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CHAPITRE XIV

La guerre de Sept ans. — Singulière politique de la France. — La Pompadour. — Plan de défense au commencement de cette guerre. — Déportation des Acadiens, — Le général Braddock envahit la vallée de l'Ohio. — Bataille de Monongahéla. — Appréciation de cette défaite anglaise par Washington. — Le baron de Dieskau repoussé au lac Saint-Sacrement. — Résultats inespérés de la campagne de 1555-1556. — Prise du fort Oswégo. — Nouvelle défaite des Anglais dans l'Ohio. — Le coup de mousquet de Washington sur les institutions du moyen âge. — Cette deuxième campagne favorable à la France. — Le Canada aux mains des agioteurs véreux. — Merveilleuse campagne de 1553. — Prise du fort William Henry. — Conduite barbare des sauvages.

La guerre qui eut lieu en Amérique entre la France ct l'Angleterre, de 1555 à 1560, est racontée dans ses moindres détails par les historiens du Canada. Nous y renvoyons nos lecteurs, nous contentant de leur signaler ici la partie de ce drame qui se déroula sur le sol américain. Ce drame, ai-je dit? Car c'en est un et des plus empoignants que celte lutte inégale qui va s'engager entre un peuple déjà fait et une poignée de colons qui n'ont que leur bravoure et leur énergie pour les rendre redoutables.

Chose étonnante, pendant que l'Angleterre, maitresse de ia mer, continuait de masser ses troupes en Amérique, et se préparait à faire la conquête du Canada, la France oubliait la guerre contre l'Angleterre, la seule importante, la seule où elle eût été provoquée, et dirigeait ses principales forces ‘ers le nord de l’Europe, abandonnant à peu près à elles seules ses vastes possessions de l'Amérique septentrionale.

La Pompadour, alors toute-puissante, flatiée de recevoir des lettres de Marie-Thérèse d'Autriche, où celle-ci l'appelait « ma chère amie », l'avait voulu ainsi, et, à l'instigation de sa maitresse, Louis XV venait de se mettre sur les bras ‘ne guerre continentale avec la Prusse, quand il lui aurait

fallu toutes les forces de son royaume pour se défendre contre ses puissants voisins d'Outre-Manche.

La Révolution, qui ébranlera plus tard le trône séculaire des Bourbons, remonte, dans ses causes, à cette époque néfaste qui vit les destinées d'un peuple, que dis-je, d’un monde, sacrifiées aux beaux yeux d'une femme publique.

Toutefois, « pendant que Sardanapale régnait sur le trône de saint Louis », les quatre-vingt mille Francais de l'Acadie, du Canada et de la Louisiane, mus par un mème sentiment de patriotisme et d'héroisme, s'apprètaient à défendre, au prix de leur sang, le drapeau fleurdelisé dont la mère patrie leur avait confié la garde.

Malgré sa faiblesse, « la France, donnant encore des signes de son ancienne supériorité dans la conduite des affaires militaires, avait porté loin du centre du Canada sa ligne défensive, de manière à obliger l'ennemi à diviser ses forces. L'isthme étroit de l'Acadie, la vallée inconnue et sauvage de l'Ohio, les gorges montagneuses du lac Saint-Sacrement (1), tels furent les théâtres qu’elle choisit pour les opérations de ses soldats, les champs de bataille, séparés par de longues distances, où elle retint les nombreuses armées de l'ennemi durant cinq ans, sans pouvoir être forcte, et où elle leur fit essuyer les plus sanglantes défaites dont l'Amérique eût encore été le témoin (2). »

Les premières opérations militaires eurent lieu en Acadie, où les colonels Monckton et Winslow, à la tête de deux mille trois cents hommes, emportèrent facilement les forts de Beauséjour et de Gaspareaux doni le premier seulement pouvait offrir une faible résistance.

L'évacuation de l'Acadie laissait à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui portaient le nom de neutres. et qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leur terre natale ni à oublier la France. Sur quinze à dix-huit mille Acadiens qu'il y avait dans la péninsule au commencement de leur émigration, en 1748, il en restait environ sept mille les autres étaient allés s'établir au nord de la baie de Fund;

C'est sur cette population aux mœurs pures, qui a fourn

@) Lac Georges.

{2) GannraAv, vol, li, p. 220,

à Raynal un tableau si touchant et à Longfellow son poème immortel d'Ævangéline, que vint s'exercer la brutalité de Winslow et du capitaine Murray, qui ne firent, du reste, qu'exécuter les ordres du Conseil de Halifax.

Ain de punir ces pauvres gens de leur attachement à leur mère-patrie, de leur inviolable fidélité à la foi catholique et de leur refus de prèter le serment de test de forme hérétique, on les dépouilla de leurs biens et, après les avoir privés de la liberté, on les fit s'embarquer pèle-méle, au nombre de sepl mille, sue un grand nombre de navires qui les dispersé. rent comme un vil troupeau, sur toutes les rives des colonies américaines.

Ces malheureux, séparés de leurs femmes, de leurs maris, de leurs enfants, de leurs pères ou de leurs mères, allèrent à l'aventure dans un Pays inconnu, n'ayant d'autres ressources que la servitude ou l'aumône.

« Mille d'entre eux furent ictés dans le Massachusetts : quatre cent cinquante furent envoyés dans la Pensylvanie et débarqués à Philadelphie, où on Proposa de les vendre sils voulaient y consentir, Proposition qui fut rejetée avec indignation par les prisonniers, D'autres, envoyées dans la Géorgie et assez froidement recus, entreprirent de retourner dans leur pays. Mlusieurs étaient déjà arrivés à New-York el à Boston lorsqu'un ordre du général Lawrence les forca renoncer à leur projet (1). »

« D'autres furent emmenés en Angleterre où on les laissa manquer de tout...

«€ L'abbé Girard, qui appartenait aux missions étrangères, emmené captif avec la plus grande partie des Acadiens de sa paroisse, sur un bâtiment anglais, fit naufrage avec eux et les \it périr dans les flots au nombre de plus de quatre cents (2), »

Quelques-uns de ces exilés se réfugièrent en Louisiane. « C'est dans ce Pays, autrefois francais, qu'après tant de \icissitudes, ils se sont retrouvés comme en famille, Hs ont donné le nom d'Acadie à un canton de la Louisiane où ils se sont établis... Le Mississipi le baigne, et les habitants ont pour Voisins ceux de la Nouvelle-Orléans (3. »

&) Fete : Histoire du Canada, vol. H, p. 50, 0) L'abbé Brassien pe Bounsorne : Histoire du Canada, Vol, 1. Ü 65) Banni Manvois : Histoire de la Louisiane, p. 135%: .

Cet acte de barbarie, dont il n'y a pas d'exemple dans l'histoire des peuples civilisés, soulève une telle réprobation chez ceux qui ont la plus simple notion de l'humanité qu'il n'est pas nécessaire à l'historien de le juger. Laissons la conscience populaire prononcer le verdict, flétrir comme il convient les auteurs de ce noir attentat, et revenons à la guerre.

Tandis que les milices de la Nouvelle- Angleterre chassaient les Français de la Nouvelle-Écosse, les Anglais se préparaient à les attaquer dans l'Ohio et dans la Virginie.

Le général Braddock était parti de Cumberland à la tête d'une armée de deux mille soldats réguliers et de trois cents miliciens pour aller s'emparer du fort Duquesne où il savait trouver peu de monde. Apprenant que M. de Contrecæur altendait du secours, il laissa ses gros bagages sous la garde du colonel Dunbar et s'avanea avec douze cents hommes d'élite équipés à la légère, aussi rapidement que possible. afin de surprendre la place. Après une marche forcée le long de la rivière Monongakéla, il arriva, le 9 juillet 1759, dans une plaine, à trois lieues environ du fort Duquesne. Seule. ment, M. de Contrecæur, qui y commandait, lui avait préparé une réception à laquelle le général était loin de s’attendre. Sur son ordre, M. de Beaujeu. à la tête d’une poignée de Canadiens et de cinq cents sauvages, était venu à sa rencontre, avec l'intention de s'embusquer sur le versant di la colline qui terminait la plaine où se trouvait l'arme: anglaise.

Avant d'atteindre l'endroit qui lui avait été désigné, d Beaujeu se trouva tout à coup en face de l'avant-garde

uglaise commandée par le colonel Gage, « Moins troublé. ir celle rencontre imprévue que les Anglais, les Francais se couvrirent aussitôt d'ua feu très vif qui fit replier l'avant garde des ennemis. Ce mouvement rétrograde donna le tem! à Beaujeu de ranger son détachement en bataille : il placa le- Canadiens à cheval sur la route et déplova les sauvages d: chaque côté, de manière à former un demi-cercle. » Reven: de leur surprise, les Anglais se remirent en marche en « dirigeant vers le centre de cette ligne. Alo:: la bataille ser tagea avec une grande ardeur de part et d'autre. L'artille: des Anglais, poussée en avant, se mit de partie, mais |

fusillade des Canadiens et des sauvages fut si bien nourrie et si adroitement dirigée que le désordre ne tarda Pas à se mettre dans l'armée de Braddock. « Écrasés Par un feu meurtrier qui se reserrait de plus en pius autour d'eux, la confusion finit par se jeter dans les rangs des Anglais, tous les corps se trouvèrent désunis et mélés. Le tirant au hasard, tuaient leurs propres ofliciers et le rades. »

Presque s soldats, ‘urs Cama-

La défaite se changea bientôt en déroute, et alors les Canadiens et les sauvages fondirent sur l'ennemi la hâche et l'enfoncèrent de toutes Parts. Ce fut bientôt un sauve qui peut général parmi les Anglais, qui s'enfuirent dans la plaine, poursuivis vivement par les vainqueurs : beaucoup de luyards se noyèrent dans la Monongahéla, en voulant traverser cette rivière à la nage.

à la main

« Le carnage avait été sans exemple dans les annales de Ia suerre moderne. Près de huit cents hommes avaient été tués où blessés sur les douze cents qui marchaient sénéral Braddock : et de quatre-vingt-six avaient été tués et trente-sept blessés (1). »

Braddock, blessé à mort. ne survécul que défaite. De Beaujeu trouva la mort dans son triomphe,

Le colonel Washington qui prit part à ce combat écrivit « Nous avons été battus. honteusement battus par une :nce de Français qui ne songea nt qu'à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l'action. nous croyions nos forces Presque égales à toutes celles du Canada : dant, contre toute probabilité, nous avons été défaits et nous avons lout perdu (»). »

à la suite du ofliciers, vingt

quatre jours à sa poi-

el cepencomplètement Et c'était vrai : ils avaient perdu leurs bagages, leurs pro- \isions, quinze bouches à feu eUune quantité considérable d'armes et de munitions, la caisse militaire et les papiers du “enéral Braddock où les projets de l'Angleterre se trouvaient dévoilés, Le désarroi des vaincus fut tel que, sur le soir, ‘quand ils rejoignirent le colonel Dunbar qui Mille hommes sous ses ordres. ils commu lravenr à celte armée qui se déband

avait Pourtant niquerent leur it CN un moment, « L'ar-

D'OGARGEAU, citant Sparks.

+) Lettres de Washington à liolert Jackson,

ant 125

tillerie fut détruite : les munitions et les gros bagages, brûlés, sans que personne sût par l'ordre de qui, La discipline et le calme ne se rétablirent que lorsque les fuvards, harassés, éperdus, arritérent au fort Cumberland, ans les Apala-

ches (1). »

Le résultat de cette belle victoire, qui avait jeté la consternation dans les colonies anglaises, fut malheureusement atténue par la malencontreuse défaite du baron de Dieskan qui vint se briser contre les retranchements anglais du lac Saint- Sacrement avec quinze cents hommes. Cet homme présomp lueux, mais d'une grande bravoure, eut le tort de ne pas écouter les conseils de ses officiers qui connaissaient mieux la topographie des lieux et la manière d'y combattre, Cette tentative infructueuse coûta à la France trois cents combatlants et septou huit officiers. Dieshaun, blessé, tomba au pouvoir des Anglais.

Quant à ces derniers, qui avaient éprouvé deux déroutes successives avant de se voir attaqués dans leurs retranchements, leurs pertes furent encore plus considérables. L'assaut de leur redoute par les Français fut si furieux, que le colonel Johnson, leur commandant, à qui on reprochait de ne pas avoir su profiter de sa victoire en poursuivant l'ennemi répondit : « Que la manière dont les Francais les avaient attaqués leur avait imprimé ue telle terreur, que ses troupes se sentaient fort peu d'envie d'aller les inquiéter sur le territoire canadien (2). »

La nouvelle de la défaite de Dieskau causa au Canada une assez vive inquiétude : mais tel avait été l'effet du désastre de Braddock que, malgré leurs derniers succès, les soldats anglais se mirent à déserter en grand nombre, et l'entreprise contre le fort Saint-Frédérie et l'expédition de Shirley contre Niagara furent abandonnées. « La bride fut alors lâchée aux bandes canadiennes et sauvages : celles détruisirent plusieurs établissements anglais depuis la Nouvelle-Écosse jusqu'à la Virginie, »

Plus de mille habitants furent massacrés ou trainés en Ca ptivité, Les colons épouvantés allérent chercher un refuge dans

G) Guror : Vie, cor: espondas e verits de Washington. @) Mixor : Continuation of the History of Massachusetts l'a».

les provinces méridionales ou sur Les bords de la mer, Toutes les colonies anglaises étaient dans l'étonnement en voyant le résultat de la campagne. « Nous avions mis quatre armées sur pied, dit Minot ; nos côtes étaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen : nous n'altendions qu'un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France, Mais quel n'est pas notre désappointement ! Nous avons réussi en Acadie, il est vrai, mais Braddock a été défait : mais Niagara et Saint- Frédérie sont encore entre les mains des Frar ‘ais; mais les barbares ravagent nos campagnes, égorgent nos habitants : nos provinces sont déchirées par les factions et le désordre régne dans nos linances (1). »

Le résultat inespéré de la Campagne de 1:55 était du, remarquons-le bien, à une poignée de Canadiens, des enfants pour la plupart, et aux Sauvages alliés, parmi lesquels nous devons signaler les braves Abénakis qui firent des prodiges de valeur: tant il est vrai qu'il n'est rien de tel, sur un champ de bataille, qu'un peuple qui combat pour ses fovers et ses autels,

L'année suivante, la Campagne fat plus glorieuse encore.

En dépit des préparatifs des Anglais qui eurent vingt-cinq mille hommes sous les armes et des flottes nombrecses sur l'Océan, les Français, commandés par des officiers tels que Montcalm, Lévis, Bougainville et Bourlamaque, arrivés depuis peu au pays, tirent des prodiges de valeur et surent, non seulement neutraliser les forces ennemies triplement supéricures en nombre, mais encore prendre l'offensive,

Le fort Oswego, bàti sur la rive droite du lac Ontario, fut assiégé, pris el rasé par Montcalm, dans le courant de juillet Ce fait d'armes d'une excessive importance. accompli d'après les plans savamment combinés du gouverneur Vaudreuil, surprit Montcalm lui-même qui ne pouvait s'en expliquer la rapidité du succès. « C'est peut-être la première fois, qu'avec trois mille hommes et moins d'artillerie qu'eux, on à assiégé ix-huit cents qui pouvaient être promptement secourus par

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