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CHAPITRE VI

Missions permanentes chez les Iroquois. — Le P. Poncet, attaché au poteau des tortures, est promené en triomphateur chez les Agniers. — Le P. Lemoyne chez les Onontagués. — Les Hurons captifs apprennent à leurs bourreaux à respecter notre sainte religion. — Les Agniers demandent des missionnaires. — Le P. Lemoyne leur est envoyé. — Les PP. Chaumont et Dablon vont s'établir à Onontagué. — Cinquante Français les suivent et fondent une colonie dans l'État de New-York. — Le P. Mesnard chez les Goyogouins, — Le P. Chaumont visite les Tsonnontouans. — La gucrre vient arrèter à ses débuts l'apostolat chez les Iroquois. — Le P. Lemoyne demeure à Onontagué. — Garakonthié. Un Jésuite qui vaut une armée, — Le châtiment des Agnicrs. — La paix. — Les missionnaires retournent à leurs postes. — Le P, Jogues se venge, comme ie Christ, en corvertissant ses bourreaux.

Après la mort du P. Jogues, les lroquois, devenus le fléau de la Nouvelle-France, avaient continué leur guerre d'extermination contre les tribus alliées des Francais. La malheureuse nation huronne, presque toute convertie au catholicisme, était tombée sous leurs coups. et ses débris épars ressemblaient aux restes dispersés d'un troupeau ravagé par des loups dévorants. Cette race infortunée semblait n'avoir reçu les enseignements de l'Évangile que pour se préparer au trépas.

Toutefois, le sang des martyrs allait bientôt devenir une semence de nouveaux chrétiens et, comme aux premiers siècles de l'Église, les perséculeurs eux-mêmes ne devaient pas larder à ressentir l'influence salutaire de la doctrine du Christ.

En 1653, le P. Poncet tombe, aux portes mêmes de Québec, entre les mains de ces barbares. Conduit chez les Agniers, avec un autre Francais, il est, selon l'habitude, attaché au poteau et soumis à la torture. On lui coupe un doigt, et tout fait présager au captif de longs et terribles supplices, quand, tout à coup, l'hostilité des bourreaux cesse comme par

enchantement. En un clin d'œil, ses liens sont coupés et, de victime devenu héros, le missionnaire, encore tout sanglant et meurtri, est promené en triomphateur de bourgade en bourgade. Que s'était-il passé ? Un lroquois venait d'arriver de Trois-Rivières apportant la nouvelle que la paix était sur le point d'être conclue et qu'Ononthio demandait, comme préliminaire, la liberté du P. Poncet. La paix fut en etfet établie, et le religieux, après plus d’un danger de mort, put retourner à Québec.

« L'année suivante, le P. Lemoyne fut envoyé à Onontagué pour y ratifier le traité au nom du gouverneur général, et tout s'y passa avec beaucoup de satisfaction de part et d'autre. Le missionnaire dit aux sauvages qu'il voulait avoir sa cabane dans leur canton, et non seulement son offre fut acceptée, mais on lui marqua un emplacement, dont il put prendre possession (1). »

Le P. Lemoyne trouva une multitude de Hurons captifs qui formaient, au milieu des intidèles, une église assez scmblable à celle des Hébreux pendant la aptivité de Babylone. Leur foi avait été mise aux plus rudes épreuves, et n'en était que plus vive, L'exemple de leur vertu et les exhortations pathétiques de quelques-uns avaient fait concevoir aux Iroquois une grande estime pour la religion qu'ils professaient: plusieurs même paraissaient disposés à l'embrasser.

Le P. Lemoyne, en retournant à Québec, fut sur le point d'être mis à mort par les Agniers, dans les environs de Montréal, Les Hurons, les Algonquins et un des Onontazués qui l'accompagnaient furent tués, et ce ne fut qu'à l'énergique attitude du seul Onontagué qui restait qu'il dut son salut,

Ceci montre que, en 1654, la vie épicurienne des Jésuites, dont parle Michelet, n'était pas des plus attrayantes. el que les farouches Iroquois, en dépit des traités, ne dis- “ontinuaient pas leurs meurtrières expéditions. Ces méfaits n'empèchèrent pas les Agniers, ou Bas Iroquois, de solliciler, celle même année, un missionnaire.

Le P. Lemoyne, qui brülait du désir de convertir ces fiers

ennemis, leur fut envoyé. Il arriva chez les bourreaux du

(1) CnARLEVOIx, vol, 1, p. 316,

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P. Jogues en 1654, et s'établit au milieu d'eux. L'année suivante, 1655, les PP. Chaumont et Dablon allèrent commencer la mission des Onontagués, l'une des cinq nations qui occupait, à quelque cent milles du fort Orange, le centre de la confédération iroquoise, au sud du lac Ontario. Cette œuvre d'évangélisation commenca sous les meilleurs auspices. Une chapelle fut construite avec tant d’ardeur et par tant de gens qu'elle fut achevée en un jour. Ce jour-là même, on y baptisa un catéchumène. « Dès lors. les missionnaires firent toutes leurs fonctions avec la mème liberté que s'ils eussent été au milieu de la colonie, et ils rencontrèrent bien des cœurs dont l'Esprit-Saint avait pris possession. »

En 1656, cinquante Francais furent choisis pour aller former un établissement chez les Onontagués. Le sieur Dupuys, officier de la garnison, leur fut donné pour commandant, et les PP. Fremin, Mesnard et Dablon furent désignés par le P. Lemercier, qui devait lui-mème les accompagner, pour fonder la première Église iroquoise.

Les Français. bien accueillis par les Onontagués, se décidèrent à s'établir au milieu d'eux. Malheureusement, l'argent manquait à la colonie de la Nouvelle-France et l'on omit l'érection d'un fort. Ce fut ce qui perdit l'entreprise.

Le 2% juillet 1656, il se tint un Conseil général où le P. Chaumont parla avec beaucoup d'éloquence de la religion chrétienne. Le mème jour, les députés du canton de Govogouin vinrent demander un missionnaire, et on leur accorda le P. Mesnard.

En 1657, le P. Chaumont alla visiter le canton des Tsonanontouans, Lout à fait à l'ouest de la confédération iroquoise. Là encore les Hurons captifs avaient répandu les semences de la foi, et, par leurs bons exemples, disposé beaucoup d'intidèles à recevoir les lumières de l'Évangile.

« Le P. Mesnard eut encore plus de suceës dans les cantons de Goyogouin et d'Onevouth. Dès la première année, il conféra le baptèéme à 400 personnes. IV avait tout lieu de se promettre une plus abondante moisson: mais les desseins de la Providence sont impénétrables : dans le temps qu'on croyait pouvoir compter sur ces sauvages. ils échappèrent à la grâce, et la colonie avait à peine eu le temps de respirer.

qu'elle se trouva replongée dans toutes les horreurs d'un:

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guerre où il avait tout à craindre pour elle, et absolument rien à gagner (1). »

(Quoi qu'il en soit, les cinq nations iroquoises avaient recu les apôtres de la vraie foi, et dans toute la partie supérieure de l'État de New-York, qui n'offrait pas alors l'attrait de nos florissants diocèses modernes, l'Église avait recueilli, avec le sang des missionnaires francais, les premiers fruits de la chrétienté naissante americaine.

En 1658. les Francais établis au milieu des Onontagués evacuèrent leur canton, où mieux. prirent la fuite, et les missions iroquoises furent momentanément abandonnées,

En 1661, à l'automne, on recut, à Québec, du P, Lemoyne, des lettres datées d'Onontagué. Cet intrépide missionnaire, üprès avoir couru les plus grands dangers de la part des autres nations iroquoises, était arrivé dans ce canton où un chef du nom de Garakonthié, devenu célèbre dans la suite par son génie, sa franchise, son amitié pour les Francais et sa conversion. lui tit une réception magnifique.

« Garakonthié », dit Charlevoix. « n'avait de sauvage que la naissance et l'éducation : avec toutes les bonnes qualités qu'on ne peut s'empêcher de reconnaitre dans sa nalion, il avail un excellent naturel. beaucoup de douceur, un génie supérieur et beaucoup de droiture . ses belles actions à a guerre el sa dextérité à manier les esprits dans les conseils lui avaient acquis un grand crédit dans sa nation : et le plus ordinaire emploi qu'il en fit toujours fut d'empêcher les résolutions violentes et de ménager la paix avec les Francais Qu'il aimait sincèrement : il leur avait donné une grande prenve de cet attachement en retirant des mains des \gnier un grand nombre d'entre eux. et tous ceux qui élaient actuellement captifs dans son canton et dans les autres Tui avaient obligation de la vie (2). »

Le P. Lemoyne, qui valut à lui seul plus d'un régiment pour la défense de la Nouvelle-France. harangua le grand conseil tenu après son arrivée chez Les ( nontagueés, fit rendre dé suite la liberté à neuf Francais. avec la promesse que

tous les autres seraient également délivrés. renoua les nége-

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ciations pour la paix et obtint qu'une ambassade se rendrait, au plus tôt, à Montréal, pour y rencontrer le gouverneur général, M. d'Avaugour. Garakonthié en fit partie.

En dépit des hostilités qui se continuèrent pendant le voyage des ambassadeurs à Montréal, le P. Lemoyne exercait librement son ministère dans le canton d'Onontagué. « Ce n'est pas qu'il ne s'aperçüt bien, d'abord, que tous les esprits n'étaient pas également bien portés à la paix : mais il crut devoir dissimuler, et cette conduite lui réussit, »

Pendant que le major de Montréal et 26 Français tombaient sous les coups des Onontagués, aux environs de Ville-Marie, trois des cantons ratifièrent le traité conclu à Montréal et tous les prisonniers français furent rendus au P. Lemoyne, qui les conduisit en cette ville.

Sur ces entrefaites, il y eut de grands tremblements de terre qui jetèrent l'épouvante chez les colons et les sauvages. Les Anglais s'emparèrent des possessions hollandaises et devinrent les voisins immédiats des Iroquois, € ce qui changea entièrement la situation dans laquelle se trouvaient ces barbares. et devint la cause d’une bonne partie de ce que nous avons eu à souffrir, depuis ce temps-là. de l'insolence de celle palion (D) ».

En 166%, Le vice-roi de la Nouvelle-France, M. de Tracy, tit construire trois forts pour empécher les déprédations des lroquois. Le premier fut placé à l'endroit même où avait été celui de Richelieu, à l'embouchure de la rivière du même nom : le deuxième au pied des Rapides : le troisième un peu plus haut. Ces forts recurent les noms de Sorel, Chambly et Sainte-Thérèse.

Cette mème année, Garakonthié vint à Québec avec des députés de son canton, ceux de Grovogouin et de Tsonnon-

n : ils tirent de beaux présents à M. de Tracy et l'assurent de ia parfaite soumission des trois cantons.

ils n'en fut pas de mème des Agniers et des Onneyouths. et il fut décidé de porter la guerre dans leur pays. Les Onneyouths, alarmés des préparatifs qui se faisaient contre eux, se sourmirent: le canton des Agniers fut envahi par M. de Courcelles.

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Pour la première fois depuis Champlain, les armées françaises allaient chercher chez eux ces farouches guerriers qui, durant un demi-siècle, n'avaient cessé de porter chez leurs voisins la désolation et la mort. Les froquois n'attendirent pas les soldats de M. de Courcelles : ils s'enfuirent dans les bois. Leurs villages furent brûlés, leurs provisions détruites, el ils apprirent à connaitre les inconvénients de la guerre, quand elle n'a pas lieu en pays ennemi.

En 1666, une seconde expédition, sous les ordres de M. de Tracy, composée de 600 soldats du régiment de Carignan et d'un pareil nombre de Canadiens et de cent sauvages. acheva de ruiner le canton des Agniers. « On découvrit des magasins creusés dans la terre, tellement remplis de gre'n qu'on aurait pu en nourrir la Colonie pendant deux ans. »

Cette double invasion, destinée à donner une bonne lecon aux Iroquois, obtint l'effet voulu. Les Agniers et les Onneyouths jugèrent enfin que le parti le plus sage était de s'accommoder avec les Français. « Peu de temps après le départ de M. de Tracy, ils envoyèrent à M. de Courcelles des députés qui firent leur soumission à ce général et lui cemandèrent des missionnaires. »

« Il leur obtint cette grâce, quoiqu'on ne l'eût pas encore faite aux autres cantons, et le choix tomba sur les PP. Bruyas et Frémin. Le P. Garnier, qu'on envoya peu de temps après à leur secours, était allé visiter les chrétiens d'Onontagué : Garakonthié le retint, lui bâtit une cabane et une chapelle, el lui fit promettre de ne point sortir de son canton qu'il ne fût lui-mème de retour de Québec, où il s'en allait demander des missionnaires pour son propre canton et celui de Govogouin. Il partit, en effet, et revint avec les PP. de Corheil et et Milet (1). »

Un nombre considérable d'Iroquois s'étant établis à l'extrémité occidentale du lac Ontario (dans l'État de New- York), l'évèque de Pétré, Mgr de Laval, arrivé au Canada en 1639, leur envoya deux prètres, Messieurs de Fénelon et Trouvé.

Ainsi, en 1668, à l'exception du canton des Tsonnontouans, la nation iroquoise tout entière avait ses missionnaires,

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