‹ Histoire de la race française aux États-Unis [microforme]Chapitre 42 sur 73 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Eflet de la cession du Canada et de la Louisiane en France. — Voltaire s'en réjouit. — Un dernier mot sur les Abénakis, — Les Français de la vallée du Mississipi. — La Nouvelle-Orléans refuse de se soumeitre à l'Espagne. — Le gouverneur O’Reilly. — Sa barbarie. — La Floride Occidentale et la province de l'Illinois. — Migration de la population française vers l'ouest du Mississipi. — Le communisme dans l'Illinois et plusieurs parties de la Louisiane. — Mœurs ct usages sociaux qui tiennent du roman. — Population francaise de la vallée du Mississipi, de ses tributaires et au sud des grands Lacs. quelques années après la conquête. — La révolte de Pontiac. — Caractère héroïque de cet Indien. — Sa mort.

La cession du Canada à l'Angleterre. qui eut un si triste retentissement dans le cœur de ses habitants. causa peu d'émotion en France où l'on s'était habitué à prendre au sérieux l'ignorante boutade de Voltaire : « Que valent quelques arpents de neige”? » Quant au grand écrivain, il fut au comble de ses vœux. Cet homme étrange célébra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, une soirée dramatique el un feu d'artifice qui eut lieu au bruit d'une musique guerrière. Chacun prend son plaisir où il le trouve.

ne fut pas seul à donner un tel scandale. Les esprits étaient tellement dévoyés par les encyclopédistes et les idées révolutionnaires, qu'il se tronva des Francais pour saluer de leurs applaudissements les malheurs de leur patrie qu'ils confondaient, dans leur: beri ‘ n.avec un pouvoir discrédité. Aussi, n'est-il pas élonnant , tout en éprouvant un vif sentiment de tristesse de voir son héroïsme ainsi méconnu, le peuple canadien ait accepté finalement le fait accompli de

la séparalion et se soit mis à l'œuvre, sans arricre-pensée.

pour préparer ses futures destinées sous le nouveau régime.

Conformément au plan que nous nous sommes tracé, nous allons suivre les groupes épars de la colonie francaise qui se

trouvaient, lors du traité de Paris, dans le territoire actuel des

États-Unis, et retracer leur histoire, Nous n'oublirons pas non plus de mettre en lumière le rôle de la France dans l'émancipatien des cc onies anglaises et le développement de la République arnéricaine.

Nous n'avons plus rien à dire de cette partie (1) de L'Acadie située maintenant dans le Maine. Le P. Rasle, assassiné. comme on sait, en 1726, fut le dernier missionnaire de la rivière Kénébee, « qui avait coûté tant de sacritices aux Jésui. tes, mais leur avait donné, en retour, tant de consolations ». Cette région resta exposée aux courses des Abénakis jusqu'à la tin de la guerre de Seplans, el ne semble pas avoir été alors habitée ni par les Francais, ni par les Anglais. Ceux-ci n'en prirent définitivement possession qu'après la conquête du Canada. Les Abénakis qui, pendant plus d'un demi-siècle, avaient été laterreur de la Nouvelle-Angleterreetcontriburent si largement aux victoires de Lévis et de Montcalm. émigrèrent au Canada et au Nouveau-Brunswick. Seul un groupe de ces sauvages demeura dans le territoire de la tribu. à Old Fown, sur la rivière Penobscot. C'est là qu'on peui encore Voir les restes de cette fière nation sur le sol américain. Quoi qu'il en soit, l'établissement des Francais dans ce pays r2f1 pas inutile, puisqu'il eut pour effet la conversion de tout un peuple.

Après l'abandon des forts Carillon et Saint-Frédérie (Ticondéroga et Crown-Point), Félément francais disparait également du bassin du lac Champlain et du nord de l'État de New-York. en-decà des montagnes. Seul, le souvehir de ses victoires continue de planer sur les eaux endormies du lac Georges et de la rivière à la Chutte. Aussi, pour retrouver les fils de la

France, faut-il traverser la chaine des hauteurs qui court. parallèlement à l'Atlantique, depuis la rive sud du Saint-Laurent jusqu'à la Floride où se perdent ses derni es ramitica-

G@) Dans la troisiéme partie de cet ouvrage, nous verrons que cette région est redevenue francaise par l'immigration.

tions. De l'autre côté, commence cet incomparable plateau , le plus vaste et le plus fertile qui soit au monde, qui s'étend, entre le golfe du Mexique et les grands Lacs, jusqu'aux Montagnes Rocheuses. Le Père des eaux. le Mississipi, et ses innombrables affluents y forment comme un arbre gigantesque dont le: rameaux semblent se multiplier à l'intini. C'est là, dan: cette riche vallée, objet de la convoitise britannique depuis longtemps, que sont disséminés les quelque vingt mile colons francais que la guerre a séparés de la mi re-patrie, Leur pays n'a pas été troublé pendant les dernières années, et c'est à peine s'ils connaissent le triste dénoûment de la guerre, sanctionné par le traité de Paris.

A leur grande surprise, ils apprirent que la Louisiane était démembrée, que toute la paitie située à Fest du Mississipi appartenait à l'Angleterre, et que l'autre, celle de l'ouest, revenait à l'Espagne.

M. d'Abbadie, derniergouverneur francais de cette province, recut de Louis XV l'ordre de communiquer le traité de Paris aux colons: il en fut si affligé qu'il mourut de chagrin.

Les T'uisianais, ontrés de ce que l'on avait ainsi disposé de leur pays, obligèrent à se rembarquer don Antonio d'Ullua, chef des Espagnols, qui se présenta pour en prendre possession. Le général O’Reilly, qui le remplaca en 1-69, conduisit à la Nouvelle-Orléans trois mille hommes pour faire cesser la résistance. Cette homme, ennemi de la conciliation, «€ crut qu'on pouvait gouverner une colonie encore plus despoliguement qu'un pays conquis » (1}. D'origine irlandaise (ses ancètres avaient émigré en Espagne pour la cause de Jacques TD), il aurait dû, semble-t-il, se rappeler qu'on doit des ménagements à des malheureux qui se voient injustement dépouillés de leur indépendance et qu'ilest permis, après tout, ‘à des amis, à des parents. de regretter ceux dont ils se séparent, et que les marques de leur douleur doivent être \ues avec indulgence ». Il n'en fut rien: c+ descendant l'une race opprimée devint facilement oppresseur, et « le barbare se permit des actes de violence et de férocité qu'il confondait avec ceux d’une sage fermeté (2) ». « Il convoqua ‘louze députés du peuple sous prétexte de tixer le code des lois.

QG) Bangi-Mannots, (2) Ie,

Ces délégués se rénnirent chez lui : ils l'attendaient pour commencer leurs dél.érations ; les portes de la salle s’ouvrirent tout à coup, et O'Reilly parut à la tête d'une troupe de soldats qui saisirent l°s députés, les chargèrent de chaines et les jetèrent dans les cachots (1). » Des échafauds furent dressés à la Nouvelle-Orléans, et six colons payèrent de leur tête le courage avec lequel ils avaient manifesté leur attachement à la France (2). La Fresnière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et encouragea ses compagnons à mourir avec fermeté. Il chargea un parent d'envoyer son écharpe à sa femme atin qu'elle la remit à son tils quand il aurait vingt ans, et commanda lui-même le feu aux soldats, abandonnant à ses remords le perfide gouverneur, qui leur avait tendu un piège pour les perdre (3). Les autres prisonniers furent envoyés dans les donjons de Cuba. Cet événement tragique marqua le passage de la Louisiane sous la domination étrangère.

La Cour de Madrid désapprouva secrètement ces fureurs: mais, craignant de compromettre l'autorité deses gouverneurs. elle s'abstint de condamner et mème de désavouer O’Reill\ par un acte authentique.

Gayoso de Lemos, qui lui succéda, réforma de grands abus qui s'étaient introduits dans la concession des terres. On avait prodigué ces faveurs avec si peu de prudence que certaines personnes avaient obtenu des territoires d’une superficie de dix mille acres. « Les règlements de cet administrateur », dit Barbé-Marbois, dont nous acceptons le jugement sous ce rapport avec une certaine réserve, «n'auraient laissé rien à désirer s'ils n'eussent été entachés d'un violent esprit d'intolérance religieuse et de prosélytisme. »

La partie de la Louisiane cédée à l'Espagne, en apparence pour dédommager cette puissance des pertes que lui avait occasionnées son alliance avec la France dans la dernière guerre, en réalité, parce que celle-ci se sentait impuissante à la conserver. se trouvait sur la limite de la Nouvelle-Espir-

Gi) GARNEAt.

€) M. de la Fresnière, procureur de la colonies MM, de Noian, Cares \illeret, Marquiz, Millet, tous officiers, furent fusillés par ordre d'O'Renli. Note de Banbe-Mai S}

gne (le Mexique) dont elle devint l'agrandissement, et s'étendait du Mississipi jusqu'à ses tributaires occidentaux les plus éloignés. Elle comprenait, à l'est de ce fleuve, la seule ile de la Nouvelle-Orléans, au sud du bayou Manchac.

Le côté est du Mississipi fut annexé aux possessions anglaises et subdivisé, par décret du roi d'Angleterre, en deux provinces désignées sous le nom de Floride Occidenlale et d'Illinois. La Floride Occidentale (West Florida) eut pour capitale Pensacola et comprit dans ses limites tous les ‘erriloires qui se trouvent entre le golfe du Mexique, au sud, une ligne imaginaire s'étendant de la bouche de la rivière Yasoo (1) à la Chattahoochie, au nord, et cette dernière rivière, à l'est. L'Illinois, beaucoup plus étendu, comprenait toute la région septentrionale qui se trouve à l'est du Mississipi, depuis la Floride Occidentale jusqu'au Saint-Laurent. Le fort de Chartres devint le chef-lieu de ce vaste gouvernement.

La Louisiane espagnole, de beaucoup plus peuplée que la partie anglaise, s'accrut considérablement à l'époque de la conquête du Canada. « Un grand nombre de Canadiens-Franvais, résolus à fuir la calamité qui les menaçait, c’est ainsi qu'ils envisageaient la domination anglaise, abandonnèrent leur pays et se joignirent à leurs compatriotes de la Louisiane. Plusieurs vinrent par les lacs, et de là, par l'Illinois où le NWabash, s'engagèrent sur les eaux du Mississipi. Ceux qui atteignirent la basse ouisiane s’établirent surtout a l'ouest du Mississipi, sur les bayous et les prairies des \llachapas, des Oppelousas et des Avoyelles (2). »

(Quelques années pius tard, la popu'ation française de la Louisiane espagnole augmenta encore par l'émigration des colons de l'Illinois, comme nous le verrons bientôt, Croyant

3 Nour moderne de la rivière Yasou.

@) Manrix : Louisiana, Vol. Ep. 336.

que cette contrée appartenait à la France, ils traversèrent le Mississipi et fondèrent successivement Saint-Louis, Saint- Ferdinand, Garondelet, Saint-Charles, Sainte-Geneviève, Nouvelle-Madrid et Gasconnade (1).

Dans la partie est du Mississipi et mème sur la rive occidentale, on semblait avoir retrouvé l'âge d’or. Sans s'et douter le moins du monde, les Canadiens-Francais de ces régions avaient résolu le problème social qui allait, un siècle plus tard, agiter la plupart des peuples de l'Europe. Che eux, en effet, la liberté, légalité, la fraternité surtout, régnaient en souveraines, mais sans révolution pour point de départ, sans philosophisme incrédule, par la seule force de l'esprit chrétien qui les animait et, aussi, par cette heureuse disposition du caractère francais qui, dans les solitudes de l'Ouest, avait su emprunter aux enfants de la nature leur simplicité, leur insouciance des besoins de la vie, et. par suite, leur indifférence pour le luxe et la richesse.

« Les Francais de Finois, du Wabash et de la Louisianc adoptérent de bonne heure une politique à la fois singulière el bienfaisante, destinée non seulement à leur assurer l'union et l'harmonie, mais encore le bon vouloir et Famitié des nombreuses tribus qui les environnaient, Ils semblaient s'efforcer en toutes choses de conformer leurs coutumes et même leurs sentiments aux coutumes et aux sentiments des Indiens chez qui ils fixèrent leur séjour. Îls avaient, de plus, laissé bien loin en arrière d'eux, chez le- colons des bords de l'Atlantique, l'avarice, cette passion dom.nante des Européens du Nouveau-Monde, qui trop souvent dépouilla les indigénes de leur patrimoine el des autres avantages de la vie sauvage. C'est pourquoi, à l'encontre des autres colonies, ils furent constamment en paix avec les tribus de leur voisinage. »

« Dans tous leurs voyages aux rivières les plus éloignée,

aux pays de chasse, ils s'associcrent aux sauvages et vécr-

rent avec ceux comme des frères ou, encore, comme Île:

(@) Tassé : Les Canadiens de Ouest, Introduction. p. x.

AUX FENTS-UNIS 155

cofants du même Père qui est Li-Haut. Ignorant les principes de l'égoisme qui portent les hommes à s'associer dans un bat d'intérêt alin d'exercer d'odieux monopoles, ils vivaient entre eux dans une espèce de communisme fraternel mais qui n'exeluait pas les Indiens dont ils partageaient les souffrances et à qui ils accordaient, au besoin, la plus g‘néreuse hospitalité. La divine Providence dut voir avec complaisance celle union des hommes blanes de l'Europe avec les hommes iouges de la sauvage Amérique. »

« Non seulement les Francais de l'Hlinois S'ingéniérent à gawner la confiance des tribus belliqueuses de l'Ouest et y réussirent, mais ils ne lardèrent pas à s'assimiler les maniéres des sauvages, leurs coutumes, et contractérent avec eux des mariages. Au lieu d'imiter la plupart des émigrants européens qui s'établissaient à des distances assez considérables les uns des autres, les Français manifestérent à un haut degré des habitudes à la fois sociales et solitaires. Hs formérent des villages assez compaets, il est vrai, mais isolés au scin de la barbarie et -itués à des milliers de milles des établissements populeux du Canada. Là, sur le plateau verdoyant due immense prairie, aux bords d'une limpide rivière ou d'un bayou, leurs maisons s'alignaient en rues longues et étroites, si rapprochées les unes des autres que ces bons villaseois pouvaient, sans sortir de leurs demeures, du balcoa ou de la fenêtre, se livrer au plaisir de la conversation avec leurs voisins. »

« Les jeunes gens et les voyageurs, qui se glorifiaient à juste titre de leur ascendant sur les indigènes, aimaient passionnément les aventures et les voyages les plus lointains. \pres plusieurs mois passés au milieu des Indiens, dans les forcts où sur les rivières, ils revenaient au village, le cœur joyeux, leurs canots remplis de riches fourrures, prèts à raconter les nombreux incidents de leurs audacicuses excursions, Leur retour élait un événement dans la bourgade. Cclail la cause d'une joie qui se manifestait sur tous les visa- + et donnait licu à des fêtes auxquelles tout le monde s'assoctail. Jeunes et vieux, hommes et femmes s empressaient autour des héros du jour. Chacun voulait voir les grands Verareurs et entendre de leurs bouches Îe récit de teurs merveilleuses aventures. »

« Telle était, de 1520 à 1765, la vie des Canadiens-F'ranvais au lieux Kaskaskia, à Cahokia, Prairie du Rocher et plusieurs autres endroits du haut Mississipi, et, jusqu'à une époque plus rapprochée de nous, au village du fort de Char. tres, à Sainte-CGreneviève et à Saint-Louis. Ilen fut de mème à Saint-Vincent, sur le Wabash, en plusieurs bourgades du bas Mississipi, au poste des Naschitoches, sur la rivitre Rouge, à La Fourche, à Faussc-Rivière, et sur la Côte du Mississipi, au-dessus de la Nouvelle-Orléans. »

Chacune de ces colonies ressemblait à une grande famille qui vivait sous la direction des vieillards où patriarches du lieu. Les maisons y étaient simples, d'un plan uniforme, Généralement d'un étage et entourée d'une haie de pieux plantés en terre, laquelle était contiguë, sur la droite et la gauche, à celles des voisins. Ces demeures avaient une structure des plus primitives : leurs murs en charpente, ainsi que les cheminées, étaient revètus de glaise que l’on transformail en mortier en v mélant de la paille coupée.

Ce séjour de la paix et du bonheur, agréablement situé, comme nous l'avons dit, non loin a'une rivière, d'un ruisseau ou d'une prairie, était généralement dans le voisinage d'un excellent terrain d'alluvion où la colonie avait une Commune destinée à la culture et une autre réservée au pâturage. La « Commune » consacrée à la culture consistait en un vaste champ défriché d° olusieurs centaines d’acres de superticie. Elle était entourée l'une haie ou clôture et servait à l'usage du village qui en était l'unique propriétaire, On divisait ce domaine en autant de portions qu'il y avait de chefs de familles et chacun recevait, pour son bénéfice personnel, étendue de terre qui lui était nécessaire, soil pour le jardinage, soit pour la culture du grain. L'étendue de ces lopins de terre était proporlionnée au nombre des membres de chaque iamille : on donnait les plus grands aux familles plus nombreuses.

Nous nesachons pas qu'on ait jatnais poussé plus loin la pratique des théories communistes, Et, pourtant, à celle époque, le collectivisme et le socialisme étaient totalement inconnus C'est à peine si les philosophes du xvmr: siècle commenecuent

à émettre quelques idées sur le bouleversement, prétendu

nécessaire, de l'ordre social. Seulement, remarquons-le bien,

ranr el une harème s du ivre

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les Canadiens de l'Illinois, après avoir devancé, en les réalisant, les fameuses utopies de Fourier, se sont bien donné garde de tomber dans les écarts qui rendent et rendront toujours ces dernières impraticables Après avoir partagé le sol commun, ils en laissèrent l'usage, c'est-à-dire, le travail et le rendement, à l'effort individuel : « Chaque individu ou famiile travaillait à ensemencer son champ, y faisait la moisson “temployait les produits du sol à son propre avantage. »

« Si, par suile de la négligence d'une famille ou d'un individu, l'enceinte d'un terrain devenait, par sa destruction ou son mauvais état, une cause de dommage pour le reste de la communauté, la famille ou l'individu coupable de négligence perdait ses droits: son champ lui était enlevé et confié à une personne plus diligente et plus soigneuse. Mais, aussi long. temps qu'un individu ou une famille se conformait aux règlements du village, il lui était loisible de conserver son lopin de terre, d'en disposer à sa guise, de le donner, de le vendre où l'aliéner, pourvu, toutefois, que ce fût sans préjudice pour les droits de la communauté. »

«Ps travaux de la terre, comme le labour, les semailles et la moisson, étaients sujets aux ordonnances du village qui fixait le temps où ils devaient avoir lieu. I appartenait aussi au conseil ou sénat de ces singulières municipalités de statuer sur la tenue, la forme ou la dimension des cours des maisons, des b:-ses-cours, des jardins, et, en général, sur tout ce qu pouvait contribuer au bien-être de la population. C'est ainsi que, souvent, il adoptait des mesures pour la défense et la protection du village, en preserivant la consuction d'une palissade où d'un camp retranché. »

« Non loin de la bourgade, tout autour du vaste t “rain cultivé dont nous avons parlé, il y avait le champ des pâturages désigné simplen-nt sous le non de « Commune ».

«“ Non seulement, on y faisait paitre les bestiaux, mais on \ coupait le bois de chauffage ou de construction, Ce champ, qui mesurait parfois des milliers d'acres, n'était pas enclos comme le précédent: il appartenail tout de même au village. Généralement peu défriché il devenait volontiers le refuge des indigents, des nouveaux venus et des jeunes mariés. et, peu à peu, rentrait, pour ainsi parier, dans l'encios commun qui s'agrandissait à ses dépens. »

Ilest bon d'ajouter que ce champ de pacage avait son importance, Car, non seulement il était la réserve territoriale de l'avenir pour la colonie, mais encore, son entrepôt et sa source d'approvisionnement où chacun puisait au besoin. Les immenses troupeaux de vaches, de chevaux, de moutons et d'animaux domestiques qui y paissaient en liberté donnaient aux colons le lait, le beurre, la viande, la laine, et procuraient, en plus, de magnitiques montures aux cavaliers, Ces animaux élaient aussi les auxiliaires du défricheur, soit en détruisant les jeunes pousses dans les endroits nouvellement défrichés. soit en dévorant, comme les porcs par exemple. les reptiles dont ces pays étaient infestés.

« Cette organisation primitive devint, par la suite, une inslitution periñanente et les commandants nommés par le souverain, en faisant des concessions de terrain à un village, avait toujours soin de stipuler une réserve pour l'enclos commur el ia commune, Celle coutume fut observée plus tard à l'ouest du Mississipi par les autorités espagnoles, quand la domination du roi catholique s'étendit sur la Louisiane. »

Rien n'était plus apte à procurer les bienfaits inappréciables de la paix, les avantages d'une véritable fraternité à ces natures simples, exemptes des passions d'une civilisation corrompue, que ces formes de la vie sociale et ces usages domestiques qui furent longtemps en honneur dans les vil lages francais de la Louisiane et de l'Illinois. Grâce à enx. les habitants de ces bourgades vécurent non seulement dans une tranquillité profonde, mais goûtèrent une joie inaltérable, une gaité facilement expansive qui se manifestait dans toutes leurs personnes et s'épanouissait sur tous les visages. L'abondance et mème la richesse répandaient leurs dons dans chaque demeure Le sol, d'une étonnante fertilité, ne se lassait pas de produire et ne demandait, en retour, qu'un léger travail qui ressemblait beaucoup moins à une pénible corvée qu'à une simple récréation.

€ EL, d'ailleurs, n'avait-on pas les inépuisables ressources de la forêt qui regorgeait de gibier et les rivières toutes frétillantes de poissons ?

«€ Dans ces conditions, auxquelles s'ajoutait la douceur

d'un climat sain et tempéré, la région de Flllinois, si cit

gnée des bruits du monde et des conflits d'intérèts de la soi-

disant civilisalion, n'avait-elle pas droit mille fois d'être désignée sous le nom de Paradis terrestre, comme La Salle l'avait lui-même appelée en 1682° »

« Pour nos heureux villageois, le temps s'écoulait rapidement, mais, sans laisser après lui ces peines morales qui altèrent les santés, couvrent les visages de rides précoces et brisent les cœurs. La mort venait sans doute les chercher à son heure. Qui saurait, hélas! s'en défendre ? Elle était néanmoins bien accueillie par ces chrétiens qui voyaient en elle, dans leur foi sincère, un ange qui devait les introduire dans un monde encore meilleur que celui auquel ils disaient un éternel adieu. »

Nous venons de toucher à la corde religieuse: hàtons-nous de dire que la foi chr'tienne était le grand principe générateur de cet ordre social décrit plus haut, si merveilleux et si extraordinaire, qu'il ressemble plutôt aux conceptions de la poésie qu'à la réalité.

Les Francais de l'Illinois et des autres lieux dont nous avons parlé étaient profondément religieux et, ce qui vaut mieux encore, de mœurs très pures, De là, leur désintéressement, leur charité fraternelle, leur commisération pour les sauvages, leur esprit de justice et leur respect pour les vieillards. Bien qu'illettrés, pour la plupart, ils possédaient la science véritable: celle qui se rapporte à Dieu et à sa reli-

gion. « [ls savaient, ee qu'ignorent de nos jours de prétendus savants, que l'Eglise est la société fondée par le Fils de Dieu, que le Pape, son chef visible, est le vicaire de Jésus-

Christ, et qu'il tient dans ses mains les clefs du royaume du ciel, qu'il gouverne le troupeau confié à ses soins par le corps des évêques, et que les prêtres, ses émissaires pour paitre les brebis du Christ, sont des hommes de Dieu qui, en dépit de leur faiblesse, méritent le respect et l'affection de leurs ouailles, »

« Aussi, se montraient-ils dociles à la voix du missionnaire quils révéraient comme un père et observaient-ils avec une stande fidélité les fêtes et les commandements de l'Église. »

« Celle piété, du reste, n'avait rien d'austère et de compassé, Elle n'enlevait pas à leur caractère lurbanité et la jo ialité qui en faisaient te fond. Suivant en cela le précepte

lapôtre saint Paul qu'il faut se réjouir dans le Seigneur,

ils consacraient le temps que le missionnaire voulait bien leur laisser, les dimanches et les fêtes, aux jeux et aux amusements toujours innocents. »

Aux protestants qui se montrèrent scandalisés outre mesure en les voyant jouer à la balle, au billard, aux cartes : se livrer au plaisir de la chasse pendant le jour du Seigneur, après avoir néanmoins assisté au préalable à tous les offices de leur petite église, ils répondaient, quand ils étaient queslionnés à ce sujet : « que l'humeur chagrine, les pensées sombres, un discours sentencieux et les manières trop raides étaient à leurs yeux beaucoup plus les indices de l'hypocrisie que de la religion: qu'ils avaient aussi remarqué que ceux qui se livrent à ces singularité le jour du dimanche n'en sont que mieux disposés à tromper et à voler leurs voisins tout le reste de la semaine. »

« Tels étaient les sentiments religieux d'un peuple exempt de superstition, innocent dans ses plaisirs, hospitalier, atfable et courtois dans ses manières, qui adressait chaque jour ses prières à Dieu avec beaucoup plus de confiance et de succès que le puritain le plus dévot de la chrétienté (1). »

Cette peinture des mœurs d'un certain nombre de colonies francaises nous est fournie par John WW. Monette, dans son intéressant ouvrage intitulé : Æistoire de la vallée du Mississipi, dont nous avons traduit quelques pages. Les sources auxquelles il a puisé sont différents auteurs anglais qui nous semblent bien renseignés et dignes de foi, comme Flint, Stoddard, l'écrivain anonyme du « Far West » et certains aulres reconnus pour sérieux,

\ l'époque de la conquête, ces colons furent bien surpris d'apprendre que leur pays était Aevenu anglais. Pouvaient-ils se soumettre à la domination détestée de l'Angleterre, cett ennemie séculaire de leur race”? Plusieurs ne purent s'y résigner et préférèrent abandonner leurs villages et aller de

l'autre côté du Mississipi chercher l'indépendance ou ce qui

leur semblait l'autorité du roi de France qui, de fait, ne cessi

@) See Stoddard Sketches of Lonisiania, p. 316-317.

de régner à l'ouest du grand fleuve qu'en 1569. Les établis. sements francais de l'Iinois commencèrent alors à décliner. Min d'en prévenir l'abandon complet, le gouverneur anglais, selon les avis du gouvernement, donna aux colons l'assurance que leur religion serait respectée et que leurs propriétés resteraient inviolables sous le règne de la Grande- Bretagne. Plusieurs consentirent à rester en place, à ces conditions, mais un grand nombre s’éloignèrent et allèrent, coint, € nous l'avons dit, en Louisiane et s'élablirent jusque dans le Missouri.

« lus de la moitié de la population dut passer ainsi de l'autre côté du f'euve. Lorsque le recensement de 1568 fut fait, tous les anciens établissements francais étaient dépeuplés. Le fort de Chartres, qui comptait trois cents habitants, en 1:64, n'en avait plus que quinze, et Saint-Philippe avait vu sa population diminuer de 150 âmes à ce mème chiffre. Kaskaskia avait neuf cent trois habitants (de deux ou trois mille en 1763) ; Cahokia, trois cents : Prairie-du-Rocher, cent vingtcinq: soit un total de treize cent cinquante-huit Francais restés sujets anglais dans les cinq villages. Il y avait, de plus, quatre cent vingt-sept Francais à Vincennes et cent vingt-six à Ouatanon, deux établissements situés sur le Ouabache : et quatre-vingt-dix au poste de Saint-Joseph, au nord-est du lac Michigan (1). »

\près les colonies des Illinois, celle de Détroit était la plus importiuie, Le major Rogers, qui en prit possession en 1-60, su nom du gouvernement anglais, affirme que les colons francais étaient établis des deux côtés de la rivière, sur un parcours de huit milles: qu'ils formaient une population d'environ deux mi'!e deux cents âmes, et qu'il fit prêter serment à cinq cents personnes qui avaient porté les a..nes. Ce nombre semble exagéré, puisqu'en 1-69, on ne trouva à Détroit que cinq cent soixante-douze âmes. IL e:2 possible, toutefois, que l'émigration ait sévi, là comme ailleurs, et que li plus grande partie de la population se soit portée vers l'Ouest.

« Les établissements de Michillimakinae, dans le Michi- #n,de la Baie Verte et de la Prairie du Chien, dansle Wis-

Q) Tassé : Les Canadiens de l'Ouest.

consin, avaient moins d'habitants, mais ils ont pris par la suite un certain développement. »

Il ne faut pas oublier non plus les forts Machault, sur l'Ohio, et Presqu'ile, sur le bord du lac Érié, pour terminer cette nomenclature des principaux postes francais disséminés dans cette vaste région, que l'on désignait alors sous le nom de pays des Illinois.

Certes, à cette époque, la population française ne devait guère dépasser, aux Illinois et dans la Louisiane, vingt-deux à vingt-cinq mille habitants, et ce nombre semble bien petit, quand on considère l’immensité du pays qu'ils occupaient : mais leur action ne s'en est pas moins fait sentir dans toute cette partie des États-Unis qui s'étend vers l'occident jusqu'au-delà des Montagnes Rocheuses. Les premiers, ils envahiront le plateau où se trouvent maintenant les États du Missouri, du Kansas, du Minnesota, des Dakotas, ete.: les premiers, ils franchiront, par des passes connues des sauvages, la chaine des Montagnes Rocheuses, et, par des migrations de plus en plus lointaines, arriveront jusqu'aux plages de la Mer du Sud.

Le premier événement qui marque les débuts de la domination anglaise dans la province des Hlinois fut la révolte di Ponthiac, qui réussit à entrainer à sa suite la plupart des tribus indiennes. chez qui le souvenir de la France était tou jours cher. Cet homme, brave, expérimenté, éloquent et ennemi mortel des Anglais qu'il appelait, dans la véhémence de son langage, « des chiens déguisés en hommes sous de: habits toujours teints de sang », comprit que, l'antagonisme disparaissant de l'Amérique entre les deux grandes puissances qui se la disputaient, les sauvages n'auraient plus lien d'être ménagés par l'une ou l'autre, et que c'en était fait di leur indépendance s'ils ne chassaient de leur pays les Anglais, qui en étaient devenus les seuls maîtres. Le plan de l'illustre guerrier outaouais. ourdi dans le plus profond m\°ère, consistait à s'emparer par surprise de tous les post anglais, d'en massacrer les garnisons, de faire main basses es armes et les munitions, dont on se servirait plus tard pi

repousser les envahisseurs.

Cette conspiration, qui faillit avoir un succès complet. éclata en 1763. Détroit, où Ponthiac vouiait nisttre le siège d'une vaste confédération indigène, afin de contenir les blancs à Niagara et aux Apalaches, Détroit, dis-je, fut assiégé pendant plusieurs mois. Michillimakinac fut surpris et les soldats de la garnison massacrés ou faits prisonniers. « L'âme du mouvement secrel qui ensanglanta ce poste fut un sauvage du nom de Minnavavana, guerrier redoutable que les Canadiens appelaient le Grand Sauteux. » Minnavavana était en rapport régulier avec Ponthiac, et, comme lui, brûlait d'assouvir sa haine contre les Anglais, qu'il détestait autant qu'il aunait les Francais. Nous avons d° lui cet étrange manifeste adressé à Alexander Henry,lun des premiers traiteurs anglais qui se soient aventurés à Michillimakipac pour y faire le commerce des pelleteries : j

« Anglais, vous savez que Île roi francais est notre père. I nous à promis d'agir comme tel, et nous avons promis, en relour, d'être ses enfants Celle promesse, nous l'avons tenue.

« Anglais, c'est vous qu: avez fait la guerre à notre père. Vous êtes son ennemi, el comment pouvez-vous avoir lau-

savez que ses ennemis sont les nôtres.

« Anglais, nous sommes informés que notre père le roi est vieux et infirme et que. las de faire la guerre avec votre nation, il s'est endormi, Vous avez protilé de son repos pour vous emparer du Canada. Mais son sommeil tire à sa fin. Je

rois que je le vois déjà se réveiller etque je entends demanses enfants, les Indiens... Qu'adviendrat-il de vous squ'il se réveillero ? Il vous détruira entièrement.

« Anglais, vous avez conquis les Francais, mais vous ne nous avez pas conquis. Nous ne sommes pas vos esclaves. Ces lacs, ces bois etces montagnes nous ont été donnés par üus ancètres. Ils sont notre héritage, et nous ne les livrerons à personne, Votre nation suppose que, comme les blancs. nous ne pouvons vivre sans pain, sans lard et sans bœuf. Mais vous devez savoir que lui, le Grand-Esprit, le maitre de

lt vie, a pourvu à notre nourriture dans ces grands lacs et

ces montagnes couvertes de bois. »

M. de Langlade, le héros canadien de la Monongahéla, où il commandait les sauvages, se trouvait alors à Michillimahi-

nae, Il 'avait vainement averti le commandant du fort, le capilaine Etheringlon, du complot qui se tramait contre les Anglais. Le commandant, avant une foi aveugle dans la sincérité des protestations d'amitié qu'il avait recues des sauvages, ne voulut rien entendre. « Monsieur de Langlade, lui dit-ii, un jour que celui-ci revenait de nouveau à la charge, je suis las d'entendre les histoires que vous venez me raconter si souvent, elles sont inventées par de vieilles femmes qui ne sont pas dignes de foi. Les Indiens ne sont pas hostiles aux Anglais et n'ont aucun mauvais dessein contre eux: j'espère que vous ne reviendrez plus m'importuner à ce sujet. — C'est bien, répondit Langlade, mais vous regretterez avant longtemps de n'avoir pas suivi mes conseils (1). »

Quelques jours plus lard. ce mème capitaine Etherington et son lieutenant Leslie étaient entrainés dans les bois, dépouillés de leurs habits et attachés au poteau pour y être brûlés, lorsque Langlade, instruit du sort terrible qui les menacçait, arriva en toute hâte à leur secours, à la tète d'un certain nombre d'Outaouais. Sans plus de formalités, il coupa ‘es cordes qui liaientles captifs au poteau et dit aux sauvages ennemis des Anglais : « Si vous n'êles pas contents de ce que j'ai fait, allaquez-moi si vous l'osez. » On ue releva pas le gant, ou plutôt, les indiens ne voulurent pas se battre contre celui qui, tant de fois, les avait conduits dans les senlicrs de la guerre. Réalisérent-ils ce qu'il ÿ avait de magnanime dans la conduite de cel ofticier qui, après avoir passé sa vie à lutter contre l'Angleterre, venait ainsi, au prix de son sang. défendre les conquérants de son pays el les arracher au supplice” Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, ces fatouches guerriers s'en laissérent imposer par le courage

et l'intrépidité de Langlade. Is gardèrent le silence et, sans faire un mouvement, le virent s'éloigner avec leurs pri-

sonniers.

Après avoir mis Ether:ngtion et Leslie en liberté, Langlace apostropha ainsi le malheureux commandant : « Capitäine Etheringion, si vous aviez écouté mes histoires de vieille femme, qui vous avertlissaient à temps du péril, vous ne seriez pas aujourd'hui dans une position aussi humiliante, et la j'lupart de vos honimes ne seraient pas tués. »

QG) Tassr : Les Canadiens de l'Ouest, so'. EH.

Le traiteur Henry, qui avait reçu le manifeste de Minnavavana, q Îque temps auparava.t, sans en tenir compte, fut le témoin iwrrifié de l'affreux massacre de la garnison du fort. I y assista blotti dans le grenier de la résidence de Langlade. Lui-mème fut sur le point de subir le même sort. Les meurtriers envahirent le grenier, le casse-tète à la main, et ne lauraient pas ménagé s'ils l'avaient apercu. HS étaient accompagnés de Langlade et lui énuméraient complaisamment le nombre de chevelures anglaises qu'ils avaient sealpées durant le jour. Heureusement qu'ils n'eurent pas Fidée de remuer un las de vaisseaux faits d'écorce de bouleau où le traiteur se Lenait caché, contenant sa respiration et regrellant de ne pouvoir réprimerles battements de son cæur, qui étaient si violents qu'il crut qu'ils allaient le trahir. Ce fut avec un immense soulagement qu'il entendit la porte du grenier se refermer et les barbares s'éloigner.

Le malheureux n'était pas au bout de ses éprenves. Les sauvages élant revenus en grand nombre et er état d'ivresse, Langlade dut livrer son hôte pour ne pas voir sa maison saccagée et sa famille immolée sous ses veux. Henry, plus mort que vif, vit ces forcenes se jeter sur lui le couteau à la main, prèts à limmoler. Toutefois, 1e chef, un véritable colosse, tout noirei de charbon, qui avait le premier saisi le traiteur au collet, se ravisant tout à coup, lui déclara qu'il

rendrait la place de son frère Misinigon, tué à la guerre par = £ les Anglais.

« Henry recut l'ordre de Ouénion (c'était le nom de ce chef) de se rendre à sa loge, mais Langlade obtint la permission de le garder sous son toit quelques jours encore. IT était à peine rentré dans la maison de ce dernier qu'un sauvage vint lui ordonner de le suivre au camp des Sauteux. Durant le trajet, cette brute voulut l’entrainer vers un endroit écarté, couvert de broussailles, en arrière du fort Henry refusa d'aller plus loin. Le sauvage leva alors son couteau pour l'en frapper: mais Henry para le coup et pris la fuite. Poursuivi par son agresseur, l'infortuné, auquel la frayeur donnait des ailes, se dirigea vers la maison de Langlade et alla se réfugier dans le grenier où, pour la seconde fois, il trouvait un lieu de sirelé contre ses ennemis. »

Heney put enfin s'évader et gagner le fort de Detroit, médilant sans doute, durant sa fuite, sur la gravité exceptionnelle

d'un manifeste indien et l'attention qu'il faut parfois lui accorder.

« Sept ou huit postes anglais, Sandusky, Saint-Joseph. Miamis, Presqu'ile, Venango, ete., tombèrent entre les mains des sauvages de Ponthiac, qui ravagèrent les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie, et repoussèrent un délachement de troupes à Bloody-Bridge: deux mille personnes furent tuées ou trainées en captivité; un pareil nombre fui obligé d'abandonner les frontières et d'aller chercher un refuge dans l'intérieur, Mais le projet de Ponthiac était trop vaste pour ses forces (1). » D'ailleurs, il n'avait pu réussir à liguer toutes les tribus indiennes, et ceux de sa propre nàtion, les Outaouais, s'abstenaient de prendre part à la guerre. Ainsi « les confédérés, battus à Bushy-Run par le colonel Bouquet, éprouvèrent-ils d'autres échecs qui les obligèrent à faire la paix à Oswego, en 1566 ». Ponthiac se retira avec sa famille dans l'intérieur. « En 1569, il vint chez les Iinois. Il régnait alors beaucoup d'agitation parmi les aborigènes. Les Anglais trouvant suspectes les intentions de ce chef célebre, un de leurs coureurs des bois, nommé Williamson, le fit assassiner dans la forêt de Cahokia (2). » Ainsi s'éteigail un incendie qui menacçait d'embraser tous les pays de l'Ouest (5). »

Le moyen employé pour se débarrasser d'un chef qui pouvait encore causer des ennuis était criminel et faisait peu d'honneur à ceux qui l'ont employé. La conduite de Ponthiuc, si les efforts de ce chef eussent été corronnés de succès, lui aurait valu, aux yeux de la postérité, lauréole qu'on accorde aux grands hommes. Sa gloire aurait été d'autant plus pure que, en combattant les Anglais, il défendait le pays de ses ancètres. Vaincu, ce n'est plus qu'un barbare intrépide qui osa se mesurer à la marche envahissante de la civilisation et qui fut écrasé par ceux qui s’en proclament les flambeaux. O droits! O jugements de l'histoire! qu'êtes-vous donc devant la force triomphante et le fait accompli”?

(1) GARNEAU, @) Francis PankMaN : History of the conspiracy of Ponthiar. GG) GARNEAU.

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