LES RUINES DU FORT TICONDERAGA SUR LE LAC CHAMPLAIN — CARILLON
assez de ressources, sinon pour faire de nouvelles conquêtes, du moins pour défendre noblement ses propres possessions. Tel était, du reste, Faveugic.nent des détenteurs du pouvoir, à celle époque, qu'ils n'ont pas même soupeonné l'importance d'un pays qui devait plus tard étonner le monde par sa prospérité, D'ailleu s, le résultat était prévu à la cour de Versailles et l'on en prenait philosophiquement son parti. A la dernière lettre de Montcalm. adressée au ministre de la Guerre, ce dernier répondait qu'il ne devait pas espérer recevoir des troupes de renfort. « Outre, ajoutait-il, qu'elles augmenteraient la disette de vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage : et, comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent (1). »
Cette politique, qu'il nous répugne de qu: 'itier, à cause du sang qui coule dans nos veines, équivalait à un acte de cession et déliait les Canadiens de la fidélité qu'ils devaient à la France, Cependant, personne, au Canada, ne parlu de rendre les armes. « Le peuple héroïque de cette colonie avait encore du sang à verser et des sacrifices à face pour cle patrie d'où sortaient ses preniicrs habitants s'il y eut des paroles de découragement, elles partirent plutôt des rangs de l'armée que des rangs des colons. »
Au printemps de 1759, les postes avancés qui restaient à la France sur le territoire américain étaient les forts Sair! Frédéric et Carillon, situés à la tête du lac Champlain; le fort Machault, dans l'Ohio, sur l'Alleghany; les forts Niagara. Détroit et Presqu'ile, dans la région des lacs. Ainsi, à l'exception de la vallée supérieure de l'Ohio, le domaine de la France, peu avant la conquête, couvrait encore d'immenses régions, et ses deux grandes colonies, le Canada et la Louisiane, n'avaient pas cessé d'être rattachées l’une à l’autre.
‘1 Leïtres du marëchat de Beille-Isle, 19 fevrier 1559.
Nous allons vientôt voir, hélas ! tout cet échafaudage colo. nial, maintenu jusqu'ici par l'héroïsme, s'écrouler comme un simple château de cartes, le travail d'un sitele et demi de colonisation, de découvertes, ete., anéanti dans l'espace de quelques mois, et la France, qui avait fondé sur le territoire américain le plus bel empire qui fut jamais, céder le pas à l'Angleterre, sa rivale, replier son drapeau et repasser les mers, comme un mercenaire qui a fini sa tâche.
Devant l'invasion anglaise, qui eut lieu à trois endroits à la fois, en 1559, par le lac Champlain, Niagara et Québec, il fallut bientôt reculer. Bourlamaque évacua Carillon ex Sain!- Frédéric, à la fin de juillet, après en avoir fait sauter les lorlitications, et Niagara dut se rendre vers !e même tem: à la suite d'une longue et héroïque résistance.
Une première victoire remportée par Montcalm à Montmoreney, près de Québec, vint un moment ranimer les espérances du peuple canadien. Mais la malheureuse bataille des plaines d'Abraham,— 13 septembre, — sur le plateau même où s'élevaient les murs de la capitale, fit évanouir les dernières illusions. Le 17 septembre, le commandant de la garnison. M. de Ramsay, avant même qu'un seul coup de canon eni été tiré contre la ville, proposait une capitulation dont les articles furent acceptés, et le lendemain les troupes anglaises entraient dans Québec. « Ainsi la faiblesse d'un conseil de guerre, composé d'ofliciers subalternes, rendit irréparables les suites d'un échec qui aurait pu se réparer (D. »
M. de Lévis. qui arrivait de Montréal à marches forcées pour prendre le commandement de l'armée et porter secours à la ville menacée, apprit, à Saint-Augustin, la honteuse capilulation de Québec, ne lui restait plus qu'à prendr. ses quartiers d'hiver et à attendre les secours de la France
« Malgré la perte de leur capitale, que les Canadiens attribuaient à la trahison, « ces braves gens », dit Sismondi. «aussi francais de cœur que s'ils avaient vécu au milieu de la France », ne désespérèrent point quoique Québec eût été détruit par le bombardement : quoique les côtes de Beaupri l'ile d'Orléans et, sur la rive droite du fleuve, trente-six lieues de pays établi, contenant dix-neuf paroisses, eussent
(1) GARNEL.
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été dévastées, que les habitants de ces ‘ampagnes eessem perdu leurs maisons, leurs meubles, presque tous: 1:: be. liaux, et qu'ils fussent obligés, en retournant sur ;.urs ir ri « avec leurs femmes et leurs enfants, de s'y cabaner à ia tcon des sauvages : quoiqu'un grand nombre de families, faute de vivres, se vissent dans la nécessité d'émigrer vers les Trois Riviè et Montréal, les Canadiens ne parlèrent point de pose, + armes ; ils demandèrent à marcher encore au com-
bat: était l'opiniât:eté vendée, c'était la détermination indomptable de cette race, à le appartiennent une partie des Canadiens et dont *: oléon appréciait tant la
bravoure, le caractère et le dévouement sans bornes. »
Ce patriotisme invincible qui fait le fond du caractère canadien, cet amour indestructible de sa race, de sa langue et de sa foi qui survivra à la conquête et que nulle puissance humaine ne saura arracher aux fils du Canada amenèrent au camp de Lévis tout ce qui restait d'hommes en état de porter les armes, dans la Nouvelle-France, Des enfants et des vieillards vinrent s'enrôler, et le général francais se vit, au printemps de 1760, à la tête d'une armée de sept mille combattants. «Cette petite armée, composée en majeure partie de Canadiens, car on en avait fait entrer dans les régiments réguliers, fente de recrues européennes, c'était tot ce qui “eslait à la ‘: nee, à part les faibies garnisons dis-éminées “à et là, das ses vastes colonies en partie conquises, C'est su® ile que se concentraient alors toutes les espérances, por. elle que, de tous les coins du pays, montaient d'ardenles jsivres vers le ciel. »
D'aïleurs, telle était la vénération, le culte j'oserais dire, de la mère-patrie au Canada qu'on n'avait pas perdu l'espoir d'en être secouru. Le plan de la campagne de 1560 était simple : marcher sur Qnébee, battre les Anglais au lieu même de leur victoire de l'année précédente et attendre la flotte de secours que 1, France ne manquerait pas d'envoyer.
Le général de Lévis, après une proclamation adressée à ss troupes où il rappelait les glorieux souvenirs d'Oswégo, de William Henry et de Carillon, se mit en route, avec son armée, le 20 avril. Il s'avanca au milieu des + mpagnes couvertes de neiges ou de glace de la Pointe-au -Trembles
et vint traverser la rivière du Cap-louge à Lorelle, à deux
lieues du fleuve. S'aventurant ensuite, à travers les marais de la Suède, il atteignit, le 26, les hauteurs de Sainte-Foye où il trouva un fort détachement d'Anglais pour lui en disputer l'abord. Après de sérieuses escarmouches, sous une pluie battante, il réussit, le lendemain, à prendre position, aux environs du village Sainte-Foye, à une faible distance de Québec.
C'est là qu'eut lieu, le 28, le dernier triomphe de la France en Amérique. Celle célèbre journée vit la déroute complète du général Murray, qui perdit quinze cents hommes, son artillerie et scs munitions. Elle aurait pu se terminer par la prise de (Québec, si les soldats de Lévis eussent été moins exténués de fatigues et de privations. « La confusion des Anglais, fut telle, dit Knox, qu'ils oublièrent de garnir les remparts: des sentinelles abandonnèrent leurs portes, les fuyards allèrent se réfugier jusque dans la basse ville et les portes mèmes restèrent quelques instants ouvertes. » Cette victoire, qui montrait une fois de plus la valeur française, n'eut d'autre résultat que de jeter un dernier reflet de gloire sur la bannière qui allait disparaitre pour jamais des rives du Saint Laurent, des plaines de l'Ouest et de la Louisiane.
Le siège de Québec, commencé par Lévis, au leniemain de la bataille de Saint-Fove, traina jusqu'au 8 mai. L'arrivée d'une flotte francaise ou anglaise devait décider du sort de la colonie. Aussi, de chaque côté, faisait-on des vœu pour que l'escadre attendue fût celle de sa nationalité. Le 9, une frégate entra dans le port. Son arrivée fut saluée par les cris de triomphe des assiégés : elle était anglaise. « Cependant la frégate qui venait d'arriver pouvait être un navire isolé, et les assiégeants ne voulurent pas perdre courage. Deux jours après, leurs batteries commencèrent à tire: contre la ville. » Mais, le 15, deux autres vaisseaux anglais tirent leur apparition, Evidemment, la flotte de secours n'était pas celle de la France. Aussi, M. de Lévis décida-til, afin de ne pas voir couper sa retraile, Je lever le siège. Dans là nuit du 16 au 15, après avoir jeté, du haut en bas de la falaise les pièces d'artillerie qu'ils ne pouvaient emporter, les assiégeants reprenaient tristement le chemin de la rivière Jacque- Cartier, licu où la plupart avaient hiverné. Dès ce moment, la cause francaise était perdue en Amérique et, le 8 septem-
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bre, la capitulation fut signée à Montréal pour la colonie entière.
« Ainsi tomba, dit Henri Martin, cette race d'hommes que l'habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l'Inde, on avait pu admirer quelques grands hommes, ici ce fut tout un peuple qui fut grand. »
Cette capitulation, par laquelle tout un peuple était séparé de sa mère-patrie et soumis violemment au joug abhorré de l'ennemi séculaire de sa race, fut douloureuse au-delà de toute expression pour les Canadiens qui ne voyaient, du reste dans leur pays que la ruine et la désolation. Toutefois, les desseins de la Providence, si rigoureux qu'ils pussent sembler, les trouvèrent résignés et soumis. Ils n’eurent pas un moment de découragement. Quand, après le traité de Versailles qui vint sanctionner, trois ans plus tard, le fait accompli, ils virent une partie de la noblesse, les personnages officiels suivre les régiments français et repasser les mers, ils se groupèrent autour de leurs clochers, sous la direction de leur clergé, et décidèrent de rester ce que Dieu les avait faits : Canadiens francais et catholiques.
Plus tard, quand la domination d'Albion se fut adoucie, quand ils eurent fait, dans la politique, la conquête de leurs droits, ils finirent par comprendre que le changement de régime était peut-être pour leur bien, et qu'il vaut mieux, après tout, vivre avec Luther qui se révolte qu'avec Voltaire qui blasphème : sans compter que les erreurs d’un ennemi, devenu simple étranger, sont moins à craindre que les sophismes d'une puissance toujours chère.