CHAPITRE PREMIER
Verrazano et François [‘. — Arrivée du navigateur floreniin en vue des côtes de la Caroline du Nord. — Diverses entrevues avec les indiens. New-York... Block.Island et Newport. — Verrazano longe les côtes de la Nouvelle-Angleterre. — 11 visite les provinces maritimes canadiennes, Terre-Neuve, et repasse en France. — Explorations de Champlain en 1604, 1605 ct 1606 sr les côtes du Maine et du Massachusetts : Boston, Plymouth, Cape-Cod, Nantucket ct Martha's Vineyard,
A l'époque ou commence notre récit, trente ct un ans après la découverte du Nouveau-Monde, par Christophe Colomb, l'Amérique du Nord avec ses lacs, ses fleuves géants, ses forêts, ses prairies et ses peuplades belliqueuses, était encore inconnue, ou à peu près, de l'Europe. La partie septentrionale surtout, à l'exception de Terre-Neuve et, peut-être, du Cap-Breton, était totalement ignorée du vieux monde.
Il est possible, néanmoins, que des pêcheurs normands ou bretons se soient approchés des côtes de la Nouvelle-Angleterre au commencement du xv° siècle. Une tempète, une crreur de course, une simple curiosité de marins aurait sufli pour les porter à franchir les quelques centaines de milles qui séparent les bancs de Terre-Neuve des rives américaines. Toutelois, ces découvertes dues beaucoup plus au hasard qu'à un dessein bien arrc!é, supposant qu’elles aient eu lieu, restent problématiques te de preuves suffisantes : elles n'eurent, dans tous les ‘ucun retentissement en Europe.
Ces hardis marins qu: ‘naient, dès 1504, fure la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve, n'avaient qu'un but dans leurs périlleuses excursions : remplir leurs ivires du précieux comestible des jours d’abstinence et retourner, au premier bon vent, dans leur pays. Pauvres, ignorants pour la plupart, ils n’attachaient qu'une importance très secondaire aux conquèles géographiques qui passionnaient déjà l'opinion en Espagne et au Portugal, et, fussen'-ils débarqués,
comme il est très probable, sur les côtes du Maine, du Massachusetts ou de New-York, ils n'auraient nullement songé à conserver le souvenir de leurs découvertes ni d'en attester le fait par des écrits. Ces sortes d'entreprises, connues sous le nom de voyages de découvertes, n'avaient lieu d'ordinaire que sur l'initiative d'un souverain. Le capitaine, revêtu de sa dignité par le roi, av it pour mission officielle de découvrir de nouvelles terres et d'en prendre possession au nom de son maitre. Les pècheurs terre-neuviens n'avaient pas un tel mandat, et, par conséquent, ne se préoccupaient nullement du vaste continent dans les eaux duquel ils faisaient, depuis nombre d'années, des pèches merveilleuses.
Bref, en 1523, si l'on était fixé sur quelques-unes des découvertes accomplies par les Espagnols et les Portugais dans l'Amérique du Sud et autour du golfe du Mexique, il n'était pas encore question de ces vastes régions où plus tard devait se développer la grande république américaine. Cet immense pays dormait son sommeil plusieurs fois séculaire, et n'attendait que le coup de baguette d'un messager du vieux monde pour se réveiller et livrer à la civilisation ses ressources inépuisables et ses richesses d'une inestimable valeur.
Quel fut l'instigateur du pre”.ier voyage marilime aux côtes américaines ? Quel fut le navigateur fameux qui, le premier, foula de ses pieds le sol des États-Unis et put jeter au monde civilisé, fatigué de luttes et souvent d'oppressions, ce cri libérateur : — « Le pays de la liberté est découvert ; allez-y vous tous qui souffrez et qui peinez: la paix et mème la richesse vous y attendent. »
L'un est François I, roi de France, et l'autre, comme l'indique le monument qui s'élève en face de la statue de la Liberté, sur la Zattery Place de New-York, est Jean Verrazani ou Verrazano, navigateur florentin au service de la couronne de France.
« Pourquoi », dit un jour le premier, en parlant des rois d'Espagne, du Portugal et d'Angleterre, « ces princes se partageraient-ils paisiblement le Nouveau-Monde? J'aimerais à voir la clause du testament d'Adam qui leur donne l'Amérique. »
François Le ne s'en tint pas à ces paroles. En 1593, il fit préparer une expédition pour reconnaitre les côtes de l'Amé-
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rique septentrionale, et Jean Verrazano fui chargé de commander les vaisseaux destinés à faire ce voyage.
La petite flotte composée de quatrs navires partit vraisemblablement de Dieppe, dans l'autom : de 1523, et se dirigea lout d'abord vers les côtes des Pays-Bas, alors soumis à à l'Espagne : mais, comme elle s'avançait vers le nord, une tempête l'assaillit et forca deux de ses vaisseaux, le Yormand etle Dauphin, à se réfugier dans un port de la Bretagne. Le sort des deux autres n'est pas connu. Ayant réparé leurs avaries, le Vormand etle Dauphin reprirent la mer et croisèrent quelque temps sur les côtes de l'Espagne.
Les instructions de Verrazano lui prescrivaient tout d'abord d'attaquer les bâtiments espagnols. C'est pourquoi il s'attarda quelques mois dans les eaux européennes, N'ayant fait aucune rencontre de l'ennemi, le navigateur florentin songea à suivre la deuxième partie de ses instructions, qui lui enjoignait « d'aller découvrir des terres neuves audelà de l'océan (1) ».
Verrazano partit le 15 janvier 1524 de l'ile Madère avec un seul vaisseau, le Dauphin, cinquante hommes et des provisions pour huit mois. La tempète le mit de nouveau à deux doigts du naufrage. Pendant plusieurs jours, il eut à latter contre les fiot< eourroucés de l'Océan, alors si peu fréquenté, et sur lequel planaient encore le mystère et l'inconnu !
Après {9 jours de navigation, de l'est à l'ouest, il découvrit «un pays qui », dit-il, «n'avait été visité par personne avant lui » et qu'il reconnut pour être hahuté, par des feux allumés sur Île rivage,
Quelle était cette partie du Nouveau-Monde entrevue, la nuit, par le capitaine florentin, à son arrivée en Amérique ? Une terre sauvage, à n’en pas douter, au-delà de laquelle s'étendaient de vastes régions inexplorées. Mais encore ? « C'était », dit Ferland, « les rivages de la Caroline, vers le trente-quatrième degré de latitude : à peu près à l'endroit où se trouve maintenant siluée la ville de Wilmington. »
L'historien américain William Cullen Bryant, se basant sur la course de Verrazano, de l'ile Madère à l'ouest sans
(1) Rauvusio, vol. HE,
trop dévier vers le nord, dit aussi que ce navigateur dut arriver en vue des terres américaines par le trente-quatrième degré parallèle qui est approximativement la latitude du cap Fear. De là, le capitaine florentin mit le cap au sud et courut 50 lieues dans celle direction afin de trouver un bon havre ; mais, ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il revint vers Je nord et mouilla en mer, à une courte distance de la rive.
Une chaloupe fut mise à flot et se dirigea vers le rivage où se trouvaient réunis un grand nombre de naturels : les Américains de cette époque reculée.
« Laissons », dit Ferland, « Verrazano lui-même raconler son entrevue avec les habitants du pays. » — « Nous voyant approcher, ils s'enfuirent ; puis ils s'arrètèrent, et nous regardaient avec étonnement. Étant rassurés par nos gesles, quelques-uns descendirent jusqu'à la mer, semblant se réjouir et admirer nos habits et la blancheur de notre peau: Ils nous indiquèrent par signe le lieu où nous pourrions plus facilement débarquer, el nous invitèrent à partager leur nourriture. Ces peuples sont nus, à l'exception des parties du corps que la décence enseigne à cacher. et qu'ils couvrent de peaux retenues avec des liens de foin. Jusques sur leurs genoux tombent des queues de différentes bètes, aussi atlachées à la ceinture. Quelques-uns portent des guirlandes formées de plumes d'oiseaux. Ces gens sont d'une couleur rousse, et ressemblent assez aux Sarrasins ; leurs cheveux noirs et épais son portés courts et noués en queue sur la nuque. Leurs membres sont bien formés ; leur stature est moyenne et peut-être plus élevée que la nôtre; ils ont la poitrine large et les bras vigoureux. Il n'y a rien de difforme dans leur personne, si ce n’est que leur visage es large, el encore tous ne l'ont pas tel. Ils sont agiles et bons coureurs, autant que nous avons pu €n juger par l'expérience. Par ces deux qualités, ils ressemblent aux peuplades de l'Orient et surtout à ceux qui habitent les parties les plus reculées de la Chine. »
Il décrit ensuite le pays qu’il trouva fort beau : « une terre verdoyante, émaillée de fleurs ; des roses, des violettes et des lis s’épanouissant partout dans des plaines arrosées par plusieurs lacs. Enfin, beaucoup de gibier et une quantité d'oiseaux au riche plumage et au chant magnifique. »
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Quel était ce pays merveilleux où Verrazano aborda ? Quels étaient ces sauvages? Nous en sommes réduits aux conjectures. Toutefois, il n'est pas téméraire de supposer qu'il est ici question de la Virginie et de quelqu'une des tribus des Powhatans.
« Peu de jours après, comme il continuait à suivre la côte; il voulut distribuer des présents à une bande de sauvages rassemblés sur le rivage. Il chargea un jeune matelot, bon nageur, de leur porter quelques colifichets. Celui-ci, ne se fiant pas trop à leurs dispositions, lança de loin les présents vers la terre et s’empressait de retourner vers le vaisseau, lorsqu'une vague le jeta contre les rochers. Les naturels, le voyant à demi mort, le prirent et le portèrent à une petite distance de la mer. Plus cffrayé qu'auparavant, il commença à crier de toutes ses forces ; de leur côté, les sauvages criaient encore plus fort, afin de l'encourager. Ils l’étendirent au soleil, et l'examinèrent avéce curiosité, pendant que d'autres attisaient le feu et faisaient sécher ses habits. Ses compagnons qui, du vaisseau, voyaient tout ce manège, craignaient qu'ils ne le fissent rôtir pour le manger, et lui-même le craignait encore davantage. Quand il eut recouvré ses forces, les sauvages lui prodiguèrent des marques d'amitié et le conduisirent au rivage. Après qu'il se fut jeté à la mer, ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu’il eût rejoint le vaisseau (1). »
Poursuivant sa route vers le nord, le Dauphin, après avoir contourné le cap May. et suivi à distance les plages sablon- .neuses du New-Jersey, vint enfin mouiller dans une profonde rivière « dont les eaux s'écoulaient vers la mer en suivant un 1 bordé de hautes collines. Une chaloupe, mise à la mer, reconnut que cette rivière s'élargissait au point de former un lac ».
Cette prétendue rivière était le bras de mer qui s'étend entre l'ile Staten et les falaises de Long-Island : ce lac, le port de New-York !!
Que les marins de François le aient admiré le site imposant de l’une des plus belles rades du monde, nous n'en doutons pas. Mais qu'ils se soient imaginé que ce pays Sauvage, alors dans toute la splendeur de la végétation printanière, que
Gi) FerLAND : Histoire du Canada, avant-propos. p: 14°
celte terre basse, surtoui, émergeant à peine de la surface liquide, deviendrait un jour la métropole industrielle et commerciale des deux mondes ; que les quelques Indiens étonnés, qui les contemplaient sur la grève, seraient remplacés, quelques siècles plus tard, par au-delà de cinq millions d'habitants de la race blanche : que leurs misérables huttes d'écorces, entin, céderaient la place à ces gigantesques constructions dont les toits se perdent dans les nues: nous en doutons fort. Il aurait fallu être prophète pour scruter ainsi l'avenir et, encore, une telle prophétie eût «lors semblé bien invraisemblable.
Cependant, la violence du vent obligea Verrazano à laisser l'entrée du port, où son navire était en danger, et à reprendre la haute mer. Il abandonna avec regret cette « région si commode et si belle, et dont les collines semblaient recéler les minéraux les plus précieux » : puis il se dirigea vers l'est.
Après une navigation de cinquante lieues, une ile de forme triangulaire, très probablement Zlock-1sland, s'offrit à ses regards ; puis il rentra dans une baie, où il passa quinze jours.
La description de l'entrée de cette rade et du rocher qui s'y trouve au milieu, la largeur de ce bras de mer, l'étendue de la baie, deux lieues, et les cinq iles qui s'y rencontrent : tout cela, contenu dans la relation du navigateur florentin, concorde parfaitement avec la Narragansett-B y. 1 nous fait croire que les marins francais se trouvaient non loin de l'emplacement de Newport. La latitude de ce lieu, dit Verrazano, était de {1° fo. C'est tout juste, ou à peu près, celle de la fameuse ville d'été des millionnaires américains.
Verrazano trouva l'endroit agréable au-delà de toute expression. Des arbres fruitiers étalaient leurs fleurs : on était au mois de mai, et le pays, couvert de riches forêts, regorgeait de gibiers et d'animaux de différentes espèces. Il donne une description des cabanes indiennes construites en bois grossier, recouvertes de paille : mais il ne fait nullement meniion de la fameuse tour normande qu'on y voit de nos jours, et qui serait, au dire de certains archéologues américains, de beaucoup antérieure à la découverte de l'Amérique par Colomb.
Verrazano reprit son voyage d'exploration le long des côtes
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