CHAPITRE VII
Les missions de l'Ouest. — Le P. Mesnard chez les Outaouais. — Son arrivée dans le Michigan, — I1se rend dans le nord du Wisconsin. — Sa mort mystérieuse. — Le P. Allouez le remplace. — Ascendant extraordinaire de ce missionnaire sur les sauvages. — Obstacles à la conversion des Indiens. — Après un voyage à Québec, il revient avec le P. Nicolas aux missions de l'Ouest. — Allouez s'avance à Green Bay.— Réunion des délégués de la plupart des peuplades de l'Ouest au Sault-Sainte-Marie. — Leur soumission au roi de France. — Vers le même temps, le nord du Maine est reconnu possession française. Les PP. Allouez et Dablon visitent les Mascoutins entre la rivière Wisconsin et l'Illinois. — Allouez se rend chez les Outagamis ou Renards, malgré les sinistres prédictions de ses amis, les Mascoutins.
Pendant que la lutte se poursuivait entre les Iroquois et les peuplades alliées des Français, les missionnaires continuaient leur apostolat, au prix de mille dangers et des plus grandes fatigues. Ils durent s'éloigner de plus en plus pour suivre les débris épars des Hurons, des Algonquins et des autres nations qui fuyaient la cruauté de l'ennemi commun.
Le P. Mesnard, parti en 1660, à la demande des Outaouais qui, après avoir laissé les rives de la rivière qui porte leur nom, habitaient alors les bords du lac Supérieur, se rendit sur les rives méridionales du grand lac où deux aventuriers français l'avaient précédé peu de temps auparavant. Ce missionnaire fut traité comme un esclave par ses guides et eut tout à souffrir de ses farouches compagnons. Il passa l'hiver dans le haut Michigan, sur le bord d'une petite anse du lac Supérieur, qu'il appela Sainte-Thérèse, parce qu'il y arriva le 15 octobre, jour où l’on célèbre la fête de cette sainte. « Il y trouva quelques chrétiens de diverses nations qui l’occupèrent assez, et il augmenta leur nombre de quelques âmes prédestinées, pour le salut desquelles il lui parut que la Providence divine l'avait condit dans ces déserts. »
Malgré la conduite édifiante de quelques Français qui l'avaient accompagné (1), en dépit de son zèle, le P, Mesnard eut à gémir sur l'endurcissement des Outaouais, qui refusaient de se convertir, dans la crainte d'attirer sur leur nation les malheurs dont les Hurons avaient été accablés et qui, de plus, tenaient à la polygamie, fort en usage parmi eux.
« Après plus de huit mois de séjour dans un lieu si triste, el où il n'avait guère vécu que de glands et d'écorce d'arbres pilés avec un peu d'huile pour tout assaisonnement, il fut appelé par des Hurons qui s'étaient établis dans l'ile Chagouamigon ou de Saint-Michel. I1se mit en route, le 13 juin 1661, avec un très saint homme, nommé Jean Guérin, qui, depuis vingt ans, était au service des missionnaires. Après avoir parcouru une ceni :ine de milles, toujours sur les bords du lac Supérieur, il était sur le point d'arriver chez les Hurons, quand il s’égara dans la forèt et ne reparut plus. On n'a jamais pu savoir ce qu'était devenu le P. Mesnard. Son sac fut trouvé, quelque temps après, entre les mains d'un sauvage qui ne voulut pas dire de qui il l’avait eu: et, au bout de quelques années, sa soutare et son bréviaire furent reconnus dans une cabane de Sioux, qui leur rendaient une espèce de culte en leur présentant dans leurs festins de tous les met, qu'on servait (2). »
Le P. Mesnard est le premier des pionniers du Michigan et du Wisconsin. Pauvre missionnaire, il traversa ces régions qui devaient plus tard étonner le monde par la richesse de leurs mines de fer et devenir le grand facteur de la richesse et de la puissance américaine. Son corps git quelque part dans un humble recoin du nord du Wisconsin: mais l’histoire, qui sait reconnaître le mérite des héros de la civilisation et de la foi, conserve son souvenir comme l’un des plus purs el des plus modestement glorieux.
Cependant, les Outaouais étaient retournés à Québec, quelques années plus tard, et avaient demandé pour la troisième fois des missionnaires. Il semblait difficile d'acquiescer à leur demande, étant donné le triste sort du P. Mesnard et celui non moins tragique du P. Garrevn, tué par les
@) A cette époque, un grand nombre de laïques se .raient à l'apostolat sous la direction des missionnaires, (2) CnanLevoix.
Iroquois, en 16:56, au moment où il se dirigeait vers leur pays. Malgré tout, le zèle apostolique triompha, et le supérieur sénéral des missions consentit à leur envoyer le P. Claude Allouez qui s'offrit à suivre ces barbares.
Avec lui, nous allons voir s’élargir le champ des découvertes dans des régions à peine soupçonnées ou dont on n'avait que de vagues, très vagucs notions. Cet infatigable jésuite, qui joignait au courage le zèle d’un François Xavier, prépara la voie aux illustres découvreurs de l'Ouest et du Mississipi : La Salle, Joliette ct Marquette.
Il ne fut guère mieux traité par les Outaouais que son prédécesseur. Comme le P. Mesnard, il constata leur grossièreté et leurs superstitions. Le 1°" septembre 1668, il arrivait au Sault-Sainte-Marie, où il ne s'arrêta point, et employa tout le mois de septembre à parcourir la côte sud du lac Supérieur, «où il rencontra plusieurs chrétiens baptisés par le P. Mesnard qui furent charmés de le voir et qu'il captiva dans la foi (x) ».
Le premier octobre, il arriva à Chagouamigon. « Il fut reçu », dit Charlevoix, « dans une grande bourgade où l’on comptait au moins 800 guerriers de différentes nations. Il commença par y bâtir une chapelle qui fut bientôt fréquentée par un assez bon nombre de prosélytes. »
Il y eut, à cet endroit, une grande assemblée de dix à douze peuplades qui entendaient toutes la langue algonquine. Le P. Allouez, qui savait fort bien cette langue, fit un long discours sur la religion chrétienne. Il parla d'une manière vive et pathétique, mais proportionnée à ses auditeurs, et obtint un véritable succts oratoire. Le seul fruit qu'il retira. hélas! de son éloquence fut des applaudissements. Les sauvages de ce pays, enclins à la superstition et même à l'idolâtrie, n'étaient pas encore prèts à recevoir avec profit la parole de Dieu. D'ailleurs, il y avait dans leurs mœurs dissolues, chez les Outaouais surtout, un obstacle sérieux au progrès du christianisme. Le culte rendu par ces Indiens à une divinité imaginaire qu'ils se représentaient comme un animal extraordinaire, « aboutissait presque toujours à des festins, des chants, des danses, des débauches, des obscénités, où
(1) Cnantevorx,
rien n'était voilé. La polygamie, la dissolution des mariages, le libertinage dans les deux sexes, régnaient parmi ces barbaresà un tel point que, bien Din d’avoir honte de ces excès les plus criants, ils y avaient mème attaché une idée de religion (1). »
Le missionnaire rencontra encore à Chagouamigon un grand nombre de Hurons chrétiens dont la foi s'était altérée, par suite ‘le leur commerce avec les infidèles, et qui laissaient surtout grandement à désirer sous le rapport des mœurs. Le bon Père travailla à les remettre dans la bonne ; voie et y réussit.
Les habitants des iles, que le P. Charlevoix désigne sous le nom de Poutéouatamis, vinrent, au nombre de 300, ren-
contrer le P. Allouez. Tous le charmèrent par leur douceur et leur docilité : aussi les instructions qu'il leur fit ne furent pas stériles. Un vieillard de près de 100 ans qui les accompagnait et qui avait toujours été verlueux, au point de passer aux yeux de ses compagnons pour un homme divin, tomba malade à Chagouamigon. Ses deux filles, qui avaient été des plus assidues aux instructions du missionnaire, l’engagèrent à se faire instruire. Il y consentit, reçut bientôt le baptème et mourut dans les conditions les plus édifiantes.
La réputation du P, Allouez se répandit bientôt au loin et l'on vit arriver, à l'endroit où il avait établi sa mission, les Outagamis de la rivière aux Renards, les Saxis des bords occidentaux du lac Michigan et les Illinois qui habitaient le L'rritoire compris entre l'Ohio, le Wabash et le Mississipi. Les Sioux de l'extrème-ouest vinrent aussi, en pelit nombre, rencontrer le grand prédicateur de la prière. « Ils firent entendre au missionnaire que leur pays était à l'extrémité du monde, vers le nord, Au couchant, ils avaient pour voisins les Karesis, au-delà desquels ils disaient que la terre est coupée et qu'on ne voyait plus que de l’eau puante: c'est ainsi qu'ils désignaient l'eau de mer (2). »
Après une excursion de 500 lieues chez les Nipissings, le P. Allouez se joignit à un grand convoi d'Outaouais qui allaient porter leurs pelleteries à Montréal: de là, i! se
G) CHanzevoix, vol. 1. p. 394.
(2) CnARLE VOIX.