à l'industrie nationale dans les colonies; par suite, de rétablir les droits de douane (1)
(1) Abolis à la Martinique, 30 novembre 1866; à la Guadeloupe, 11 décembre 1866; à la Réunion, 5 juillet 1871. Remplacés par l'octroi de mer sur les denrées de toute provenance.
sur certains produits, comme les tissus... ». 11 veut bien reconnaître la difficulté de le faire pour les denrées alimentaires. Mais ne saisit-on pas, dans ce langage, comme un retour au moins intentionnel à la pratique de l'exclusif, si vigoureusement attaquée et condamnée tout juste un siècle auparavant?
Il y a donc encore loin du régime actuel, malgré de bonnes réformes, à l'idéal de liberté et d'autonomie coloniale qui avait été celui des bommes de 89.
Ce qui nous en écarte le plus est cette manie de centralisation et de bureaucratie qui pèse sur les colonies comme sur la France intérieure. C'est encore un legs de Bonaparte. 11 en résulte, entre autres maux : l'impunité pour ces proconsuls qui vont tyranniser les colonies; l'uniformité dans le traitement politique, administratif et économique, imposé à des pays dont les tendances et les besoins sont absolument disparates ; l'énormité des charges que supporte la métropole pour entretenir une armée de fonctionnaires pour la plupart inutiles (1); enfin, et par-dessus tout, le dégoût pour
(i) Gouverneur, directeur de l'intérieur, administrateur, commandant militaire, chef du service de santé, commandant de la marine, contrôleur et inspecteur, procureur général et juges, etc. — La dépense
toute émigration et toute entreprise commerciale, causé aujourd'hui comme avant 89 par l'omnipotence des agents du pouvoir. M. de Lanessan, dans son beau livre de V Expansion coloniale de la France, propose, comme première et urgente réforme, de former des groupes coloniaux, au nombre de six. Chacun de ces groupes aurait assez de force pour se régir, s'entretenir, s'enrichir lui-même, et la métropole les débarrasserait de tant d'agents qui coûtent et nuisent. Elle n'aurait plus que quelques frais de surveillance et de défense générale (1). Le même esprit a inspiré les résolutions du Congrès colonial réuni à Paris en 1889. Il a émis des vœux pour la division des colonies en groupes, l'extension à toutes du régime de la loi, l'assimilation la plus large possible des étrangers établis et des indigènes, l'autonomie administrative, financière et militaire, des possessions telles que l'Indo-Chine, la reconnaissance des droits politiques à tous les colons et à tous les indigènes non assimilés, à condition de maintenir pendant le temps nécessaire la suprématie de l'élément français, enfin la propagation parmi les indigènes « de la langue, des procédés de travail et, progressivement,
ressort ù 53 millions pour une population coloniale fie 2,800,000, soit 19 fr. 25 par tète. En Angleterre, elle est de 50 millions pour une population de 200 millions, soit fr. 25 par tête.
(1) Pendant que ce livre était sous presse, est survenue la nomination de M. de Lanessan au poste de gouverneur général de l'Indo- Chine. Espérons qu'il porte là-bas ses propres idées, et non les tradition* de la rue Royale.
de l'esprit et de la civilisation de la métropole » . On peut dire que ce Congrès, où ont délibéré les hommes les plus éminents et les plus compétents en matière coloniale (1), a exposé toute la théorie de la colonisation, telle qu'on la conçoit à notre époque. Elle se réduit à une énergique décentralisation et à un franc retour aux doctrines de la Révolution. Mais combien de temps encore nous faudra-t-il pour appliquer cette excellente théorie? Fils de 89, quand dépouilleronsnous la livrée consulaire et impériale? La prospérité coloniale, aussi bien que la vraie liberté politique, est pourtant à ce prix.
Mais autre chose encore nous manque pour être une nation fructueusement colonisatrice.
On a pu remarquer, au cours de cet ouvrage, que la nation a toujours hautement manifesté sa curiosité pour les pays de colonisation et son goût pour les entreprises coloniales. Le dix-neuvième siècle est loin d'être inférieur aux précédents sous ce rapport. Si Ton en juge par les publications, ce n'est plus par centaines, mais par milliers qu'elles se comptent. La question de l'esclavage en a inspiré près de quatre cents, l'Algérie plus de sept cents. Les Revues ont publié une foule d'études souvent très importantes, dont l'analyse mériterait d'être faite. Les journaux donnent chaque jour
(1) MM. Le Myre de Villers, Bouquet de la Grye, contre-amiral Vallon, vice-amiral Thomasset, Isaac, Coste, Binger, de Cambourg, Détroyat, Pigeonneau, Foncin, fioutmy, Levasseur, Drapeyron, etc.
des articles de fond ou de circonstance, qui valent parfois des livres. Des écrivains du plus grand mérite en ont fait leur spécialité et y ont gagné leur renommée : M. Schœlcher pour l'esclavage; Ternaux-Compan et M. Margry pour la bibliographie et les recherches d'érudition; Michel Chevalier, Jules Duval, M. Leroy— Beaulieu pour la partie économique; M. de Lanessan pour la partie politique et administrative; Ferdinand Denis, MM. Dussieux et Gaffarel pour la partie historique, etc. , etc. Des histoires élémentaires de notre colonisation, des récits de voyages, vrais ou imaginaires, ont joui d'une vogue sans exemple. Le meilleur moyen de trouver la gloire aujourd'hui est d'aller la chercher dans le continent noir ou dans le bassin de l'Amazone. Nous n'avons pas encore fait à nos grands explorateurs les honneurs du Panthéon, comme les Anglais ont fait à Livingstone les honneurs des caveaux de Westminster. Du moins, par des fêtes, des conférences, des livres, des articles de presse multipliés, nous leur faisons bien vite une sorte d'apothéose. Bref, la publicité coloniale a atteint de notre temps un développement inouï, et elle ne paraît même pas satisfaire la curiosité. Si nous cherchons l'intérêt dans les actes, c'est le même spectacle. Sans rappeler les conquêtes, ni l'action au dehors, l'activité au dedans est manifeste. Des sociétés, chez nous, qui n'avons ni l'habitude ni même le droit d'association, se sont fondées pour favoriser l'expansion et étendre l'influence de la France : en tête Y Alliance
française, qui a pris pour tâche de répandre dans le monde, et surtout aux colonies, la langue française, et avec elle les goûts et les produits français ; la Société d'émigration, qui se fait l'intermédiaire entre les colonies et les émigrants ; la Société des études maritimes et coloniales, qui encourage tout ce qui peut rendre plus parfaite la théorie de la colonisation ; surtout la société toute récente (23 novembre 1889) fondée pour la création d'une école coloniale. On pourrait relever encore Y Association des explorateurs , les Sociétés de géographie, répandues dans presque tous les départements, brillantes et agissantes surtout à Paris, faisant toutes, et surtout la Société de géographie commerciale, la plus large part aux matières qui intéressent la colonisation. Le commerce, lui aussi, est entré dans le mouvement. Les chambres de commerce se sont multipliées (1) et sont devenues actives ; des syndicats professionnels de commerçants et d'industriels se sont fondés (2), ainsi que des associations pour le commerce d'exportation, des grandes compagnies de navigation transocéanienne, etc.
Mais, malgré tous ces faits, et d'autres non moins significatifs, nous répétons qu'il nous manque quelque chose pour bien réussir en colonisation. A toutes les époques, même à celle de Golbert, on se le rappelle, il y a eu une certaine disproportion entre l'intérêt mani-
(i) 89 en France et 14 aux colonies.
(2) 510, dont 167 à Paris.
festé et la part prise à l'œuvre coloniale. L'émigration a presque toujours été fort lente et l'activité commerciale restreinte ; l'agitation en faveur des colonies a été plus spéculative qu'effective, plus officielle que nationale. Notre époque, qui a gardé l'empreinte du premier Empire, a encore accentué cette disproportion.
On n'émigrait guère au temps de Golbert; on n' émigré presque plus aujourd'hui. De 1877 à 1884, il n'a été introduit aux colonies que 516 individus (I)! L'Algérie reste à part. En Algérie, le nombre des immigrants européens s'accroît rapidement; mais, de 1876 à 1881, la population française n'a fait qu'un gain de 35,145 unités, quand la population étrangère en a fait un de 33,869 (2).
On ne s'est pas empressé, au dix-septième siècle, d'entrer dans les spéculations du commerce colonial; aujourd'hui nous nous laissons enlever l'approvisionnement de nos colonies. En Algérie, où les produits français, sauf les sucres, entrent en franchise, le mouvement de la navigation en 1884 a accusé : pour les entrées, 1,423 navires français jaugeant 1,018,496 tonnes, contre 2, 1 56 navires étrangers chargés de 643,290 tonnes ; pour les sorties, 1,317 navires et949, 639 tonnes de pro-
(1) De Lanessan, p. 784 et suiv. — Il s'agit seulement des passages gratuits opérés par l'État. Un plus grand nombre de personnes ont désiré émigrer. Par exemple, en 1884, il a été fait 1,603 demandes; 244 ont été accueillies, et 193 suivies d'exécution. Mais il est des demandes non recevables pour cause d'incapacité, d'immoralité ou de faiblesse physique. Elles ne peuvent compter.
(2) De Lanessait, p. 37.
venance française, 2,229 navires et 677,102 tonnes de provenance étrangère. Nous n'avons à Hellville (Nossi- Bé) qu'une maison française contre deux étrangères, et notre pavillon couvre 4,331 ,335 francs de marchandises importées ou exportées contre 3,474,650 francs de marchandises échangées sous pavillon étranger. La Réunion reçoit pour 7,832,138 francsde marchandises françaises et pour 18,125,168 de produits étrangers, importés, il est vrai, sous pavillon français. Il est entré au port de Saigon, en 1883, 1 28 navires français, portant 131,924 tonnes, et 402 étrangers, jaugeant 423,995 tonnes; les Anglais seuls figurent au nombre de 246, et les Allemands de 99. Nos comptoirs de l'Inde ont reçu, à la même date, 200 navires français, dont 30 venant de France et le reste des colonies françaises, contre 507 étrangers. Dans nos établissements d'Océanie, les maisons françaises ont fait pour 1,056,559 fr. d'affaires, les maisons étrangères pour 4,897,212 fr. A la Nouvelle-Calédonie , il est entré 47 navires français contre 99 étrangers; l'importation française représente 4,755,992 francs, l'importation étrangère 5,289,272 francs. A la Martinique, en 1884, 336 navires français ont importé 169,964 tonnes de marchandises, et 702 navirçs étrangers 153,016 tonnes; sur une importation de 27,882,504 francs, la France et ses colonies ne comptent pas même pour la moitié (12,232,724 francs). La Guadeloupe a reçu, la même année, 11,343,829 francs de produits français et
12,757,978 francs de produits étrangers; Saint-Pierre et Miquelon, 3,945,425 francs contre 8,747,000. Partout donc , sauf au Sénégal et à la Guyane , où nous faisons presque tout le trafic, nous sommes dans un état d'infériorité notoire vis-à-vis de l'étranger. Il est vrai de dire que les denrées de nos colonies s'importent presque exclusivement en France. Notre trafic, en les revendant naturelles ou transformées sur le continent, y trouve donc une compensation et une revanche. Mais combien cette compensation est insuffisante! Combien on envie l'activité et le savoir-feire des Anglais, qui approvisionnent presque seuls leurs établissements (1) !
Voilà donc le résultat de notre enquête à travers les quatre siècles de notre histoire coloniale. Ce n'est pas le goût de la colonisation qui nous a manqué : dans les sphères pensantes, tout au moins, l'intérêt et la curiosité pour les établissements d'outre-mer ont toujours été fort
(1) L'importation anglaise est : aux Jndes, de 82 pour 100; dans la province de Victoria, de 50,73 pour 100 par voie directe, de 90 pour 100 en y comprenant les autres colonies britanniques ; à la Nouvelle-Zélande, en 1878, elle a été de 5,333,170 liv. st., sur 8,775,663. (Cf. Avallb : Les colonies anglaises, passim.) — Voir, pour les chiffres du texte : De Laxessan et les Notices coloniales. Rapprocher le Journal officiel du 24 novembre 1890, du 16 mars 1891, etc.
vifs; ils le sont encore en notre temps, malgré la diversion opérée par le premier Empire. On est mal fondé aussi à nous refuser le génie de la colonisation : les Français ont eu, plus que tous autres, l'esprit d'aventure; ils savent, mieux que personne, se faire aimer en même temps que respecter; notre système colonial actuel, n'était cette malheureuse centralisation qui semble collée à nous comme une tunique de Nessus, ne vaut pas moins que celui des autres et témoigne de nos aptitudes. Mais il n'est pas niable que la nation, depuis au moins le milieu du dix-septième siècle, s'est laissé conduire à l'action coloniale par les gouvernements, et qu'elle n'a pas été spontanément colonisatrice. Il ne l'est pas non plus que sa participation effective a diminué sensiblement en ce siècle, à cause de la faillite coloniale et du danger continental dont est responsable le premier Empire.
Est-ce à dire que la France doive renoncer a la politique coloniale? Non, certes! Comme l'a dit Vauban, les établissements coloniaux « sont à la fois nobles et nécessaires » ♦ Ils le sont surtout à l'heure présente, et pour les motifs qu'un homme d'État, qui a voulu garder l'anonyme, a exposés dans cette page qu'on ne saurait trop méditer (1) :
a Pendant que Gaulois et Germains s'épuisent en
(1) Bévue de géographie, janvier 1890. — Voir, dans la même Revue, les remarquables articles de M. Gidk, janvier-février 1886. — Voir aussi Seelet : L'Expansion de l'Angleterre (traduction Rainbaud et Baille).
armements et se préparent à une lutte fratricide, les Anglo-Saxons font la conquête du monde. De la Méditerranée au cap de Bonne-Espérance, la Grande-Bretagne, qui possède un tiers de l'Asie et l'Australie,
envahit le continent noir Nos établissements du
Congo et du Sénégal, ceux de l'Allemagne et du Portugal, qui végètent faute de capitaux, ne sauraient entraver cette occupation; d'eux-mêmes, poussés par la misère, ils se fondront dans le grand empire angloafricain.
a De leur côté, les États-Unis cherchent à constituer la fédération américaine, et si le congrès international de Washington n'a pas donné la solution désirée, le succès de l'entreprise n'en est pas moins assuré
« Enfin la race slave conquiert silencieusement le nord de l'Asie et se prépare à envahir la Chine, dont la civilisation collectiviste ne tardera pas à s'écrouler au contact de l'individualisme chrétien qui pénètre de plus en plus dans l'Empire, autrefois fermé aux Européens.
« Ces entreprises sont d'autant plus inquiétantes que les progrès de l'industrie ne permettent plus à chaque nation de consommer ses propres produits et exigent des marchés d'exportation. Que deviendrons-nous quand l'Amérique, l'Afrique, l'Asie et l'Océanie nous seront fermées ( 1 ) ?
« L'Europe occidentale, succombant sous le poids
(i) Rapprocher le Mémoire écrit à la veille de 89 et analysé plus haut, liv. III, chap. u, p. 270-73.
d'une dette de 63 milliards, sera réduite à la misère, et ses habitants n'auront d'autre ressource que d'émigrer dans des contrées plus favorisées.
« Déjà cet exode de la famine est commencé; si la France, grâce à son merveilleux climat et à ses habitudes d'épargne, a pu résister jusqu'ici, plusieurs faits économiques semblent indiquer que le moment est
proche où elle sera atteinte Malgré l'accroissement
de la fabrication , les exportations diminuent : 4 , 2 1 6 millions en 1866, contre 4,548 millions en 1876 et 4,281 millions en 1886. Quant au mouvement des métaux précieux, les entrées de 511 millions en 1866, 645 millions en 1876, se transforment en une sortie de 136 millions en 1888. Nous vivons sur notre capital.
a Par intuition, l'opinion publique se préoccupa de ce péril, et sous l'impulsion des sociétés de géographie, fondées après la guerre de 1870, l'expansion coloniale, le seul remède pratique, prit un grand développement, et nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux hommes d'Etat, M. Gambetta et M. J. Ferry, qui, comprenant les véritables intérêts de la France, dirigèrent
ce mouvement
« Mais si la conception fut grandiose, l'exécution
laissa trop à désirer Nous sommes à attendre des
résultats. Cependant le pays a dépensé des centaines de millions et perdu des milliers d'hommes. Chacun se demande à quoi servent ces sacrifices.
a La parole est à la géographie.
a Soyons géographes et agissons en géographes, c'est-à-dire avec discernement, mais agissons ! »
Oui, il faut agir, il faut se répandre au dehors, il faut, tandis qu'il en est temps, nous faire une bonne place en Afrique, en Asie, en Océanie, partout où il y a des terres fertiles inoccupées ou des groupes de population inexploités commercialement. Mais, pour agir avec cette énergie et ce discernement qu'on demande, pour agir en géographes, il faut le devenir. Or, nous n'en avons ni les habitudes ni le tempérament. Nous ne voyageons pas, nous n'étudions pas, au moins suffisamment, les divers pays et leurs forces productives, nous ne développons même pas nos forces physiques.
Selon nous, la question coloniale se réduit à une question d'éducation. Il faut refaire notre caractère national. Si nous devions rester ce que nous sommes ou ce qu'on nous a faits, autant vaudrait renoncer à une action fort chère dont les profits ne pourraient nous revenir; autant vaudrait liquider notre avoir colonial actuel et vivre d'épargne, jusqu'au moment fatal marqué par les penseurs pour notre absorption dans une race plus active, mieux douée et surtout mieux élevée.
Est-il donc si difficile de se refaire? Oui, peut-être pour un individu; mais, pour un peuple, c'est l'affaire d'une génération ou deux. Selon la forte parole de
Stuart Mill, « l'éducation est la culture que la génération présente donne à la génération qui va la suivre pour la rendre capable de garder intact et d'accroître, si possible, l'héritage intellectuel et moral des générations disparues » . Si donc notre génération a la pleine intelligence des idées qui conviennent à présent et conviendront au siècle prochain pour tenir sa place et jouer son rôle dans la mêlée ethnographique qui se prépare, il lui suffira de les transmettre à la génération qui va suivre.
Que faut-il, après tout? Tout simplement réformer notre enseignement secondaire. S'adressant aux classes moyennes et riches, formant la nature de ceux-là mêmes qui auront des capitaux à employer et qui, par la supériorité de leur culture intellectuelle, dirigeront toujours, quoi qu'il arrive, la fortune politique de la nation, il doit viser à leur donner toutes les qualités qui peuvent convenir à des colons et à des commerçants. Or, que fait-il aujourd'hui? II développe chez tous, sans distinction, cet esprit classique, qui entretient le goût de la discussion et de la phrase, l'habitude du lieu commun poétique ou oratoire, et qui est précisément l'opposé de l'esprit colonisateur et commercial. A ce dernier, il faut la science positive des lieux, des productions, des procédés d'échange, etc., tout ce qui en un mot prépare à l'action. Ce n'est pas seulement par l'insuffisance ou le mauvais choix de ses matières que cet enseignement est funeste : c'est surtout par son
influence. Il a pour effet de détruire l'esprit de commerce et, comme le disait Fauteur du Mémoire rappelé plus haut, « de concentrer la considération publique dans une classe d'hommes absolument étrangère aux intérêts de la société, tels qu'il les faut combiner aujourd'hui » . Michel Chevalier le remarquait déjà en 1845 : « Les classes riches ou aisées et les classes qui, sans avoir la fortune, ont l'instruction, répugnent à l'éducation commerciale et même à l'éducation industrielle et manufacturière, parce qu'elles sont imbues de préjugés contre l'exercice des professions commerciales et industrielles. Il leur déplaît d'y destiner leurs fils. Ils en pensent ce qu'en pensaient les grands esprits de l'antiquité, Aristote, Platon, Cicéron, malgré la métamorphose qu'a subie l'organisation de la société. » Un spirituel publiciste, M. Edmond Deschaumes (1), précisait cette critique, à propos du livre de M.Frary, et lançait cette boutade fort juste : « Le futur fabricant de moutarde est taillé sur le même patron que le futur ministre. Le lycée est comme un arbre auquel on demanderait de produire des amandes et des prunes, des cerises et des coings. »
Réformons donc nos lycées et notre enseignement secondaire, ou cessons de coloniser : il n'y a pas de milieu. Réservons a une élite intellectuelle les études purement littéraires et spéculatives, le grec et le latin,
(1) Rédacteur à V Evénement.
les mathématiques transcendantes et les arcanes de la philosophie. Mais donnons au plus grand nombre cet enseignement commercial qui doit être l'enseignement de l'époque et qui nous manque (1). Donnonslui même cet enseignement colonial qu'a réclamé le Congrès de 1889(2).
Puisqu'il faut coloniser, il n'est que temps d'acquérir les qualités, les goûts, les connaissances de colonisateurs. Ils nous ont trop manqué jusqu'à présent.
(i) On sait qu'en Angleterre et aux États-Unis, c'est le principal, renseignement classique étant l'exception. En Allemagne, il est donné dans 85 écoles spéciales, suivies par 10,000 jeunes gens; en Autriche- Hongrie, dans 302 établissements ayant une population scolaire de plus de 40,000 ; en Italie , dans 422 écoles tech niques comptan 1 25,000 élèves. . . En France, 7 écoles commerciales instruisent 2,000 jeunes gens!
(2) «Considérant que l'enseignement de la géographie coloniale dans les établissements publics d'instruction est insuffisant ; que la diffusion de cet enseignement aurait pour résultat, en répandant le goût et la connaissance des questions coloniales, de détourner partiellement sur nos colonies le courant qui porte aujourd'hui les jeunes Français vers les carrières libérales; émet le vœu qu'une part plus importante soit faite à l'enseignement de la géographie coloniale dans les établissements d'enseignement secondaire, et que, dans la mesure du possible, cet enseignement soit aussi donné par l'instituteur aux enfants des écoles primaires. »